Catalogue livres thème : Roman


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S’épiler furieusement du moindre poil de graisse, traquer sans relâche le plus léger soupçon d’adiposité, s’écorcher les peaux d’orange, tel est le programme de Priscille, l’héroïne de Franck Ruzé, sa dame au clavier égaré dans le palais de miroirs aveuglants de la mode, hantée par le maigrissement et la moindre chair. Mannequinage et relookage sont les deux mamelles siliconées d’un monde qu’il nous magnétoscope à coup de presse-bouton urgent. Arrière, avant… Avant, arrière… Au doux pays du mincir/vomir, son Alice franchit en se coupant les vitres en miettes de l’apparence et du reflet, croise des ombres improbables, émet des avis sans suite. De mails tordus en propos de cabine, de vacances au soleil en shopping allègre, les corps s’en vont, se fuient, s’épaulent et s’interpellent au fil d’un récit visionné dans la hâte. À se demander si, pour l’homme, la femme, le poids rêvé n’est pas celui du squelette.

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10 ans 3/4

Alors voilà. C’est l’histoire d’un petit Savoyard, enfin d’un presque grand. 10 ans 3/4 sous la toise (et dans le titre). L’âge où on a enfin les pieds qui touchent quand on est assis à table. Nom : Falcozzi Frédéric. Celui d’une tribu suractive et ragouteuse qu’il nous croque par le menu : la mère, la grand-mère, le chien péteur, le père, les amis d’Afrique et d’ailleurs, la concierge à bigoudis. L’histoire d’un regard avec ses lubies, ses émerveillements, mais aussi d’un corps de môme avec ses avaries : un jour à l’hôpital pour se les faire descendre enfin, le lendemain au cirque pour voir pisser les dromadaires, le reste du temps à l’école pour faire avec les mots des autres mômes et scruter la gent enseignante. Disert et prématuré, maigre comme un lacet et futé comme un loir, Frédéric enquille les portes initiatiques comme un slalomeur fieffé : le sexe et la folie, la frime et les filles, les frontières et la cage d’escalier. Tout s’achèvera en altitude avec l’urne de Mémé. Fred Paronuzzi, ou quand le jeune Doisnel apprend à fumer au petit Nicolas.

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À qui le tour ?

On mène sa vie, soit toute calme et sagement rectiligne, sans tangage ni trompette, soit bien foldingue, dure ou difficile, quand soudain, brusque, effrénée, la chance dévaste tout, ne laisse rien debout. Le doigt de Dieu vient de vous toucher, bagué de toute une série de zéros, ceux d’un gros, très gros lot du loto. Dès lors, il faut gérer vertiges et frénésies : tout devient possible. Une catastrophe dorée, c’est ce que vivent les cinq héros de Murielle Renault : Chantal, employée de préfecture ; Bruno, SDF ; Capucine, jeune fille moderne ; Roger, retraité ; Carine, la meuf à Tony. Le quintette redoublé des amis et conjoints se retrouve au Ritz, assemblé là par la Française des Jeux, pour un round d’observation. Démarre ensuite le parcours du gros gagnant : gestion, patrimoine, placement. On investit dans la pierre, on dépense du kilomètre, on écoule du grand cru, et surtout on endure l’autre, le proche, l’ami, l’amant, l’enfant. Chantal tente de faire digue face à cette crue de félicité en invitant la brochette d’élus. Rien n’y fait. Et tout dégénère. Après tout, ça vaut sans doute mieux. La chance, comme le diable biblique, « rôde, cherchant qui dévorer ». À qui le tour ?

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Afin que rien ne change

And the winner is... enfin ze winner, on se demande bien ce qu’Emmanuel Wynne, fringant, féroce et frénétiquement glamour héritier d’une dynastie capitaliste française vieillie en fût de chêne et mûrie dans le respect des valeurs mais businessman décomplexé, ayant tâté de tout ce qui rapporte, du sexe au jeu, peut avoir gagné à se retrouver dans une geôle bétonnée, nu comme un ver, amarré à une chaîne, nourri à ras le ciment de rogatons graisseux, abruti à plein temps par un poste de télé débitant du X, de la pop ou des jeux et surtout, surtout, matonné à mort par un quidam rigolard masqué de carton, aux allures d’extraterrestre roswellien. Bientôt on l’astreint à un entretien d’embauche en boucle pour une société conceptrice de tours en sucre, on lui fait ensuite remplir des boîtes de sucre à cadences de plus en plus soutenues. Le week-end, on le distrait. Bref, Wynne est mis en scène dans ce qui apparaît de plus en plus comme une parodie cynique et absurde de la vie du prolétaire moderne, de ceux dont il a tiré le meilleur parti. De fait, « Il ne se passait jamais rien. Il n’y avait jamais aucune surprise, bonne ou mauvaise. Le lendemain s’agglutinait à la veille pour former, jour après jour, une énorme boule d’ennui et de frustration. » N’était Garance, de tatouages couverte, qui surgit et transfigure ce quotidien carcéral avant de s’évanouir. Alors le comble du désespoir est atteint. Retour à la case cafard. Pour toujours ? Pour encore quelques boîtes de sucre ? Y a-t-il une morale à la fable de ce premier roman, qui tient de Saw et de L’Homme révolté, du torture-porn et de Pierre Bourdieu ? Peut-être celle-ci : il faut que tout change afin que rien ne change.

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Allons z’enfants...

1952, souvenez-vous, c’était un temps faussement raisonnable, celui de la IV e merdoyante, de l’affaire Dominici et de l’emprunt Pinay, de la guerre d’Indochine et de Jeux interdits. Parut alors, cette année-là et chez Calmann-Lévy, un de nos plus vibrants vade-mecum de la mal-pensance et bréviaire de la désertion manifeste : Allons z’enfants..., roman de l’anar repéré Yves Gibeau, roman que les Français (que l’on sait parfois frondeurs et sans grand goût pour l’alignement) plébiscitèrent à la hauteur de trois cent mille exemplaires vendus. Un temps vraiment déraisonnable ! Pour ledit Gibeau, l’avenir pourtant s’annonçait clair, le ciel bleu et la route bien large : fils de militaire, papa le place, tout fier et derechef, aux Andelys, chez les enfants de troupe, fière caserne plantée à l’ombre du château Gaillard. La fête dure dix ans, aux Andelys succède Tulle. 1939, l’homme passe aux travaux pratiques avec une Seconde Guerre mondiale qui s’achève pour lui en camp de prisonniers. De tout ce carnaval sanglant, Yves Gibeau conservera un mépris teigneux et une haine viscérale de la chose militaire et de l’humanité galonnée, vision pacifiste qui passe tout entière dans cet Allons z’enfants... où le jeune Chalumot, fils de l’adjudant Chalumot, allume la chambrée et perturbe l’appel. La geste libertaire d’un gamin rétif à l’ordre et hostile à toute forme de militarisation des consciences. Un classique de l’insoumission à relire d’urgence, ouvert par une vrillante préface de Michel Dalloni, dont ce fut le premier achat conscient et risqué en librairie, et qui, d’un trait, dit la chose : « La liberté est un combat contre la connerie dont le prix est celui de la vie. » Et j’le prouve.

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Amour, gloire et dentiers

Une thèse est à soutenir ; son titre : Du rôle des charges de CRS dans les romans de Marc Salbert. On attaquerait par le premier, De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire où, on s’en souvient, Arthur, le héros journaliste, voyait sa vie chavirer et s’épanouir suite à un revers de matraque reçu lors d’un assaut antimigrants. On enchaînerait par le petit dernier sur lequel vous allez porter un œil avide : Amours, gloire et dentiers. Là, c’est une charge de cinéma à laquelle d’authentiques serviteurs de l’ordre donnent un poids de réel inopiné, le temps pour le nez de Marie-Hélène, figurante, d’être pulvérisé et, pour Stanislas, producteur, de la consoler à la hauteur d’un bambin vite abandonné, Martin. Fin de la séquence. Quelques décennies plus tard, on retrouve le duo père-fils : père est devenu une icône baltringue du cinéma Z français, fils le gérant psychorigide d’un mouroir campagnard et climatisé, le Jardin d’Éden, où vivotent un lot de vieillards, cossus, fantasques et en fin de course. Terminus champêtre où Stanislas, aux abois, finit par se réfugier. Une incursion qui tourne à l’incrustation et ne tarde pas à révolutionner l’endroit : adieu bout du rouleau, la vie reprend ses droits ! Et pensionnaires de muer leur antique carcasse en instrument de plaisirs, Stanislas de renouer avec la vie, le fric et l’inspiration, Martin d’enfin connaître le grand amour, le tout sur fond de folies deauvillaises, libertines et cinématographiques. Bilan, une tranche de vie juteuse, festive et rocambolesque, jouissive comme un Molinaro période faste ou un de Broca grand cru. Salbert ou le triomphe du CRS : Comédie Romanesque et Sentimentale.

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Aux Antipodes

Mais où ? Aux îles Salomon, un chapelet de prétendus petits paradis mordorés et indolents. C'est là qu'arrivent Adam et Clara. Lui, vieil ado joycien frotté de « mystique juive », elle experte en « métaphysique des potins ». Venus pour dépouiller des économies exsangues : quelques dizaines de milliers de dollars pour un publi-reportage dans des « suppléments merdiques que tout le monde fout à la poubelle », l'endroit leur fait vite figure de bout de quai planétaire, d'ultime grève. Adam se sent taraudé par des prurits philosophiques, Clara se sent cerf-volant, s'étourdissant et semant la séduction autour d'elle. Survient Samuel Freaks, petit prophète méthodiste, féru de l'Ecclésiaste, le premier des Salomon, qui papote d'éternité tandis que Clara fait de la plongée. Mais quand Clara sort de l'eau, c'est pour tomber amoureuse de Samuel Freaks comme on a chez l'antiquaire un coup de foudre pour un totem. Tout pourrait se réduire à un marivaudage tropical humide coincé entre paupérisme et huile à bronzer, pêche au gros et prophétie de bazar, n'était la violence qui, par bouffées, fait irruption dans l'île. Pour son second roman, Frédéric Chouraki nous offre une virée sous les Tropiques où planches de surf et de salut tentent de se confondre dangereusement, où fellations et colloques mystiques ponctuent les heures rythmées par des à-coups de violence ou des poussées de palabres religieuses. Entre Hassidisme et Club Med. Qu'est-ce que Dieu, si ce n'est le plus implacable des Gentils Organisateurs ? La foi est notre écran total.

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Bijoux de famille

Imaginez-les comme les doigts de la main, une paire d’yeux, deux facettes d’une unique pierre, ce tandem héroïque de Bijoux de famille. L’un c’est Ivanov, Sacha; l’autre Bornstein, Victor. Russes tous deux, blancs par destin, ils se taillent à même le XXe deux belles parts de lion qu’ils engouffrent en boulimiques de la vie : révolution rouge d’Octobre qui les coupe de la Mère Patrie, Grande Guerre faite au front d’Orient dans la légion, années folles vécues follement, exil, Résistance, déportation. L’un sauve l’autre; ils vendangent ensemble femmes et souffrances, espoirs et pentes rudes : deux poumons, un même souffle. Et le fils de ressembler à son père : Igor, rejeton de Sacha, espagnol de mère, militaire, mutin de l’Algérie française. Troisième temps de la valse : Léo, fils d’Igor, petit-fils de Sacha. Même trempe avec ceci qu’il effectue un retour aux sources russes, hanté par les racines familiales, avant de globe-trotter partout dans le monde, journaliste. L’arbre des Ivanov, bondé de sève, tresse ses branches à la folie, mêlant ses racines et ses ramures, mères, amantes, père, fils, petit-fils : « Il n’y a pas de hasard, rien que des enchaînements maudits. » Puis, peu à peu, le temps raye les hommes, comme les hommes rayent les jours : d’un trait patient. Meurent les Ivanov, un à un. L’œil avide, Maréchaux et ses troupes descendent le XXe à cheval sur la rampe, dans un grand sifflement heureux; les bagages suivront plus tard. VIDEO : [DAILYMOTION]x6xobz[/DAILYMOTION]

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Billie

Franck, il s’appelle Franck parce que sa mère et sa grand-mère adoraient Frank Alamo (Biche, oh ma biche, Da doo ron ron, Allô Maillot 38-37 et tout ça) (si, si, ça existe…) et moi, je m’appelle Billie parce que ma mère était folle de Michael Jackson (Billie Jean is not my lover / She’s just a girl etc.). Autant dire qu’on ne partait pas avec les mêmes marraines dans la vie et qu’on n’était pas programmés pour se fréquenter un jour…   Non seulement Franck et Billie n’étaient pas programmés pour fredonner les mêmes refrains, mais en plus, ils avaient tout ce qu’il faut en magasin pour se farcir une bonne grosse vie de merde bien ficelée dans la misère – misère physique, misère morale et misère intellectuelle. Vraiment tout. Et puis voilà qu’un beau jour (leur premier), ils se rencontrent. Ils se rencontrent grâce à la pièce On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset. Billie a été tirée au sort pour jouer Camille et Franck, Perdican.   À un moment, dans cette scène qu’ils doivent apprendre par cœur et déclamer devant les autres élèves de leur classe, Camille lance à Franck : Lève la tête, Perdican ! et à un autre, un peu plus loin, Perdican finit par avouer à Billie : Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s’animent ! eh bien voilà, tout est là et tout est dit : ce livre ne raconte rien d’autre qu’une immense histoire d’amour entre deux vilains petits canards, lesquels, à force de s’obliger mutuellement à lever la tête et à se rappeler l’un l’autre qu’ils sont beaux, finissent par devenir de grands cygnes majestueux.   En fait, on dirait du Cyrulnik, mais en moins raffiné. Là où Boris aurait employé les mots « gouffre » ou « résilience », Billie, quand elle est heureuse, lâche en ricanant : Et tac. Encore niquée, la vie.   Bah… À chacun, ses maux et sa façon de les écrire…   A.G.

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Bingo

Avouez qu’on croit rêver et qu’il y a de quoi se frotter les yeux : s’appeler Bingo père, avoir un Bingo de fils, et ne jamais tirer le bon numéro, être un abonné du petit jeu et de la mise en pure perte. Les choses, pourtant, n’avaient pas trop mal commencé avec, de la tête aux pieds, un physique de rêve. Mais rien n’y fait, ça sonne à vide, la chance est de sortie : Jacky Bingolacci (pour la faire longue) alias l’Apollon des voies de garage, hanté par « la conscience d’avoir toujours tout foiré », après avoir tâté de la chanson, du cinéma, finit par tomber dans une affaire branquignolesque. Fils Florian, quant à lui, gazouille et zone dans la vie sous la surveillance de maman, as des questions pressantes et de l’osso buco, épris d’Azra, une dulcinée albanaise tout en longs cils et cousins violents. À l’ombre, Jacky devient l’homme de confiance de Salvatore Di Pietro, dit « le velu », un pileux qui le charge de récupérer, de nuit, dans une villa désaffectée et avec l’aide d’une consœur en dévouement, le trésor de guerre des Noyaux révolutionnaires prolétariens. Bingo se lance mais a décidé que, cette fois-ci, on jouait gagnant. Ne m’en demandez pas plus car, entre de sombres histoires de pucelages tarifés, de pitbulls en rut, d’homme en bonnet bleu, de lingots d’or et de poubelles jaunes, ce concerto pour pieds nickelés et roue de la fortune empile les péripéties comme des jetons de loterie, accumulant les coups de théâtre comme les coups de poing, sans oublier le coup de pot final. Et Jean-François Pigeat de nous driver l’attelage avec un bonheur de scénariste à l’italienne et de gagman existentialiste, un vrai régal, et prenant avec ça ! Faites vos jeux, rien ne va plus !

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Ça va trop vite

On vous aura prévenu : cela va aller vite, et même bien trop. On détaille. La durée : trente ans, mais en trombe. Lieu quasi unique : le Bocal, une cité aquarium banlieusarde, toute de béton opaque, bien complète de sa faune étrange. Le héros, l’avorton raclure au mental pourri de rêveries yankees qui nous narre sa saga a tout du local lambda : père turfiste dingue, mère au foyer, grand frère « trois F : frime, filles et fringues ». Et l’on n’oublie pas Nadia, donneuse de joie. Ses débuts dans la vie, il les fait à coups de trafic de clopes, ce jusqu’au jour où il rencontre Lacrymo, le dealer. Alors là : choc ! révélation ! L’homme est albinos, semblant « le fruit des amours du lapin d’Alice et du chapelier fou ». Après une prise de contact plutôt rêche, notre héros, rebaptisé Epsilon, devient le bras droit de ce « Proust de la schnouf » : deal au quotidien pimenté de menus larcins. Les choses prospèrent, mais se corsent le jour où notre héros dénonce son frère à Lacrymo, qui renvoie la balle. Et son frère d’offrir Nadia la gagneuse à son club d’amis. L’affaire prend vite les proportions d’une poubelle, celle dans laquelle on retrouvera à l’aube la viande du grand frère allégé de sa mâchoire. Epsilon n’en continuera pas moins à tailler dans la vie sa trajectoire de teigneux : junkie un jour, dealer le lendemain, star de la variété le surlendemain. Rail de paillettes, ligne de strass. Pour clore cette dopante virée en zigzag, retour à la case Bocal avec suspense final infernal. Alors tout le monde en piste pour ce Scarface version Paris Nord, ou quand Tony Montana se la joue 9-3. Shake your booty !

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Cahin-caha

Lui, c’est la Tremblote : « pantin assis sur une gégène invisible », handicapé moteur majeur, les moelles en fuite et des gestes à la syntaxe absente. Autour de lui, outre maman, Chloé la sœur piercée à mort, Lulu l’ami et Elsa la toubib avec sa thèse manuscrite, un aréopage de corps en souffrance. A l’école, le freak subit assauts, coups bas, mais tient néanmoins, cramponné à sa souffrance comme à la planche pourrie d’un radeau. Survient le pire : tabassage en règle dans les gogues du lycée. Le freak, alors, se vote la mort. Et il cherche comment. Option pilule en ouverture de bal : échec. De retour à la case scolaire, son pote Lulu lui offre alors la rédemption par le camp d’été. Feu vert de la mère. Départ et désillusion : lieu morose et atmosphère plutôt rude : le poney-club a goût de crottin, la virée au centre commercial une allure d’arnaque. Seul le bain aura saveur et portera leçon, accompagné d’une petite fugue hors de la routine estivale. Puis, peu à peu, une sérénité vient, qui gagne, croît et aplanit et comble cette vie-ornière. La Tremblote se sentira pousser des jarrets de centaures et venir un corps d’ébloui. Histoire lente d’une reconquête que rythment les mots lourds du blues, ainsi va la Tremblote d'Anne Lenner, mort de corps, fort de mots.

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Carla on my mind

Carla, sa Carla, c’est tout pour lui. Lui qui raconte d’une voix haletante, un peu hâbleuse, un peu gênée, les yeux par terre, tripotant ses clefs. Pour elle, il cisaille des chaînes même les grosses et bourre-pifferait des gros cons s’ils n’étaient pas si gros... Mais Carla reste hors d’atteinte et ça mouline dans sa tête. Lui, c’est le héros du dernier roman de Cyril Montana. Pour l’heure, il est en coloc avec une petite rousse boulotte et se déverse sur ses potes Seb et Claude le Chinois. Il part en excursion dans le monde cliquant du Net, s’offre un détour avec Ouchika de Bourg-Saint-Maurice, mais même ces filles-là lui filent sous les doigts. Il vit dans un perpétuel « à deux doigts », dans l’imminence du retour hypothétique de sa bien-aimée. Il a le cœur bien accroché notre « Caliméro du cul ». Plongeur, faiseur de manche, serveur, bagagiste, d’expérience en expérience, après un passage aux urgences psychiatriques, tout cela s’achèvera mystiquement au désert. A la première personne, en style pulsant, le carnet de bord trashy d’un ensablé de naissance.

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Ces corps vides

"La mince chronique d'une poignée d'individus, vides ou vidés, mais avides d'émulsions érotico-intellectuelles, fait toute la substance du roman de Frédéric Chouraki. Soit le Nil, un fleuve ou plutôt l'occasion d'une longue dérive fluviale ; soit un yacht, le Nile Smart, qui, de langueurs (corporelles coupées de tétanies érotiques) en longueurs (de temps) se muent en un petit théâtre où la cargaison de corps se chamboule à tout-va, où l'entropie guette les plus frustrés et la dissolution les plus énamourés ; soit un groupe d'estivaliers aux soubresauts de leurs viandes respectives ; soit une délicieuse vierge au patronyme russe et qui finira… empaillée, à savoir vidée et comblée. Calme enfin."

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Cette nuit-là

« J’ai peur » : c’est autour de ce peu de mots, de ce petit amas livide et atroce, tapi tout au centre, que va tourner, virer et tournoyer le livre d’Isabelle Minière. Sa Lisa est grosse de sa peur, la porte en elle tel un fruit suave et horrible. Peur de qui ? De l’autre, de Clément, son mari, devenu un autre, un « prince violent », un père-la-colère dont le retour est attendu comme l’éclair par la femme et l’enfant. « L’heure que papa rentre » dont l’attente dévide tout le jour l’angoisse, comme un long fil de bave dans laquelle elle se prend, revisite sa mémoire, récapitule. Violence plus lourde d’être latente. Arrive l’instant où il, cet « il » tant redouté, évoque le désir d’un nouvel enfant, désir que sa violence crue tente d’imposer. Lisa finira par fuir, s’extraire du piège. Clément, seul, tournera la violence contre lui-même. Une violence qui retournera à Lisa comme une bête fidèle, un remords tenace. Fallait-il partir plus tôt ? Qui est coupable ? Personne. « C’est comme ça ».

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Ceux qui n'en mènent pas large

Une paire de perdants. Des nés finis. Lui, c’est Maman, Georges Maman ; acteur raté, fin de droits qui se paupérise mollement entre une cannette vide, une boîte de Canigou et un téléphone qui ne sonne plus. L’autre, c’est Dagonard ; gros poings, grande gueule, la bourrade sonore et la liasse accueillante. Assistant de cinéma. Un soir, l’assistant percute l’assisté ; se renoue alors, pour une nuit, une louche amitié. Une longue nouvelle à lire comme un journal de noyade où chacun apporte à l’autre le secours d’une bouée de plomb, la vue d’un naufrage plus rapide. À noter en même temps la réédition de Jérôme chez Finitude et de L'Ombre des forêts à la Table Ronde dans la collection "Petite Vermillon".

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Chandeleur l'artiste

Tiens revoilà Vidalie ! Mince de joie ! Sa dernière visite au Dilettante nous ramène à 2010, pour un lâcher de textes amers et rêveurs où il était question, de toi à moi et tout à trac, de bougnats lunaires, de banlieusards morfondus et de prisonniers de guerre (L’ Aimable Julie, Monsieur Charlot et consorts). Pour l’heure, avec ce Chandeleur l’artiste dédié à Antoine Blondin, l’auteur des Bijoutiers du clair de lune et parolier des Loups de Reggiani nous ramène encore au pays, à savoir en banlieue, la seule, la parisienne, avec son église kitsch, ses jardins boîtes d’allumettes, ses cafés sans fin, ses cours d’eau qui se la coulent douce et ses boutiques à tout faire. Vidalie est un auteur aux yeux pers, l’un gris, terne et plombé, l’autre tout vert, clair et pétillant, d’où cette histoire qui roule toute seule, douloureuse et crépitante saga familiale où vont bras dessus, bras dessous, rêves éveillés et espoirs déçus, frais matins et retours de nuit.  Soit les Falentaine, un clan du cru. Le père Falentaine et madame campent en Arcadie, entendez le jardin Falentaine, lieu élu, Éden modeste qu’il exploite en artiste. Quand il en écrit, Vidalie s’épanche : « Le jardin Falentaine est un bal de cour, une pavane muscadine où des papillons bleus frisent de capricieux entrelacs le jeu mourant des éventails… » C’est hors jardin que les problèmes commencent, avec les pièces rapportées : les filles Falentaine ont épousé le demi-jour et la nuit. L’une Maningue, dont l’âme pue plus que les pieds ; l’autre Chandeleur, un bohème lyrique, porté sur le rouge et l’errance, qui peint des chatons, amuse les comptoirs et dont le frère, Hector, se rêve un sang bleu. Les seconds ont fabriqué l’enfant Fanfan, mioche qui rêve d’estoc et de taille, pont d’Arcole et Pardaillan, sur la toile cirée familiale. On suivra cette petite escouade au fil d’aventures soubresautantes : vocations subites pour l’un, fausse idée du siècle pour l’autre, coups, clameurs et calomnies. Mais tout finira par des retrouvailles en comptoir et des liens ressoudés. Alors bienvenue en Vidalie, pays fougueux où les coudes se lèvent comme le soleil, avec élan et une belle régularité !

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Comme s'ils étaient beaux

C’est Jérémie, Jérémie Toussaint. Il vit petit et tranquille, à Solex, entre maman et un tonton foreur de Sahara, baroudeur nostalgique. Elle s’appelle Rose, Rose in USA, elle loue des chambres et prend des coups, à des résidents de passage et de son Doug pas très doux. Jérémie croise la vie d’une Élodie qui de leur enfant ne voudra pas. Jérémie soignera sa plaie à grandes rasades de chlore, entendez la piscine avec sa séance spéciale « femmes enceintes », à grandes cuillerées de psychanalyse, entendez culino-thérapie, avec le frétillant docteur Boo. Mais le meilleur est à venir. Parti aux States piloter des étudiants, Jérémie s’en ira gîter dans le logis de Rose. Suave coup de foudre ! Révélation ! Liaison ! Amour. Doigts noués, cœurs embrasés, la trop grosse Rose a trouvé son Jérémie ami. D’une vie morose et d’un destin menu, faisons un gros bouquet brûlant, un crépuscule sucré. Sont-ils beaux ? Faisons comme si… Paronuzzi jongle avec les cœurs comme avec des oranges. Jus et saveur sont au rendez-vous.

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Comme un karatéka belge qui fait du cinéma

Rescapé de plusieurs redoutables théâtres d’opérations tels que la bureaucratie diplomatique (Le Front russe) ou le tourisme culturel itinérant (La Campagne de France), Jean-Claude Lalumière se risque là dans un monde mouvant et incertain, celui du « Paris, à nous deux ! » d’un jeune « apatride social » se sentant mal décrassé de sa campagne et avide d’une grande percée en terre parisienne. Alors, moteur ! Le héros, un gars de Macau en Médoc, fils d’un ouvrier viticole, survivant entre un frère apprenti garagiste et une mère cruciverbiste et méritante, décide un beau jour de déserter les chais pour les sunlights, de monter à Paris, riche de ses seuls yeux fiévreux de jeune cinéphile. Là, il remplit la hotte, vendangeant tout ce qui pousse en matière de culture. Mais la ville a « sur [ses] économies l’effet du soleil sur la cire des ailes d’Icare » et la grande percée n’arrive pas. D’où manœuvre de repli dans une galerie d’art contemporain où il devient l’homme à tout faire de Monsieur Henry et le spectateur sceptique des « événements » artistiques les plus effervescents. Mais rien n’y fait, pas même son mariage avec la bourgeoise Anne-Sophie, et une permanente mélancolie poisse le quotidien de notre homme. Quand soudain ! un trajet pour le bar du Lutetia prend des allures de chemin de Damas. Il y percute en effet rien de moins que Jean-Claude Van Damme. Barricadé derrière sa bière, il assiste à Van Damme prophète et bonimenteur. Révélation. Un périple romanesque que clôt le pèlerinage aux sources d’un voyage en Médoc entre retrouvailles avec le frère, cendres du père et vaticinations de la mère. Entre roman d’initiation balzacien et film d’une vie rêvée. Dans la vie, le super 8 se gonfle rarement en 35. Chacun son format, telle est la leçon que semble nous souffler, pour son troisième roman, Jean-Claude Lalumière.

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Comment je suis devenu stupide

Tout est affaire de méthode. Même la course au néant. « Surtout la course au néant », rétorque le narrateur de Martin Page. Birman de souche, sorbonnard de maintien, faible mais obstiné, il a décidé de s'offrir en proie au rien, de s'annihiler avec rigueur. Et dans son cas, néant = sottise. il lui faudra donc « couvrir son cerveau du suaire de la stupidité ». Mais d'où plonger pour ce grand bain de vide, d'où s'autopropulser au cœur de l'absence ? Première procédure envisagée : l'éthylisme. Il y a en effet dans l'alcool des potentialités à l'affaissement cérébral, des richesses en matière de dissolution mentale qu'il serait vain de nier et bête de négliger. L'ingurgitation méthodique de breuvages fatals est donc envisagée, ce sous l'œil d'un spécialiste. Las ! la mousse d'une simple bière n'a pas effleuré la lèvre de notre candidat à l'auto-dissolution que le voilà comateusement jeté à terre. Reste l'acte ultime, qui réclame une volonté de boxeur et une discipline de samouraï : la crétinisation. La tâche s'annonce complexe, l'effort énorme. Il lui faut, pour plier ses bagages mentaux, abolir sa bibliothèque, effacer sa mémoire, dissoudre son q. i. Il s'aide pour la chose d'une substance idoine censée le bêtifier sans faille. La chose prend tournure. Mais c'est sans compter avec de redoutables anges gardiens qui s'en viennent glisser sous son œil vide un choix de la correspondance de Flaubert. Patatras ! Un éclair d'intérêt se remet à brasiller dans cette prunelle promise à l'atonie. Son retour au monde des mammifères cérébrés se fera grâce à une espastroulante séance d'exorcisme. Est con qui peut. N'est pas crétin qui veut (vieux proverbe birman).

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Coucou

En une série de 92 fort courts chapitres, minutieux et acérés comme des dents de rouages, la vie d’un gardien, d’un gardien d’immeuble : loge proprette, fenêtre à ras la rue, courrier pour chacun, rêve d’aventures. Mais notre homme a un double fond, quand il n’est pas dans l’escalier, il est cadre dans une boîte à coucou. Coucou : « le cartel des pauvres ». En cette société horlogère, tâche lui est confiée d’en améliorer les performances, d’en affûter la stratégie et surtout d’en baisser les coûts. Alors, que faire ? Coucou en plastique ? Coucou évidé de son mécanisme ? Coucou en kit ? Le règne du coucou sans coût est à venir. Et sa vie défile entre cogitations commerciales, songeries poivrées avec les passantes de l’entrée et visées pour couper court aux coûts du coucou. La faune qui hante l’immeuble, du sémillant au sinistre, circule devant la loge du coucoutier comme des jacquemarts au fronton d’une mairie : pittoresque et prévisible, orné de petits noms charmants (Modi et Gliani, Stock-Option, etc.). Mais l’ennui est une plante grimpante qui fait qu’un jour notre homme envoie tout balader et qu’une dernière visite en fraude dans l’immeuble lui réservera une ultime surprise, inattendue : COUCOU !

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De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire

C’était inéluctable. De même que le pointu poignard de Ravaillac devait rencontrer le royal poitrail d’Henri IV, la balle d’Oswald approcher le crâne de J.F.K., il était dans l’ordre des choses que la matraque d’un CRS entre en contact, square Clignancourt, par un petit matin venteux, lors d’une charge réprimant un campement de sans-papiers afghans, avec le front d’Arthur Berthier, héros de De l’influence du lancer de minibar sur l’engagement humanitaire, roman ébouriffé de Marc Salbert. De cet impact déterminant, comme la chute en cascade d’un rang de dominos, tout découle. Rock-critic dans un quotidien, muté aux faits de société pour raisons disciplinaires, voilà notre nightclubber électrique devenu martyr du journalisme de terrain. Flanqué de son ami Hassan, Marocain bien né et photographe dragueur, il se mue en icône politique, subit une IRM, retrouve l’admiration de sa fille, l’intérêt de son ex-femme, signe un contrat avec un éditeur flairant un bon coup et surtout, surtout, héberge Daoud, un SDF afghan qui lui mitonne des spécialités culinaires locales, et s’improvise son majordome. Salbert, de concerts en boîtes de nuit, de meetings bobos en rendez-vous d’affaires, talonne son héros, personnage sémillant et émouvant, roublard et amoureux, avec une jubilation certaine. Le pic du pinacle sera atteint lors de sa rencontre avec Marzia, la sœur de Daoud, une Vénus tout en cheveux, tout en jambes, tout en tout, avec laquelle il convolera, à l’ombre du Sacré-Cœur de Montmartre, pour une éternité d’amour aussi délectable qu’exemplaire. 

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Des petits bals sans importance

Rico est là, sous la dalle, au cimetière. Son visage de gitan dégaine un sourire grinçant sur la photo de l'ovale sépia qui orne sa tombe. Rico est mort. Mais de quoi au juste ? Le narrateur va mener l'enquête pour le savoir. On le suit alors pas à pas dans sa vie d'accordéoniste de bal musette au coeur des années soixante-dix, dans la Picardie profonde. Une vie émaillée de regrets amers.

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Double foyer

Pour être statisticien, je n’en suis pas moins myope, nous déclare Victor, le héros de Christine Avel. Un myope passionnément myope qu’une infime et brasillante piqûre laser rendra à la netteté, un jour caniculaire de juillet. Un monde atroce perçu nettement n’est qu’un monde atrocement net. Après le purgatoire de l’imprécision, un flou potage de formes et couleurs malgré tout bien sécurisant, Victor affronte l’enfer de l’acuité. Tout n’est que contour ciselé, couleurs franches, détails lisibles. Le point se fait sur les amis, les voisins, la mort d’un chien, une femme au bord du vide. Mais un coin de paradis, une trouée de bleu, s’offre également à Victor : la rencontre d’une autre femme qui succède à Claire, la mère de Léo.

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Effets secondaires

C’est La Boétie, le laideron rond et frémissant, l’élu de Montaigne, l’homme lentement submergé par la mort, que Deroche choisit pour vis-à-vis, pour épaule où peser quand l’amertume est trop forte, comme oreille amie où couler le flux de mots précis, le détail de ses cogitations d’être malade. Il veille son corps, en fait le centre d’une ronde thérapeutique où les noms de médicaments semblent des noms d’oiseaux. L’armoire à pharmacie se mue en blason du corps pour une remembrance des instants de plaisir, des figures charmantes ou honnies. Une poétique du corps rongé, hors sexe, s’élabore là, lentement, avec une patience rageuse. "La chair est triste Étienne, et je n’ai plus qu’une demi-barrette de Lexomil", ainsi parle Deroche, une gélule sous la langue comme jadis les ermites posaient la main sur un crâne.

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Élégance des temps endormis

"Quid ? Emilio de Lascano-Tegui, baptisé vicomte par la fantaisie d'une dame, écrivain, journaliste, conservateur de musée, consul, copinant avec Apollinaire, Salmon, Pablo…, enterré le 14 avril 1966. Alors donc, quelle élégance pour ces temps endormis ? Sous ce titre (paru chez Fourcade le 1er avril 1930) qui fleure la poussière fade se dissimule une subtile machine à détraquer le temps, piège fatal où la durée se débat comme un tigre sous un filet. Voici donc quelques masques surgis crus de la nuit, inoubliés : Raymond, l'ex-curé, ci-devant cocher, champion au jeu de fouette-mémoire ; Osvald, tardif transsexuel ; Mme Salvadores, amie de l'impératrice Eugénie ; Moreau, l'étalon des bordels coloniaux… Pailletant le tout, quelques aphorismes à la gravité farcesque : « Le Moyen Âge, c'est l'enfance d'un orphelin », « La masturbation en a fini avec les demi-dieux »…"

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Ensemble, c'est tout

L’action se déroule à Paris, au pied de la tour Eiffel très exactement, et couvre une année. Ce livre raconte la rencontre puis les frictions, la tendresse, l’amitié, les coups de gueule, les réconciliations et tout le reste encore, tout ce qui se passe entre quatre personnes vivant sous un même toit. Quatre personnes qui n’avaient rien en commun au départ et qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Un aristocrate bègue, une jeune femme épuisée, une vieille mémé têtue et un cuisinier grossier. Tous sont pleins de bleus, pleins de bosses et tous ont un cœur gros comme ça (non, plus gros encore !)… C’est la théorie des dominos à l’envers. Ces quatre-là s’appuient les uns sur les autres mais au lieu de se faire tomber, ils se relèvent. On appelle ça l’amour.

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Entre courir et voler il n'y a qu'un pas papa

Go ! C’est parti. Tout commence plutôt bien. Ils sont trois : lui qui conduit, elle qui patiente, et le (ou la) troisième, qui mûrit sagement en elle, à deux doigts d’éclore. Puis survient le bruit. À l’avant, comme tous les bruits. Il s’en soucie. On le rassure. Mais le bruit persiste, s’infiltre en lui. C’est lui le bruit, un bruit dans le grand moteur de l’humanité, une distorsion dans le grand son global. Alors, brusque, il s’y met, il court, sur l’autoroute du week-end, il court à contre-bruit, à perdre haleine, pour se libérer, le lâcher, le dissoudre. Et tous courent avec lui, une meute haletante de sprinters moites qui fraternellement le talonne, marathonne au coude à coude ; et tout en lui remonte, père, élans, mots, images. La course lui monte à la tête, comme l’alcool lui submerge le cœur, à grandes foulées, à belles goulées, il court cul sec, enquille les mètres, les kilomètres au grand comptoir bitumé de l’autostrade intérieure. Jusqu’à la ligne ultime. Court jusqu’à la lie. Là, s’arrête, souffle. Puis repart, purgé, léger, l’âme recarrossée. Go ! C’est reparti ! Vrai derviche-sprinter, Jacques Gamblin avale la voie intérieure en un monologue sans frein, en roue libre, la seule vraie. Entre Courir et voler il n'y a qu'un pas papa a reçu le Grand Prix de Littérature sportive, remis par l'Association des Écrivains sportifs (le premier lauréat fut Frison-Roche en 1943 pour Premier de cordée) et a également été adapté au théâtre par l'auteur seul sur scène.

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Fausse route

Mérindol, nom rêvé pour un village, ou pour un couteau de poche, l’un qu’on respire fleuri à souhait, l’autre, fidèle, à la main. En l’occurrence, notre Mérindol à nous, Pierre, né Gaston Didier, c’est un zigue de première, complice de Robert « Bob » Giraud, l’auteur du Vin des rues, l’Homère des rades, et Robert Doisneau, l’Orphée du Rolleiflex. Formé après-guerre, le trio triole à souhait quelques années puis s’explose, chacun prenant sa voie : Robert Doisneau devient Doisneau, Giraud reste Bob, se fondant dans son paysage intime, notant, zinc après zinc, les « choses bues » du Paris populaire. Pierre Mérindol, lui, nous apprend Philibert Humm dans sa goûteuse préface, après avoir bezotté pour le galeriste Pierre Loeb, rôdé à la Contrescarpe et poussé une dernière fois, sur scène, la grande Fréhel, s’exfiltre, gagnant Lyon où il se mue en localier au Progrès. De lui nous reste, paru en 1950 aux Éditions de Minuit, aujourd’hui réédité par Le Dilettante, Fausse route. L’histoire d’une paire de drôles, le conteur et son pote Édouard, qui se camionnent la France en tous sens. Ils héritent en cours de route de la Françoise, une drôlesse finaudement mélancolique qui devient leur part à deux, à la pause ou sur les cageots de légumes et finit par se mettre avec Édouard, ouvrant un bar de poche rue Mouffetard. Sortie de route prévisible, hélas, quand se joindra au trio le gars Jules, nigaud ardent et brouilleur de cartes. Sans pause pipi, ni arrêt buffet, au fil de ce road-book noirissime, les routiers de Mérindol taillent la route à la diable, bitume et toiles cirées, en tous sens, panneaux publicitaires succédant à de somptueuses apparitions de villes ou éclosions de campagnes. Le Ciel est aux violents, dit-on, l’enfer aux fous du volant, dont acte.

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Faux départ

Ma foi, qu’est-ce donc que la vie, la vie qu’on vit ? D’expérience, elle a la douceur d’un airbag en béton et la suavité d’un démaquillant à la soude, la vie ne serait-elle qu’une épaisse couche d’amertume sur le rassis d’une tartine de déception ? Pas moins, pas plus ? C’est en tout cas la démonstration que nous livre Marion Messina, l’Emmanuel Bove de ces temps, dans Faux départ, son premier roman. À ma gauche, Aurélie, à ma droite Alejandro ! Entre la Grenobloise de toute petite extraction qui crève la bulle d’ennui dans une fac facultative, souffre-douleur d’un corps en plein malaise, et le Colombien expatrié, ça s’aime un temps mais ça casse vite. D’aller de Paris en banlieue et de banlieue à Paris, d’œuvrer comme hôtesse d’accueil, de manger triste, coucher cheap et vivre en rase-motte,  rencontrer Franck puis Benjamin ne change que peu de choses à l’affaire. Renouer avec Alejandro ne modifie guère la donne : l’amour fou, la vie inimitable, le frisson nouveau sont toujours à portée de corps, mais jamais atteints. Toujours en phase d’approche, jamais d’alunissage. Marion Messina décrit cette frustration au quotidien avec une rigueur d’entomologiste. Que voulez-vous, la vie fait un drôle de bruit au démarrage. Jamais on ne passe la seconde. Faux départ, telle est la règle.

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Grand Absent

Une après-midi qu’il avait quartier libre et l’âme joueuse, Dieu inventa le parking. Il vit que cela était drôle et conçut, dans la foulée, le véhicule automobile, cette variante ulcérée et statique de l’humain qu’est l’automobiliste, la place de parking en nombre limité, la barrière de contrôle métallique et, fin du fin, le ticket de parking : clé de la liberté tarifée et sésame-on-décampe de l’homo automobilis. Manquait encore une cerise à ce gâteau de béton en sous-sol : le poète. Dieu alors prit son élan et créa Laurent Graff, l’aède des vertiges ontologiques. Tu seras le Franz Kafka de l’horodateur, lui dit Dieu. Graff dit oui. Dieu a eu raison, car seul l’auteur de Il ne vous reste qu’une photo à prendre, petit traité d’Apocalypse rétinien, ou du Cri, récit des ultimes dérades d’un péagiste d’autoroute parti randonner, la toile de Munch sous le bras, au sein d’un monde tué par une fréquence fatale, pouvait circonscrire ce Grand Absent, chef-d’oeuvre du cauchemar automatisé. Le lecteur y devient l’otage de ce roman où le monde s’est fait lieu utilitaire ou procédure régulée : on y vient, on y acquitte, on horodate, on en part. Un silence de nécropole baigne l’endroit à peine fêlé par le chuintement d’un petit robot dépanneur. Imaginez un scénario de Tati filmé par un Cronenberg dépressif et vous aurez l’épure de cette fiction noire, bien noire, rhapsodie glaçante pour monde en panne. Dieu serait notre Grand Absent et Graff, son prophète.

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Haut et court

Mon Dieu, un suicide familial, cela s’apprête comme un pique-nique, se peaufine comme un départ en vacances, on veille à tout, pratique et minutieux : aux cordes tout d’abord (solides, bien coulantes du nœud, montagnardes), à la lettre d’adieux, aux chaises Henri II que l’on repoussera, sèchement, du talon. Maintenant que la chose est faite, les corps découverts par les voisins, les papiers de presse (fautifs) sortis, il est temps de revenir à notre histoire, à nous, gens réputés ordinaires, que la mort a saisis pas à pas, puis vidés cul sec. Et c’est moi, le fils, qui conte l’histoire. Une histoire d’une « banalité rassurante » où tout se joue entre l’hypermarché où je végète en rêvant de Caroline et de sa Banque alimentaire, mon père et son usine, ma sœur peste et son auto-école, ma mère et son four et son foyer. Une histoire d’une linéarité à ce point morne que les doctes gendarmes, avec la voisine, la mère Bin, pataugent dans leur enquête, furètent, tâtonnent. Car tout est là : comment identifier le mal sourd, l’acide lent, qui ronge et délite, comment reconstituer la lente avancée de la mort. L’angoisse ne laisse pas d’empreinte, la nausée, des marques au sol. Avec un sens fort de l’humour noir, virtuose en cocasserie macabre, Cohen-Grillet romance ce fait divers tout ce qu’il y a d’authentique et invente une comédie noire grinçante comme une porte de cimetière. Ne riez pas, c’est arrivé près de chez vous !

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Histoire d'eaux

Le Jardin zoologique de Lutèce est un enclos choisi, la dernière fauverie où l’on broute, l’ultime volière où s’éjouit de concert un lot de spécimens choisis pour l’élégance du plumage ou la musicalité du ramage. Le Jockey-club du mammifère exotique. Veille en chambellan sur ce petit Monaco zoologique, un sieur Sentinelle, retour des Indes, grand buveur d’absinthe et téteur de bambou opiacé devant l’Éternel. Ce dernier se rappelle d’ailleurs aux Lutéciens qui écopent, fin janvier 1910, d’un déluge d’anthologie. Débordante, la Seine s’invite partout, engloutissant les rues, submergeant les demeures, vouant l’humain piéton à écoper de nouveau, mais des barques cette fois, ou son rez-de-chaussée. Sentinelle voit son pré carré zoophilique disparaître sous une eau qu’il cantonne d’ordinaire au rôle de supplétive de l’absinthe. Les bêtes sombrent, surnagent. S’organisant, devenu insulaire fidèle au poste, il sauve ce qu’il peut du cheptel. Le passage d’un évêque en barque, bénissant les eaux, l’incline à rouvrir la Bible à A comme Arche. À défaut de conseils, il y trouve une motivation. Une Histoire d’eaux, entre Tardi et Jarry, à lire au sec, une fée verte sur les genoux.

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Hors jeu

Assalti is the name. Jean-Victor Assalti. Ex de l’École (un haras pour gagneurs), hâbleur, joueur, dragueur, ce plus-si-jeune loup de la com se voit chassé de la horde. Réduit à rien, entendez à suivre des matches et des dames, sur écran et entre les draps, il finit par opter, entre deux recherches d’emploi, pour la suprême aventure: intégrer les combattants d’un jeu télé (La Cible). Commence alors le jogging initiatique: tests, farandoles des questions, quiz mutins, trous de mémoire et érudition lance-roquette. J.-V. saute toutes les haies, dominateur, suréquipé et coaché à mort par amis et relations. Arrive le jour des premiers essais : sunlights, moiteur et concentration. Passez muscade! Le training continue, ponctué d’une party ou deux, d’échanges, d’impasses et de rencontres dont celle, majeure, d’Emma qui l’accompagnera sur le plongeoir le jour J du Grand Jeu et à qui il réservera un bouquet de finaliste ébouriffant. Alors roulez, bolides, dans cette effervescente romance signée Guillot où Dieu est un podium et Assalti son ultime prophète.

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Hôtel de la solitude

Avoir la tête ailleurs, condition, dit-on, de toute poésie, mais fatale, parfois, aux poètes. Dont acte avec le Toulousain René Laporte (1905-1954), fauché par une voiture en plein Paris et que le Dilettante arrache aujourd’hui au «?charnier des recalés de l’histoire littéraire?», rééditant avec une préface de François Ouellet son Hôtel de la solitude paru chez Julliard en 1944. D’origine bourgeoise, il entre vite en poésie, ouvrant ses Cahiers libres aux surréalistes dès 1924, courant dont l’influence marque ses premiers romans?: Le Dîner chez Olga (1927), La Part du feu (1935). Haut fonctionnaire de l’information, Laporte, dans les années trente, révoque le pur jeu poétique pour politiser son œuvre littéraire, en faire un témoignage contre la crue montant des régimes totalitaires. En témoigne «?La Journée du 8?mars?», poème terrible sur la remilitarisation de la Rhénanie. Résistant actif (on lui a confié la surveillance de l’antenne pro-allemande de Radio Monte-Carlo), il fait de sa maison de la place du Barri, à Antibes, un pôle d’activités clandestines et de survie littéraire, y accueillant Breton, les Aragon, Ponge, Éluard, d’autres. «?Il n’y a pas d’oubliettes/au château du roi René?» écrira Jacques Prévert. C’est un écrivain en pleine phase de reconnaissance publique qui décède d’un traumatisme crânien le 1er?mars 1954. Écrit en 1942, Hôtel de la solitude nous entraîne dans le sillage de Jérôme Bourdaine, scintillant chevau-léger de l’après-guerre, qui élit comme ermitage pour sa rêverie un singulier hôtel de La Turbie, sur la Côte d’Azur. Monde sous cloche, asile hors du temps aux murs calligraphiés de versets coraniques, lieu mental gardé par un couple d’êtres bonasses et affairés, les Barca, heureux d’invoquer les ombres chamarrées, fantômes 1900 qui firent la gloire du lieu. Survient alors, au cœur de cet asile de jour pour cœur en vrille, une Nadja longue et fine répondant au nom de Mme?Zoya Sernitch, belle flanquée d’un époux cocasse aux tressautements de souris chauve. Idylle alors de s’ébaucher entre Jérôme et Zoya et ce parmi les ruines antiques qui ornent le lieu. Un ballet d’ombres lasses et de cœurs fringants qui s’évanouira au matin, romance sans lendemain. Entre trouble modianesque et griserie à la Mandiargues, chambre vous est donc retenue à ?l’Hôtel de la solitude,? calme assuré et vue sur les songes.

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Il était combien de fois

Tiraillée entre la culpabilité de l’infidélité et la monotonie de la fidélité, Mathilde a toujours beaucoup menti. Aussi, quand son compagnon lui demande combien de fois elle l’a trompé, elle continue de mentir. Mais la question a jeté un gros froid et après un brutal et sarcastique règlement de comptes façon radiographie du couple, son compagnon la quitte. Elle pourrait s’effondrer. Elle devrait. Mais elle décide – histoire de ne pas ressembler à une femme fraîchement larguée – de sortir dans la ville. Mathilde a toujours aimé les nuits barcelonaises et les bars et la fête et elle pense que cinquante ans est l’âge où tout est permis. À travers une succession de rencontres curieuses oscillant entre tragédie et comédie (un dealeur pakistanais, un rasta au crâne rasé et un Israélien altermondialiste) se dessinent deux portraits, celui d’une femme qui veut continuer de rester propriétaire de ses envies et celui d’une ville qui la nuit venue se mue en un vaste terrain de jeux pour adultes. Entre conte et mécomptes, vertiges et marivaudage, Hélène Couturier nous livre, via la fièvre de ce monologue sauvage aussi drôle que grave, une vue en coupe de nos amours contemporaines.  

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Il ne vous reste qu'une photo à prendre

Cela sonne comme un arrêt : la dernière photo. Comme il y a le dernier verre, le dernier jeton ou l’ultime message. Graff invente la forme neuve de la roulette russe : l’objectif à l’œil, comme le canon tout contre la tempe. On presse : y a-t-il une vie, passé le couperet de l’ultime clic ? Jeu, set et match ? Neigel, le héros, se cogne à tous les angles d’un deuil amer, celui de M. Un jour à Rome, Méphisto, entendez un sieur Giancarlo Romani (un homme que l’humain intéresse, ex-prêtre) lui offre un voyage et un appareil photographique. Règle du jeu : clore la bobine en prenant « la dernière photo ». Il n’est pas seul à jouer : d’autres sont là, comme lui, avec leur dernière case à cocher : un Japonais, maître-pêcheur de carpe, un ex-mannequin et Eros (de Bilbao). Alors, que prendre dans les rets du viseur ? Une photo qui tout résumera, apocalypse intime, une photo pour rien, une photo de rien, un souvenir à loger au coin d’un miroir, un fragment d’idéal. Geste dérisoire, simple pression, mais choix décisif. Chacun choisira de prendre ou de ne pas prendre LA photo. Neigel, lui, en fera un rendez-vous fantomatique, une hallucination douce, en reviendra plus léger.Tout cela semble bien innocent. Vraiment ?

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J'ai eu des nuits ridicules

L’air nous est connu : « Si par une nuit d’hiver, un voyageur… » Sauf que dans ce dernier roman d’Anna Rozen la « nuit d’hiver » a fondu en un frais crépuscule, quelque part du côté de Richard-Lenoir, et que le « voyageur » a la timide dégaine d’un ado en dérive, avec « grosses baskets » et des « cheveux en herbe à chat ». Pareil accostage soudain, a priori, Valérie, notre héroïne, n’a rien contre. Muse mondaine œuvrant dans la com, elle s’honore d’un panel d’amants variés qu’elle sonne à la demande et spécialise à loisir. Une galaxie érotique qui tournoie néanmoins autour d’un astre-fétiche, Thaddée, parfait de la voix aux doigts, hélas souvent pris par madame. Mais, pour l’heure, le problème n’est pas tant l’absence de Thaddée que l’insistance d’Étienne, môme glauque et frêle asperge en demande d’asile. Belle âme, mais surtout collectionneuse fieffée, Valérie lui fait une place d’un soir dans son petit intérieur. Une concession qui tourne à l’accoutumance mutuelle car l’Étienne s’accroche, adhère, se love, s’installe, faisant de Valérie complice, sa psy et son doudou. Une nounou qui, dans l’entre-temps, a percé le mystère d’Étienne le fugueur, fils de famille dont elle s’emploiera à régler la situation et vaincre les problèmes. Un roman qui tient de la quête érotique, du jeu de piste psychologique et du marivaudage cynique, sans oublier un portrait sans complaisance de la gentry glamoureuse, frétillante et jacassante, des nuits parisiennes.

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J'ignore ce que me réserve encore mon passé

Il lui dit « tu ». Tu, c’est cet ami d’enfance, ce complice des premières glissades érotiques qui a frôlé la mort, connu l’hôpital et à qui le narrateur s’adresse tout au long du récit. Entre eux surnagent l’image de Glawdys, présence enfuie, spectre collant et la silhouette de la mère inquiète, furieuse. Quand survient Flore, revenante attentive qui endosse l’amertume de ce fantôme amer qu’est devenu ce « tu » à qui il parle. Flore pour qui, passation de plaisir, le narrateur quittera sa volage de Patricia et se livrera à quelques dérades érotiques puis continuera, fuite en avant, seul cette fois. Loin des rais poisseux du chassé- croisé érotique. Ce sera à François, son enfant né de Flore morte peu après la naissance, de relancer les dés, de rouvrir le bal, ce quadrille suicidaire et vertigineux que ne cessent de danser les figures d’Hubert Michel, toupies frénétiques en quête de petits abîmes intimes.

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Jacob Stein

C’est l’histoire d’un freak, entendez d’un cas, d’un drôle de corps : un juif blond aux yeux verts. Dernière trouvaille de Frédéric Chouraki, drivé par Le Dilettante pour la troisième fois. L’excentrique n’entend pas finir comme la farce dans la carpe, lové dans le confort maison, encocooné dans les règles, les us usant et coutumes pesantes. il fait de la résistance, rôde dans les cinémas puis dans les parages de donzelles peu casher, pige dans une presse alternative et publie un traité sur le face à face ontologique Scone ou muffin, livre au succès grimpant. Pour relever le tout, se mêle à cela le succès d’une pochade télévisée à forte teneur en wittgenstein. La politique s’invite alors dans l’arène intime de notre jeune franc-tireur, une politique hautement messianique qui sonnera l’heure du retour au bercail. Tout se finira entre les draps, dans l’entrecuisse d’une petite bossue percluse d’amour, jadis négligée, aujourd’hui adulée. Du hassidisme comique, version falafel, entre Sabbataï Zvi et Woody Allen. À lire en dansant sur la table. Poï, Poï, Poï !!!

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Je l'aimais

Parce que sa belle-fille est malheureuse, Pierre Dippel, soixante-cinq ans, décide de l’emmener à la campagne. Parce qu’elle ne se nourrit plus, il décide de faire la cuisine. Parce qu’elle n’arrête pas de pleurer, il va chercher du bon vin à la cave. Et malgré tout ça, malgré le bordeaux et le bœuf carottes, elle continue de gémir, il décide d’aller se coucher. Et puis finalement, non. Il revient. Il s’asseoit à côté d’elle et se met à parler. Pour la première fois, il parle. De lui. De sa vie. Ou plutôt de ce qu’il n’a pas vécu. Cette histoire est donc la confession d’un homme dans une cuisine. ça n’a l’air de rien et pourtant, comme toujours avec Gavalda, tout est dit. Tout est là. Nos doutes, notre ironie et notre tendresse, le tapage de nos souvenirs et « la vie comme elle va »…

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Je vais bien, ne t'en fais pas

La vie s'écoule avec la régularité molle et poussive d'un tapis roulant. On y est porté vers la mort, comme un lot anodin de marchandises vers la caisse. Claire vit de l'image de Loïc, son frère enfui, qui, par instants, lâche la fusée d'une brève carte. De ces signaux un jour elle ne se contente plus ; d'un coup part en chasse, se jette dans le vent, s'offre à la mer. Portbail. D'où Loïc a écrit. Puis c'est le secret entrevu, l'entrebâillement sur un mensonge patiemment tissé. Claire fera comme si… Jouera sa portée dans la partition énigmatique, les fausses consonances qui sont celles de sa famille. Une vie menue et tenace, un drame lancinant, une énergie butée : le mystère de Claire.

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L'Âme soeur

C’est Vialatte, en exergue, qui ouvre le bal et donne le ton : solitaire enfance nez-en-l’air et pailletée de magie propice, d’épopées à construire soi-même et de songes aussi creux que l’arbre aux fées. Angèle porte bien son nom : fille, entre ciel et terre, de Français basés en Afrique, adonnée, entre le boy De Gaulle et la chienne Béribéri, à titiller les sensitives, scruter au télescope le cosmos étoilé ou la vie des voisins, elle voit un beau jour un autre ange la rejoindre. Celui-ci descend du courrier postal et se nomme Gloria, fillette africaine que viennent d’adopter ses parents. Vite, le conflit s’ouvre, s’affirme « le plaisir de se détester ». Enjeux parmi d’autres : la boîte à gâteaux ou le fauteuil de lecture ; blitzkrieg faite de confiture glissée dans les chaussons et de rosseries futées. Mais c’est la cure magique d’une providentielle panne d’inspiration de Georges Dufresnes, le père, qui servira à « enterrer la hache de guerre » et à nouer entre les deux gamines un pacte fantasque,  fait de magie pratique et de travaux manuels. Petit troc de sortilèges qui n’arrivera pas à rendre son cliquetis à la machine à écrire paternelle. Anne Lenner nous tend pour goûter un ultime Fruit du Congo. À mordre sans crainte.

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L'Atelier d'écriture

« Alors voilà, ça a commencé comme ça. » Lui non plus, Chefdeville, auteur en souffrance, polardier à la biblio light, n’avait rien dit, rien demandé, lézardant sur sa moquette. Le téléphone a sonné et l’ange du destin, mandé par le Conseil Général, lui ouvre à deux battants les portes de l’aventure, la vraie : animer un atelier d’écriture. Ouaillenotte, rumine notre homme qui se retrouve en un rien de temps garant sa fidèle 205 sur le parking d’un des mille et un lycées, bien épineux, de la grande couronne. Bienvenue chez Jean-Moulin, dans la war zone ! Prof matoneuse et élèves en roue libre : altérité plus altercation, diversité si tu l’oses, ta mère en short et ta sœur en carte ! Chefdeville joue le jeu et fait avec. Compte tenu des heures à payer et du planning à respecter, il se retrouve en poste un cran plus loin chez Pablo-Neruda à enseigner le scénario à des jeunes d’aujourd’hui, nanti comme colistier d’un naze en catogan censé apprendre à faire le point et le cadre à des sans-repères-fixes, adeptes du hors-champ social. La loi des corps voulant qu’il y en ait pour trois quand on est déjà deux, revoici Chefdeville à Pablo-Neruda avec des apprenties boulangères dont il se sentira très proche. Retour au décor numéro 1 pour la scène finale : théâtre de marionnettes et baston en salle. C’est l’écrivain qui boit et la 205 qui trinque : confettis de pare-brise, pneus étripés. Fin de partie. Mais pas d’inquiétude : quelque part dans la nue, penchés au balcon, Jean Moulin et Pablo Neruda t’ont à l’œil et te crient : « Solidarité, Chefdeville ! » Et la gerbe portera en souvenir : « Aux animateurs d’ateliers d’écriture bastonnés pour la France ». Le Conseil Général reconnaissant.

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L'Auteur

D'être apparu, un matin, sur l'écran-radar d'une grosse maison (Flammarion), Ravalec se fait arraisonner, le temps d'un manuscrit (Cantique de la racaille), et écope d'un prix. L'animal accepte la selle et, qui sait, bientôt le mors. Mais gare! Ravalec, tient, plus qu'à tout, à sa stridente minceur d'herbe coupante, à son lyrisme d'harmonica rouillé qui déchiquette le tympan. Il festoie donc sur ses gardes, ce qui est peut-être la solution au succès, au drame d'être devenu un "petit quelqu'un" qu'on siffle pour l'accolade et le podium. Il se méfie de cette gloire qui graisse la patte et vous laisse la nostalgie, celle du temps où vous étiez mince, comme un marque-page.

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L'Échappée belle

C’était en 2001, je venais à peine de terminer la rédaction de Je l’aimais quand France Loisirs m’a commandé une histoire. Un cadeau pour leurs fidèles adhérents. Comme j’étais toute courbaturée (baby-blues du manuscrit à peine envolé et tout le cinoche habituel de l’auteur en manque de ses personnages), j’ai décidé de me remonter le moral en troussant fissa une petite cavale légère et court vêtue.J’écrivis donc cette escapade champêtre. Une journée gaie, tendre, bruyante, en compagnie de frères et soeurs qui enterrent leur vie d’enfants. Des gloussements dans l’habitacle, des jurons, beaucoup de mauvaise foi, de l’herbe, des aoûtats, des bouteilles de sancerre au frais et de la bonne musique tout du long (de Dario Moreno à Kathleen Ferrier en passant par Bambi et Patachou, de la pure compil’). Je rendis ma rédac’, les fidèles eurent leur petit Noël et je passai à d’autres rêveries.Sauf que, depuis 2001, chaque fois que je vais à la rencontre de lecteurs, il y a toujours un moment où l’on me demande quand ce fichu texte sera enfin réédité. Quand ? « Bah, j’élude dans le vague, un jour, peut-être… » J’en restais là. Je craignais que ça sente un peu le rossignol, cette idée de faire un livre neuf avec un autre qui existait déjà. Enfin, vous voyez le genre… Le genre de ce genre de pudeur-là… Seulement l’année dernière – Consolante oblige – je me suis vraiment échappée moi aussi, dans des dizaines de librairies de Lille à Toulouse en passant par Vannes et Aubervilliers et, chaque fois, toujours, cette même question revenait sur le tapis. En plus maintenant y avait Internet, et le texte était devenu hyper-cher, et c’était nul ce truc de spéculation, et ma voisine qui ne veut plus me le rendre et tout ci et tout ça. Dans les derniers tours de ce marathon, je fis une ultime causette en médiathèque et là, assise au fond, à ma gauche, je m’en souviens, une dame qui n’avait rien manifesté ni posé aucune question a levé le doigt comme à l’école au moment où les chaises raclaient le signal du départ, m’a regardée droit dans les yeux, m’a tenue en joue et m’a intimée gentiment, mais fermement, de libérer enfin cette fratrie en goguette. Parce que non, pas eux, ça ne leur ressemblait pas du tout d’être ainsi confinés, cotés, happy fewisés, éloignés, tenus. Tenus à distance. Distants. Alors j’ai promis et lui ai demandé son prénom. Je suis revenue à la maison, le temps a passé et les promesses aussi. Et puis l’autre jour j’ai emprunté son exemplaire à ma voisine, justement. Je me suis relue, j’ai ricané de bon coeur, j’avais oublié toutes ces bêtises, j’avais tout oublié. J’ai repris le texte, je l’ai retravaillé (à la manière d’une qui restaurerait son tableau : rentoilage, retouches, éclat des couleurs, jeux d’ombre et de lumière), j’ai choisi les grains de riz de la couverture et j’ai écrit un prière d’insérer pour cette main levée. Pour Françoise. Françoise de Montpellier. Pour qu’elle sache que je ne l’avais pas oubliée. Anna Gavalda.   PS : Ce petit livre n’a pas d’autre prétention que de vous inviter à partager ce pique-nique. Entre gens qui s’aiment, et qui aiment la vie. Je me suis fait plaisir ! J’ai ajouté un chapitre à la fin ! A.G. (mai 2012)

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L'Enfant roi

"Ils sont trois, que soudent le dégoût, l'attachement et la routine. Daniel ; sa Maman, qui le berce jusqu'au vomissement ; à l'écart, le père tente gauchement d'arracher son fils au papier de soie poisseux des caresses maternelles. Prisonnier d'un château de sable mouvant, Daniel tente de s'éjecter en peignant. Las ! Maman veille et dicte les sujets au petit peintre. Que Daniel importe dans ce bocal clos quelque azuré minois : Maman l'éjecte, sèchement. Le corps de Daniel est une toile vide, n'était cette tache : être né de maman, non rêvé par elle, mais extirpé d'elle, mal démoulé."

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L'Industrie du sexe et du poisson pané

Deux, elles sont deux, les sœurs Frossec, Frossec de Tribidec. La Gaëlle et la Gwenaëlle, blondes de crins, l’œil bleu et la chair lisse, héroïnes du dernier roman d’Emmanuel Pierrat. Fruits d’une oisiveté parentale consécutive au mazoutage des côtes, elles coulent un ennui crispé entre criée et pelotage, pêche en mer et prêche en chair(e), dépucelage et dégazage. Côté sexe, ça tangue flou, mord mou et le recours aux ustensiles faits main n’apporte que morosité et désillusions. L’idée, donc, de gagner Paris où cousin Yann tient échoppe sexy dans le quartier Montparnasse. Commence alors pour nos deux oiselles un dessalage charnel de haute école, drivé serré par cousin Yann qui va leur faire vibrer toute la lyre et bosser les Annales. Rien n’est oublié : à un, à deux, à trois ; par-devant, par-derrière ; en le lieu élu ou par l’entrée des fournisseurs ; avec chien, clous, crottes et fouets ; en plein vent ou en sous-sol ; coup d’œil ou coup de reins. Bilan des courses, nos deux robustes finiront par trioler en famille avec cousin Yann qui s’en viendra ouvrir un magasin en pays breton. Et Pierrat de nous conter tout ça, avec des élans bateleurs et des minuties d’érudit. Patron, la même chose !

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La Belle maison

Les meilleures intentions du monde ont quelquefois des conséquences tragiques. Les Capouilles, seuls pauvres authentiques de la petite ville, vont pâtir des bienfaits dont les comblent les autres habitants, lesquels ne comprendront pas à temps que ce n’est pas parce qu’on n’a rien qu’on n’a rien à cacher.

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La Bombe et Moi

Deux, elles sont deux : elle et l’autre, la pauvre Elle et Autre-la-terrible. Miss Anna et Sister Bomb : allantes et offertes aux poids des regards ; l’une qui endure souffrance, l’autre qui en jouit dans l’instant ; l’une qui se tend et s’offre, l’autre qui se retient, s’affole ; l’épanouie et la rétractée. Siamoises et conflictuelles, elles ne sont d'accord sur rien : l’art de draguer, la valeur du string, conclure vite ou non. Et pourtant, il faut que l’une fasse avec l’autre et surtout avec le désir, ce « chien chinois sans poil » nous souffle la Bombe, le chihuahua pathétique qui s’enrhume, tremble et trottine. Elles vont donc ainsi :  soudées, partageant les rencontres, les soirées moites et les salons du livre, les élans sans suite et les occasions perdues, sœurs de chaîne et copines comme cochons. Et puis un jour, coup de gueule : tout implose. La bombe s’éclipse. L’une a-t-elle mangé l’autre ou l’autre avalé l’une ? Anna Rozen, face miroir, nous offre ses deux profils et nous assure d’une chose : le désir a les yeux vairons.

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La Campagne de France

Nous avions donc laissé Jean-Claude Lalumière en proie aux entrelacs et aléas de la bureaucratie diplomatique sur Le Front russe qui, comme chacun le sait, campe dans le XIIIe arrondissement de Paris. Avec La Campagne de France, retour aux terroirs gaulois et à un théâtre des opérations subi dans les affres par Alexandre et Otto, deux militants ardents de la « Drôle de guerre » culturelle, apôtres souffrant du culturalisme, itinérants, bref, patrons de Cultibus. Ou comment, forts d’un bus d’occasion marchant au colza, imbiber de culture une escouade de douze Luziens activement retraités (le retraité actif étant au voyagiste culturel ce que le baigneur est à la méduse : une manne !). Mais là les deux fantassins de l’escale lettrée (de Mauriac à Dany Boon, avec crochet par Oradour et pause en Limousin giralducien) se doivent de composer avec un panel redoutable : germanophobie ancien-combattante, surdité, pédantisme automobile, virevolte amoureuse, lubie de dernière heure qui impose un détour par une usine de bonbons et une descente au Musée de la pomme tapée, piquet de grève laitier, etc. Et il faudra bien la « Mustaphette » de Josy la Frite et son accorte tablée pour redoper le moral en berne de la troupe débandée. Les voyagistes culturels seraient-ils, à l’image des pères de famille, les ultimes aventuriers du monde moderne ? La réponse avec cette symphonie pathétique pour douze retraités, un bus et quelques illusions perdues.

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La Cendre aux yeux

La Cendre aux yeux, du Bordelais Jean Forton (1930-1982), fait figure, au sein des neuf romans que signa cette plume amère, avide de sonder où cela saigne et suppure, de bijou noir, de crime parfait. On est vite peu sérieux quand on n’a rien à faire. Alors on baguenaude, on se noie dans son nombril, on tient un journal, on empile, comme dessous de bock, des liaisons tous azimuts. Telle est la situation du héros de Forton : rentier trentenaire, vivant de puiser avec dédain dans la caisse de son frère négociant, de sortir la nuit, d’assister au tumulte amoureux de Nicolas et Anita, ses voisins de chambre, de se tâter sans fin entre bonheur moyen et petites infamies. Mais disperser son énergie à jouer les toupies qui, bien que frôlant souvent le bord de la table, se cognent à tout sans aller nulle part, cela n’a qu’un temps. Notre homme se cherche une prise. Il trouve une proie : Isabelle, seize ans, digne petite bourgeoise, s’ennuyant et bien nattée, qu’il entreprend de séduire. Déployant alors à l’entour de la belle une danse de faune triste et assidue, il parvient à ses fins, fait d’Isabelle une amante compétente et amoureuse. Sans angoisse de la grâce ni souci du péché, un mélange de libertinage amer et de frilosité goguenarde. Tel est ce héros qui aurait choisi La Rochefoucauld plutôt que Pascal. Il fallait oser. Forton l’a fait. P.-S. : Dans sa postface, Catherine Rabier-Darnaudet étudie la réception de ce livre paru pour la première fois en 1957 aux éditions Gallimard.

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La Complainte des enfants frivoles

Cette complainte à multiples couplets que nous fredonne cet enfant frivole de Vialatte est un lâcher de senteurs : effluve de l'encre, parfum de l'éponge, odeurs de préau. Vialatte vous vend la fragrance du passé dans un grand flacon qui a la forme d'un pupitre. Son âge d'or est fait de rentrées des classes, d'automnes à recoins mystiques où se troquent de minces secrets enrobés dans du papier d'argent, de pèlerines à l'abri desquelles se trament les contrebandes enchantées de l'enfance. Vialatte n'a jamais réellement déserté le préau aux sortilèges et cette complainte qu'il moud tel un très vieil orgue de barbarie sonne comme une récréation éternelle.

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La Consolante

Pendant presque trois ans (mille quatre-vingt-quinze jours), j’ai vécu dans la tête, et le corps, d’un homme qui s’appelle Charles. Charles Balanda. (Parce que le matin où je me suis dit « Allez... J’y vais. Je commence aujourd’hui », nous étions en août 2006 et qu’avant de monter dans ma soupente, j’avais (pour gagner du temps !) feuilleté le journal. On y faisait part du décès d’un homme qui portait ce nom et j’aimais cette idée, de contrarier un peu les Parques... (À ce moment-là, j’ignorais tout de ce Charles (ce qui m’amuse dans l’écriture, c’est de me lire évidemment) et ne savais pas qu’il aurait une peur panique des chevaux, (j’étais loin d’imaginer qu’il en croiserait...), or il se trouve que Balanda (cela je le savais, Galoubet etc.) est un nom célèbre dans le milieu hippique. Bah... Nobody’s perfect...) (Beaucoup de parenthèses et un(e) prière d’insérer qui part déjà dans tous les sens, tant pis pour l’éditeur...)) Au début de l’histoire, ce Charles, mon Charles, 47 ans, apprend la mort de la mère d’un de ses amis d’enfance et perd complètement les péd... les étriers. Comme c’est un garçon cartésien (architecte et ingénieur), il prend sur lui et fait de grands efforts pour se remettre en selle. En vain. Bien des chapitres plus tard, sa sœur, inquiète, lui demandera : - Hé… Tu ne serais pas en train de nous préparer une petite crise de la cinquantaine, toi ? La midlife crisis, comme ils disent… - Tu crois ? - Mais ça m’en a tout l’air… - Quelle horreur. J’aurais aimé être plus original… Je crois que je me déçois un peu, réussit-il à plaisanter. Non, Charles, je vous rassure. Ce n’est pas ça. Enfin, ce n’est pas ce que j’ai voulu... Je n’aurai pas le culot d’affirmer que vous êtes, que nous sommes tous les deux, « plus originaux », mais la crise de la cinquantaine n’était pas du tout mon propos. Ce que je voulais, c’était vous choper un matin à la descente d’un avion, vous tabasser, vous rouer de coups jusqu’à ce que vous soyez à terre, et vous le serez, souvenez-vous, sur le boulevard de Port-Royal, à terre et couvert de sang, pour ensuite vous aider à vous relever en vous tendant... d’autres rênes... Voilà qui n’est pas tellement plus original, je le concède, mais ce qui « bouge encore » à l’heure de ma prière, ce sont les deux femmes qui encadrent votre chute. Celle qui vous a désarçonné, qui s’appelle Anouk, qui était très gaie, mais qui donne à ce texte un petit goût triste et amer. Et l’autre, her name is Kate, qui va vous aider à virer les éperons, et qui –en nous racontant des choses affreuses, en nous prenant à la gorge le temps de sa confession – changera la lumière. La lumière, le ton, l’écriture, et même la typographie de cette histoire. Tout devient plus léger, plus souple, plus... incliné. Donc vous voyez, c’est vous qui m’avez obsédée, mais ce n’est pas vous le héros. Ce sont elles. Vous étiez là pour les servir. Et si nous les avons tant aimées, vous et moi, c’est parce qu’elles sont, chacune à leur manière, absolues, absolument généreuses. Encore des bons sentiments, on va dire... Oui. Pardon. À défaut de faire de la bonne littérature, les gens généreux font de beaux personnages. Je dis pardon mais n’en pense rien. À la page 478, Kate m’a déjà graciée : « ... il ne faut pas croire à la bonté des gens généreux. En réalité ce sont les plus égoïstes... » Et puis il y a les enfants aussi... Je voulais un livre avec des enfants qui soient vivants à l’intérieur. Et là, ce mercredi 6 février 2008, à l’heure où je m’insère comme je peux en comptant mes abattis, je me souviens qu’ils y sont, ces enfants, et, rien que pour eux, je suis bien heureuse de l’avoir écrit... Deux femmes, un homme qui va boitillant de l’une à l’autre et plein de gamins tout autour. Voilà pour La Consolante. A.G.

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La Course au tigre

«La chair nivernaise s’est faite triste, hélas, et j’ai lu bien des livres», maugrée Bastien Sentiment, notaire. D’où nécessité de fuir «là-bas». Et ce «là-bas», c’est l’Inde. L’Inde, spacieux parc aux tigres où pour assouvir son érotique fringale de grosses prises, il atterrit à Calcutta sur Bengale, en plein hourvari politique et s’implante au Great Eastern Hotel (concierge Mr Sanjiv, dit le Manchot). Immergé dans la ville, le voilà qui hume, palpe, mastique, s’imprègne, quand sort des eaux gangéennes la terrible Shatee, divinité locale de l’indiano-bolchévisme, seule source possible de permis de chasse, avec laquelle il fusionne au fil de moult galipettes tantriques hautement sculpturales. Les amants randonnent en ville, de zoo en meeting, quand survient l’atroce nouvelle : exclu le permis de chasse et fusils mis sous séquestre. Seul le mariage dévérouillera cela, croit-il un moment. Que nenni, car l’État s’en mêle. Après un Paris noyé, c’est une Calcutta délicieusement bourbeuse tel un bain de vase aux aromates où nous offre de descendre Emmanuel Pierrat avec cette tartarinade flamboyante comme une boîte de cigares, plus fessue qu’un Clovis Trouille et plus gouleyante qu’un curry de babouin aux cent saveurs : OH ! CALCUTTA !

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La Dame du Job

La Dame du Job fournit la clé du projet romanesque inauguré en 1942 par Le Fidèle Berger, poursuivi avec La Maison du joueur de flûte puis Les Fruits du Congo. « C’est une dame, écrivait Alexandre Vialatte à Jean Paulhan, qui fume la cigarette sur un calendrier du Job dans une auberge sur le plateau du champ de tir, près d’une petite ville de garnison. » Son image fascine deux enfants, le narrateur et Frédéric Lamourette, fils du chef de musique. Ils vont bâtir, autour de l’auberge et du champ de tir, un univers fantastique dont elle sera l’énigmatique souveraine. Un texte qui nous balade à son gré – et sans jamais vous tirer par la manche –, du naïf ciselé au fantastique des vertiges, du charme à l’angoisse, de la douceur d’un souvenir au frôlement de la mort. Pierre Lepape, Le Monde des livres Ses héros ne sont pas tout à fait de ce monde. Épris de vertige, hantés de nostalgie, ils cheminent en équilibre à l’extrême bord de la réalité. Et parfois, ils tombent, ou parfois, ils s’envolent. Gabrielle Rolin, Le Matin   Extrait:  Nous inventions de nouveaux supplices pour rendre notre culte à la Dame du Job. […] Il fallait se déchausser et traverser pieds nus le zinc brûlant de la terrasse comme ces dindons que les forains font danser sur une tôle chauffée. La Dame du Job était déesse et nous étions ses fi dèles, ses prêtres, ses martyrs éblouis.

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La Faute à Mick Jagger

Un jeton dans la fente, et c’est parti ! Ci-joint, en 224 pages, médiator et cordes acier, contée au présent du subjectif et au passé du dépréciatif, la ballade de Simon, garçon contemporain. Face A. L’histoire de Simon depuis tout petit : parents babs, disjonctés et enjointés, virée dans le Lubéron avec son père chez la redoutable Nina, puis retour à Paris avec ce même père, rongé par le cancer. Un trou de ciel néanmoins : la mamie mutine et gymnaste. Face B. Le présent de Simon : une fuite en avant où s’entrelardent visite et coup de fil gonzo d’une mère niortaise très « like a rolling stone » ; balade en province pour retrouver la de moins en moins anguleuse Angelica, avide d’amour méthodique, luttant contre les angles à coups de bassines de frites ; solitude parisienne et découverte de Lucile ; course après la mère partie en virée pour nulle part, internement d’icelle puis mise en liberté surveillée par les psychotropes. Les deux faces se succèdent, un temps chaque, histoire de ne pas laisser tiédir. J’ai viré précaire, c’est la faute à Jagger, en plein cafard cosmique, c’est la faute au vieux Mick : ainsi vit Simon, jeune homme d’aujourd'hui. On la rejoue ?

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La femme de Berroyer est plus belle que toi, connasse !

Songez donc ! Frank apprend, au téléphone, que sa Sophia, avec laquelle il croyait tricoter le plus indémaillable amour, le trompe. Avec doigté, recourant au passage à quelques ampoules de métaphysique, Berroyer entreprend de relever Frank le morfondu. Sont convoquées quelques fines gâchettes du concept : Baruch S., Soeren K. et Salomon. Las ! Angoisse existentielle contre grâce ontologique, c'est l'impasse. Le cogito s'est pris les pieds dans la chair. Soit. Prépare-toi, Frank, car le pire vient à la fin… et la chute sera sévère !

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La Galette des rois

Cette Galette des rois, que Tessarech tranche finement en de minces chapitres, nous narre par le menu les tribulations d'Antoine, un autre « nègre », placide et bénévole, engagé dans la tapisserie sans fin des Chroniques de Godefroi de Bouillon, et servant avec une douloureuse et sourcilleuse probité de plume de paille à un sien ami, nom : Maxime Chazelas piaffant poulain des haras ministériels et aussi avide d'obstacles à avaler que de reconnaissance et d'honneurs à recevoir. Dans le grand manège politique, Maxime le yearling effectue pas de deux, cabrioles, courbettes et numéros de haute école, Antoine est là, qui veille au grain, le bouchonne, l'aiguillonne, le rafraîchit. Tout cela plein d'une morgue souriante et désabusée. Alors cette galette ? Eh bien à trop vouloir se partager le fade et croustillant gâteau du pouvoir, à vouloir être le roi, on finit par perdre de vue la fève, à l'avaler par mégarde. Qu'est-ce que la politique mes beaux amis ? Une galette sans fève à qui il manque la pâte. Dont acte.

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La Guerre du Kippour

Le jour du Grand Pardon, le jeune Fred Bronstein, amoureux de Popeline, une rousse sauvage, sensuelle et très peu casher, tout droit sortie d’un tableau de Rossetti, invite celle-ci au sein de sa famille. La mère qui hait toute féminité en dehors de la sienne, le père qui rêve d’une belle-fille agrégée de lettres ashkénaze, le morne frère chargé d’audit, ses enfants sans cou, la grand-mère narcoleptique dotée de pouvoirs maléfiques…Tout est en place pour faire de cette nuit de Kippour, période de jeûne et d’émoi mystique, un feu d’artifice narratif aux dialogues crépitants. Et pour que la réussite soit totale, ont été convoqués la communauté juive locale et son trio de rabbins Loubavitchs, les frères Schmock. Entre lutinages et querelles théologiques, entre légende urbaine et marivaudage casher, émois garantis… L’an prochain à Clamart ! Puisqu’on vous le dit.

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La Gueule de l'emploi

L’essentiel, c’est de l’avoir. Quoi ? La gueule de l’emploi. C’est à cette conclusion qu’arrivent les sept héros chômeurs de ce roman de Vincent Wackenheim. Partis en quête du mythique Pôle emploi, regroupés, dans un premier temps, par la coach Carole au sein d’un atelier Activation-Motivation, notre escouade, à la faveur d’un coup de main donné à Mourad de la Fourche, restaurateur racketté, joue au mafieux et se découvre un goût certain et un talent inné pour l’usurpation d’identité et l’arnaque à l’allure. Se taillant une part de lion dans le marché de la supercherie, nos sept héros fondent la société «?L.G.D.E.?» (La Gueule de l’emploi) et «?font figure?» sur tous les fronts?: figure bidon de famille d’ aristocrate à l’enterrement d’un charcutier millionnaire, semblant de confesseur pour la guérite aux pécheurs de Saint-Sulpice, apparence d’auteur norvégien dans une foire aux imprimés du Sud-Ouest, Brives-rencontre. Le succès est au rendez-vous et il faut plusieurs lessiveuses pour stocker l’afflux des liquidités?: la bulle de l’abus de confiance enfle chaque jour. Mais tout n’est pas possible?. «?Ça avait tout de suite commencé bizarre?» déclare d’entrée Wackenheim, rassurez-vous cela continue selon et s’achève idem. Ce livre a reçu le prix Mario Monicelli et le trophée Jean Pierre Mocky 2011. Vrai ? Quelle question !

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La Libellule de ses huit ans

Fio, son sourire, flotte et volette tout au fil de l’Histoire, de tombe en visage, de potence en caresse. Un jour, il s’incarne et Fio entre dans le temps. Une mamé caravanière, des parents braqueurs et vite disparus, une vie entre tableau noir et porte en fer qui s’ouvre au chantage et à la peinture comme à des plaisirs domestiques. Un jour, elle se voit enlevée par ses victimes, princesse raflée, portée dans un château hanté de masques curieux disposés autour d’un mort. De retour entre ses murs, elle y retrouve Zora, ex-mannequin, aventurière et misanthrope. Réapparaît alors ce Charles Folquet qui exécute son enlèvement sur ordre du mystérieux – et feu – Ambrose Abercombrie. Fio se laisse porter, modeler, moduler jusqu’à ce tout s’abolisse et Fio s’en retourne au fleuve pour s’y diluer doucement. Martin Page nous conte l’histoire d’une note, d’une nuance ; d’un personnage verlainien qui ne « pèse ni ne pose », une plume balancée dans le froid. Fio ou celle que l’on a cru apercevoir.

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La Maison du joueur de flûte

La maison du joueur de flûte est une étonnante parabole poétique à la fois énigmatique et r igoureusement raisonnée. C’est une quête. Désemparé, étourdi, sollicité par trop de souvenirs, d’images et de questions, Alexandre Vialatte cherche minutieusement ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il peut. Ferny Besson

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La Mort de Dinah

"D'avoir candidement causé une rixe entre bourgeois frileux, d'avoir été couvée jusqu'au sang par une mère à l'angoissante solitude, d'avoir langui, confinée en un petit pavillon, de tout cela Dinah est morte, goutte à goutte, d'une douce implosion de sang et de fièvre. Dans ce court roman, publié en 1928, Emmanuel Bove retrace en amont la cause absurde de ce petit bout de mort, au carrefour de trois existences bafouées : l'ami déçu, frère trahi, architecte refoulé qui sangle ses mornes journées dans la routine minutée d'une austère vie d'entrepreneur ; la mère, fille ruinée d'un trop fantasque philanthrope anglais, digne quand même ; le proprio âpre au gain, cœur en dur. Reste Dinah, fillette translucide, sur qui la vie ne parvient pas à prendre et qui se laisse gagner, rose de fièvre, par le lierre d'une mort douce et suffocante."

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La Patiente

Apparemment, ce devait être une journée comme une autre, à faible potentiel romanesque : la place Saint-Sulpice, fontaine et fronton, dans son rôle de place Saint-Sulpice; sous les yeux et entre les mains de Vincent, gynécologue, le défilé des clientes, polies, patientes, rythmé par Bach et son violoncelle seul. Confiance, efficacité. Seulement voilà, elle est désormais là, vient d’entrer et de s’asseoir dans le cabinet, et « une sensation obscure, un sentiment d’insécurité diffus mais palpable, comme une brume matinale » s’insinue, s’empare du lieu. Son nom : Camille D. Et d’un mot, d’une remarque, sur l’homosexualité de Vincent, elle entaille, crée l’accroc.   Et tout, dans la vie de Vincent, se démaille : comment sait-elle ? Au fil d’autres rendez-vous, de quelques mots piqués comme des fléchettes, la vie de Vincent se défait, s’effondre lentement. À tant de ruines, une raison, une cause ? Et c’est Camille qui la donnera, dévoilant l’ampleur d’un drame dans lequel Vincent n’est qu’un second rôle. Avec une efficacité sourde et un sens du tourment feutré, Mégnin marche sur les traces de Boileau-Narcejac. La toile est prête : entrée du moucheron !

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La Peau et les os

Si la mémoire du déporté a cet air de corps brûlé où ne repousse rien, plaque surexposée que l'horreur a stérilisée, le mental captif, lui, est bien vivant, grosse poche grouillante d'anecdotes crasseuses, de gestes inavouables, de mots bêtes. La peau et les os est cette vision de l'humanité prisonnière, parue en 1948. Passé composé : c'est le temps du retour, on se resangle dans son quotidien-famille. Tourner en rond, vider enfin ses tripes, seul, dans de l'émail blanc et propre, après un si long trou d'ordure sans fond. Faire semblant, n'être plus qu'un semblant d'être, qui va se mécanisant à petites rafales. Au bout du compte, sentir qu'« il n'y a plus rien ». De la peau à peine. Et des os.

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La Peau fantôme

Marc songe à Marc, aux formes, à la peau et à la voix de Marc. Marc Vilrouge déroule le soliloque poignant de qui fut l’ami de Marc Vilrouge. Mort, Marc, il y a maintes années, de la tuberculose. Une sèche déploration amoureuse cadencée en saynètes brèves, éventail d’actions courtes, affûtées, qui disent le manque, le vide froid, mais un vide sans écho, acide et qui ronge la peau. De l’amant absent pèse encore et toujours le manque, comme aux amputés les souffrances fantômes du membre tranché. Et rien qui puisse conjurer cette lacune ardente, ni la psychanalyse comme une petite messe lasse et tarifée, ni la drague violente et les heurts de rencontres, ni les retrouvailles qui disent les tendresses déconfites et le passage du temps. Rien, pas une image, pas un souffle, pour dissoudre dans un peu de lumière la marque de Marc. Marc éternellement là, en creux, vide urgent lové au cœur de la vie.

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La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel

Si tout a commencé, pour Romain Puértolas, par l’ambulation à succès, chahutée et planétaire, d’une armoire bien complète de son Fakir, tout va continuer avec la geste aérienne d’une donzelle hors norme : Providence Dupois, debout dès l’aube, flair de reine, six orteils au pied droit, factrice de profession et mère par instinct. Coincée en aérogare par la nuageuse colère d’un volcan islandais, Providence ne peut aller quérir-guérir au Maroc l’enfant malade qu’elle a adoptée : Zahera, fillette aux poumons embrumés (toujours des nuages) par la mucoviscidose. Elle tempête, trépigne et songe à l’enfant qu’elle a découverte, petite boule de charmants prodiges, lors d’une hospitalisation au Maroc. Quand soudain les dieux suscitent un génie : le maître 90, dit aussi Hué, pour qui vole qui veut, suffit d’ouvrir les bras, l’envol se prend comme un élan : hop ! Et Providence de voler, cap Maroc ! Mais si, en définitive, tout cela n’était que chimère à réacteurs, un conte odoriférant, une rêverie en altitude… Qui sait ? « le monde est un enfant qui veut voler, avant de savoir marcher » nous glisse l’artiste : dont acte, rêvons, volons, rêvons que nous volons. Lisons.

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La Petite Gamberge

Ils seront donc cinq ! Comme les jeudis de LA semaine ou les heures de la Marquise, cinq qui tiennent comme grains en grappe à leur poisseuse table de La Bonne Treille, une rade de la montagne Sainte-Geneviève, qui leur sert de rocher à moules, de quartier général et d’abreuvoir. Alors, j’énumère : lui, c’est Bouboule, le cogito de la bande, le cérébré du quintette, l’autre c’est la Tenaille, fringante jeunesse, voilà en trois la Douleur, camionneur, suit le Manchot, comme son ombre l’indique, on clôt avec Robert dit Robert. Un bel équipage qui fait honneur à l’établissement, des zigues affûtés, hauts en truandaille et madrés en diable. À l’issue d’un coup d’élite en bordure de Seine, de quoi se voir retraité, Robert se fait poisser, panique chez les messeigneurs-la-pince qui s’égaillent d’autant que Pierrot a marié une goualeuse et la Douleur joue les obligés du volant avec les gens des puces. Qui a fait quoi ? Qui doit payer ? Une histoire d’hommes, sombre à souhait, où il n’y a pas que les rues qui soient en pente. Paru chez Denoël l’année 1961, deuxième roman du Limougeaud Robert Giraud, cette Petite Gamberge vaut moins pour l’intrigue qui là sert d’espalier, que pour la flamboyante vigne vierge poétique qui se déploie dans le livre, un lierre de mots qui enserre au plus près le mystère de Paris ; avec Giraud, Paris se hume, se scrute, se savoure, se lampe à longs traits, lumières, parfums, cadences, silhouettes, tout fait brin dans cet herbier urbain proche des dérades d’un Yonnet, d’un Fargue ou d’un Calet. Alors, chaussez solide, le paysan de Paris a la foulée ample et la rêverie au long cours. Pour ceux qui ont besoin d’un guide, Olivier Bailly, impeccable préfacier, a fléché le parcours et sous-titré les plaques de rues, donc pas d’excuse !

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La Peur

Gabriel Chevallier ! J'entends déjà les commentaires : Ah ! oui !  "Clochemerle", 1934, pimpante caleconnade cantonale à base de cornards joviaux et de crus de pays. Succès mondial, un régal ! Certes, mon bon, mais c'est sauter une étape, moins affriolante : 1930, "la Peur". Enrôlé en 1914, revenu à l'air libre en 1919, seconde classe, Chevallier a lampé la Grande Guerre jusqu'à la dernière goutte de "vase sanglante" collée au fond du quart. Il en a tout vu, tout connu, tout subi. Au pied de la colonne "pertes", il a tiré ce trait : "La Peur" et donne sa conclusion :  la peur décompose mieux que la mort. Pourrir de peur. Et pourtant, le contact des cadavres, Chevallier en a fait son quotidien : en tas, en piles, connus ou inconnus, pourris, en pièces, assis, enterrés. Mais ceux qui sont bien morts, "les épis mûrs et les blés moissonnés", vont leur destin : épaissir la glaise, gaver les vers. Ceux qui restent ont affaire à cette grande soeur étouffante : la trouille.  Présente à chaque instants, durant la marche, en tranchée, en rêve, à la gamelle. La peur vous vide, vous berce à la folie. Tel le fringant médecin Charlet, siphonné par la terreur de monter au Front et qui végète dans un hôpital de l'arrière, vide - pot pour mutilés caustiques, rebaptisé "caca". Loin du feu, du sang ou de la boue, la guerre a une plus simple expression à laquelle tout se réduit : la peur.  La peur, notre mère.

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La Première Marche

C’est une histoire, une histoire d’amitié entre une petite fille et un escalier. La première apporte ce qu’elle a : sa solitude désolée, ses rêves, ses peurs ; le second ce qu’il peut : sa robustesse, sa fidélité, ses marches (première, dernière, troisième). La petite, si petite, voit tout d’en dessous : sa mère passe au ciel comme une nuée d’orages, son petit frère (avec son petit tuyau) qui crépite d’une pétulance continue, la table familiale et, surtout, les pas, pas qui claquent, pas qui tac-taquent, les pas. Parfois, d’autres choses rompent la cadence : un séjour en colonie (ennuyeux), une coupe de cheveux (clac-clac), la visite du médecin ; le père passe en trombe, présent-absent. Isabelle Minière cisèle la perspective pour nous offrir un monde vu d’en bas, d’où tout semble plus fort, plus violent, plus lourd et bruyant ; un regard qui de tout fait cris, choc ; un monde en perpétuelle contre-plongée, surprenant, effrayant. Après Ce que savait Maisie, voici ce que ressent la petite. Et si le secret vous reste, demandez à l’escalier. Lui sait.

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La queue du faisan frôle les pivoines

«Solitaire comme l’algue au large du Hokkaidô», ainsi va Shitâ, héros nippon du deuxième roman de Frank Deroche. Dans ce Tôkyô aux couleurs manga, le temps se déplie comme un coupon de soie, tissée de haïkus, mais d’une soie fragile et maladive : amours glauques avec la tante Taéko, sexagénaire emportée par un tsunami, dont la chair fade et fripée le hante sans trêve, amours fauves avec Surimi, élue pour cette laideur crasse que Shitâ quête chez les femmes. Et puis le docteur Hikari, plasticien rencontré au seuil d’un cimetière, dont l’honorable clinique l’avalera comme une nasse. Rouge sang et noir comme neige, un conte burlesque où le malaise cousine avec le ricanement : «la chèvre se laisse traire, mais renverse d’un coup de sabot la jatte pleine de son lait.»

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La Revanche des otaries

Couverture réalisée par Le Dilettante avec les images de Gyldendalske, Nordisk Forlag A/S, Danemark. De la bouche des enfants sortent souvent, outre des vérités toutes crues, moult questions d’une évidence abyssale. Les éluder serait criminel ; y répondre est suicidaire. « Y avait-il des dinosaures dans l’Arche de Noé ? », a un jour confié à son père la jeune Constance Wackenheim, songeant sans doute que son père datait du carbonifère, en tout cas était du bois dont on fait les radeaux diluviens. Le très digne Vincent Wackenheim, dos collé au mur des siècles, a donc élaboré une réponse, que voici. Panique à bord, donc, ce matin où Noé, qui a pourtant purgé la « zoopole » de tout un fourniment de bizarreries à pattes, à poil ou à cornes, se retrouve avec une paire de dinos bien calés au fond de l’Arche. Soucieux d’ordre à bord, il mande le tout-Arche qui décide de faire avec ; une règle de « savoir-survivre » est par ailleurs édictée qui veut qu’on ne se mange pas entre membres, que si, eh bien on est mis à l’eau, les victimes d’amputation génitale seront extradées (pour les inutiles, il n’y a que la baille qui aille) ; la direction s’engage par ailleurs à nourrir les embarqués. Mais point sournoisement dans l’encéphale pourtant ténu des dignes animaux l’idée que les dinos ne sont sans doute pas si bêtes que ça, donc mangeables à souhait. Par ailleurs, ils pèsent, et lourd, et dans un milieu où la fornication a été réduite à rien pour cause d’espace restreint. Mais foin du décret, crie la faune, et bête à deux dos de se multiplier. Peu à peu, la croisière abuse : désordre s’installe et Noé se voit menacé. Il était temps que la très cornarde madame Noé prenne les choses en main et fasse disparaître les bêtes écailleuses dont la volatilisation génère illico trouble et révolte parmi la gent (plus très gente) animale : dégâts, déprédations. Arche alors de sombrer et Noé de périr. Reste Dieu (comme toujours) dont les jours sont comptés. Je ne sais pas si Constance va apprécier. Ci-joint, donc, la Genèse version Wackenheim, associative et entropique. Et maintenant, en avant, Arche !

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La Rue profonde

"Gadenne écrivait comme un aveugle palpe les murs, assoiffé d'une porte, d'un trou, par où passer. La rue profonde, à peine une histoire, un fait divers intérieur, un désillusionnement sec. Perché sur la dunette d'une chambre d'hôtel exiguë, « je » est seul ; il s'exténue à l'usinage artisanal de vers jamais assez fourbis, durs et vrais. Il se penche sur la rue, y jette un œil comme on jette une pierre pour l'entendre sonner sur le sol qui tombe. C'est alors qu'Elle, l'« amie », vient se poser sur le rebord de sa chiche vie. Lui la nimbe, situe cette présence comme un repère, y accoude sa vie comme à une table de marbre. Jusqu'au jour où…"

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La vraie vie est ailleurs

Ne pas s’y fier, surtout ! Sous son aspect discret d’auteur provincial, marié et père de famille, son apparence lisse de libraire bordelais spécialisé dans les ouvrages de droit, le romancier Jean Forton (1930-1982) tire un plaisir patient, une joie sourde, à nous mener dans des zones d’enlisement, à nous perdre au cœur d’espaces de souffrances rentrées, acide rongeur qui affleure dans certains titres de ces huit romans qu’il publia chez Gallimard entre 1954 et 1966. Quelque chose d’acéré et de morbide mine et lacère le monde de Forton, un mal que l’on retrouve dans ce roman inédit que publie le Dilettante : La vraie vie est ailleurs. La maxime rimbaldienne prend là des allures de credo cynique, d’espoir trahi. Ailleurs, certes, mais où ? Ailleurs qu’autour de la table familiale où soupent à heure fixe les Lajus, dont le fils, Augustin, est le héros narrateur ; ailleurs que chez les Juredieu, dont le fils aîné, grand drille bringueur et culbuteur de filles, est l’ami d’Augustin, mauvais ange et corsaire en chambre ; ailleurs que chez Bérenger et Cléo, oncle et tante d’Augustin, masques d’un carnaval sinistre, ailleurs que dans les bistrots banals où les deux adolescents racolent et picolent, ailleurs que dans les cinémas mués en baisoirs furtifs, ailleurs que dans les chambrettes d’occasion où se font les initiations amoureuses. Ailleurs que dans cette ville placide que secoue soudain la pétarade en chaîne de bombes artisanales. Sans doute un peu dans cet ancien wagon transformé en utopie garçonnière et dénommé Le Nautilus. Une vraie vie possible, un temps, dans la chambre de Vinca, l’amour-phare d’Augustin. Voici donc La vraie vie est ailleurs, roman d’apprentissage provincial et jeu de massacre sans concession où le désir de révolte s’écrase contre le quotidien, la pesanteur d’être comme moucheron sur la vitre. Alors, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! » (René Char)

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Le 18

Il est des romans rose bonbon, gris trottoir, noir c’est noir. Voici un roman rouge, rouge feu, rouge sirène. Un roman pompier. Grand, le héros casqué, opère entouré d’autres drilles… l’adjudant-chef Blain, Tirpitz et sa lance extravagante, Alex, la Gentiane, et puis Malavoie ! Malavoie et ses engins, sa première classe et son Musée des horreurs. Dans son quotidien de tôle froissée et de corps incarcérés, de sinistres ardents et d’accidents cocasses, la caserne vit sa vie tranquille et presque monotone quand l’impensable arrive : il a pour nom Métrono. Capitaine Nathalie Métrono. Une femme et une femme capitaine avec ça. D’emblée, ça dérape ferme avec l’abrupt et sexiste Malavoie. Les choses empirent, puis se tassent. La tolérance s’installe, les braises tiédissent… mais le feu couve toujours. Beau comme du Mash version sapeur, avec buffet à volonté : sang, tripes, cendres, cris. Tenté ? Faites le 18, demandez Roubaudi, en urgence !

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Le Choix de Juliette

La scène se passe à Tours. Tours, patrimoniale et calfeutrée ; Tours :  La Mecque de la rente fixe et du gorgeon gouleyant. Raté, brave homme : pour Juliette Jourdan, Tours c'est "La Mecque des transsexuelles". Et puisque Balzac il y a, ce que nous offre l'auteur, dans ce roman sanguin et scintillant, c'est l'"envers de (son) histoire contemporaine" : ville nocturne, louvoyante, brutale et apeurante. "Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre" dit - on dans Nosferatu : passé d'un sexe à l'autre, d'une rive du corps à l'autre, on voit accourir de bien terribles spectres faits de regards graveleux et de gestes furieux, de désirs coups de poing et de maquillages tremblés, d'hémorragies soudaines et d'angoisses subites. Tout à refaire chaque jour, chaque heure, avec l'aide précaire de la trousse à pilules, des corps amis, proches, soumis à la même lutte. Un petit monde offert et secret, en route vers ce paradis lointain : une journée ordinaire dans une monde banal. Tour de chant, partouze ou colloque tribal, profession de foi ou confession en musique : rien jamais de définitif. Corps précaire dans l'"épouvantable douceur de la nuit", trompe- l'oeil et château de cartes. Le monde de la transsexualité au quotidien nous est ici livré par Juliette Jourdan dans un roman où le souci de témoigner s'épanouit dans le  "mentir-vrai" du récit : "J'ai pensé : c'est donc ça ma vie ? Je ne la vis pas ; ce n'est que du temps qui passe en moi. Pourquoi ?" Dont acte.

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Le Club des caméléons

Milan Dargent, nous l’avions quitté, l’année 2002, en pleine apnée dans les profondeurs du brouet des sorcières stoniennes, potion à fort goût de bouc, épicée de larsens. On le retrouve là secrétaire perpétuel de ce « club des caméléons » qu’il a fondé et où ne siègent que les tournants de sa vie, ne figurent que ses rendez-vous urgents, ses amitiés historiques. Ce recueil est en effet une boîte de petites madeleines, d’instants portraits, à savourer calmement, sans empressement ; il y a là le chien Youki, blanc et avalé un beau jour par une nappe de neige, Bill le poisson rouge, Théodore le petit pote black, le copain historique Bertrand Chavert, pour qui, un jour, il vola un cornichon en plastique, Tintin, Merckx, Lou Reed encore et toujours, Belmondo sans trêve ni patience, Philippe le branleur, Napoléon, Fred le punk. Et ces caméléons hérités de la BD Ric Hochet, secte de casse-cou en culottes courtes. Et même Isidore Ducasse, malade avec qui Milan Dargent randonne dans Paris. Quand on est « soixante-dix », on l’est jusqu’au bout : 1870, année destroy. Bilan du Milan nouveau : une enfilade de scènes émouvantes à souhait sur ce qui reste quand on a tout oublié. Et puis, qu’on se le dise, avoir comme petite madeleine proustienne un cornichon en plastique, c’est ça, le rock’n’roll.

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Le Couloir

"Quatre voix qui, comme l'huile et l'eau, se superposent sans se fondre ; quatre voix tressant l'anxieux débit de leur monologue ; quatre voix presque blanches, lourdes d'angoisse. Quatre voix qui se mêlent : il y a la basse continue d'un verbe au grain épais ; deux timbres usés, absents, presque mécaniques ; et la voix de Mélanie – intermittente, faible, peu modelée. Que nous fredonne, à bouche fermée, cette petite chorale, éparse entre une chambre et un couloir d'hôpital ? À peine un drame, une anecdote, dans l'enfer feutré de ces petits brins de vie rectiligne. Quatre vies qui s'égouttent, d'où l'ennui perle comme d'un drap qui sèche."

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Le Cri

 On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », a écrit un Grec ancien, très ancien. Pas plus qu’on ne croise deux fois les mêmes visages, reçoit les mêmes mercis, encaisse les mêmes pièces, semble nous dire le héros du Cri, péagiste en bordure de ce fleuve de tôle, de verre, qu’est une autoroute. Au guichet du monde, il les voit tous défiler, souriants, crispés, hurlant, rusés. Sort du flux Joras, jamais un sou, entre amant et mari. Depuis sa vigie vitrée, « pivot du monde », le héros s’ennuie avec sérénité, bercé « d’une douce monotonie ». S’en viennent rompre la cadence, certains êtres, connus, charmants, et puis surtout, Le Cri. Ce tableau de Munch, volé en Norvège et qui échoue dans sa guérite. Et ce Cri, bouche distendue, malheur à qui l’entend : cri qui glace, qui fige. Un jour, Cri sous le bras, le narrateur part, seul, sans but, alors que l’humanité sombre sous l’assaut du « bruit », une fréquence fatale qui terrasse l’auditeur. Le monde a entendu Le Cri. La mort patiente, violente, au terme du chemin, que le narrateur verra sans fard. C’est alors qu’il le poussera, lui, le cri, pour qu’il avale le monde.

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Le Dieu du tourment

Mai 2012, la scène est à Madrid, mai 1999, la scène est à Paris, novembre 2002, toujours Paris, la vie d’Olivier Busnel alias « Monsieur tout, tout de suite », de bars en boîtes, d’hôtels chic en conseils d’administration, part en vrille et file en bulles comme un cachet dans l’eau, de ceux qu’il prend pour dissoudre ses gueules de bois. Rien ne va plus, le jour où ce nightclubber au psychisme tortueux (1985, Noël, la scène est en famille), cet être joueur, cassant et intransigeant marqué par le spectacle soudain de la mort de son père, rencontre Clara Poirson qui de lui exige, avant le mariage, l’obtention d’un pass permanent « honnêteté/sincérité », Clara qui doit gérer au mieux ce long goulot qu’est la vie d’Olivier, tunnel parcouru d’un incessant flux d’alcool, Clara dont la disparition énigmatique, au lendemain d’un psychodrame familial et violent, accentue, entre cuites et prostituées, la chute d’Olivier Busnel dans le maelström. On suit ainsi, par tableaux à la chronologie chavirée, en privé ou au travail, les moments phares, les scènes clés, de la vie d’Olivier Busnel, une saga sordide, une longue dérive dont on n’apprend qu’à l’ultime fin la cause secrète, la raison souterraine.

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Le Fluide rouge

in-16 br., édition originale, exemplaire hors commerce sur vergé (seul grand papier), non coupé.

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Le Gouverneur d'Antipodia

Jean-Luc Coatalem, tous ses livres en témoignent, est du club de ceux qui aiment à « tâter de la rondeur » de la planète. Il aime également à goûter les retombées poétiques de l’élan voyageur: étiquettes jaunies et guêtres en cuir de buffle, lunettes de visée et ombrelles de lin, boussoles de cuivre et carabines allemandes, toute la brocante de l’errance aventureuse. Ce goût tout à la fois poétique et forcené s’incarne cependant dans des figures rares. Tel celui qui nous parle debout sur la grève d’Antipodia, parcelle antarctique, « une île perdue, cernée de vagues puissantes, devant, derrière, partout », François Lejodic, mécanicien et amoureux déçu. Depuis il fait fonction de vigie de la République tricolore sur cette miette granitique, poncée par la marée, abrasée par les vents, piquetée de chèvres voraces. Lui sert de compagnon et de supérieur un rejeton des Paulmier de Franville, famille amirale, diplomate en disgrâce qui vit l’endroit comme une Sainte-Hélène à la nudité vertigineuse : « En mon royaume vide, comptable des nuages, prince des nuées, je suis le négus du Grand Rien.» Chacun arbitre son quotidien à sa façon: songes érotiques et maintenance du matériel, rêves de pouvoir et taquineries érudites. Une revue d’inspection épicée d’une foulure au pied, la visite à une base météo, l’arrachage d’une molaire prennent stature de dates majeures. Puis le temps joue son rôle d’acide, attaque, délite, excite : la rêverie tourne à l’obsession, le songe exotique à la vision homicide, les tensions s’exacerbent, les violences surgissent entre Antipodiens, un délire épais que rien ne parvient à réduire.

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Le Livre impossible

Cela s’ouvre tel un conte : la dextre levée du père bénit l’enfant promis à de vastes destinées. Cela continue comme un cauchemar : l’enfant Flavien s’est perdu ; saisi un jour par la soudaine extase de la mort, son destin d’écrivain s’est enlisé, touche au vide comme on mord la poussière. Mais que le fils soit prodigue, les parents, qui le lisent avec difficulté, l’ignorent ; le croyant glorieux conseiller à l’Assemblée nationale. Les rails de coke sur lesquelles il roule sont friables à souhait, s’engluer dans des partouzes n’est qu’une ornière de plus, reste le GHB, « la drogue du violeur ». Il s’y love dans un coma fade, se réveille à l’HP. Et c’est pour s’arracher à ce trou de vase qu’il descend vers la ferme parentale, direction sud-ouest. Là tente de se retrésser le lien familial. Affection, bonheur de vivre : rien ne prend. La geste malade de Flavien s’arrêtera sur un choix crucial. « À quoi bon écrire, si ce n’est pour donner voix aux esprits », nous dit Marc Vilrouge, mais ce sont voix sans issue.

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Le Patrimoine de l'humanité

1987. La scène est à Cachan, c’est-à-dire nulle part. Le héros rêve à Sade en passant un exam’ : agent de contact, l’appellation chic pour gardien de musée. Reçu. Et c’est la pièce dans l’appareil, l’histoire démarre alors : première personne, odyssée en vase clos pour rocker hendrixien, objets rares et socles éclairés. Coulé dans un redoutable uniforme marron, l’icelui plonge dans le monde sans pitié du gardiennage : trognes gothiques, bavasseries, sueur et surtout, avec les semelles de crêpe, l’instrument de travail n°1 : la chaise, repos de l’arpenteur de zones protégées. Le temps coule, mou et crispé, par instant, une grève comme un grumeau, la guérilla contre les démanchés du clic-clac flash, la visite d’une porno star. Néanmoins, pour l’évasion hors du planning : six cordes de guitare ou un rail de coke (aspiré en sous-sol et entre confrères). La coke qui enneige de plus en plus notre conteur (pour qui le musée devient celui des horreurs) et mène en taule, puis à la tombe, le gardien-dealer. Grève de soutien, visiteurs séquestrés. Retour à la normale ensuite pour notre héros que le musée avalera et galonnera à vie. Sic transit gloria mundi, comme le chantait Hendrix.

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Le Pêcheur de nuages

A partir de 14 ans. Les Uns, les autres, ce sont des enfants et des adolescents aux prises avec les réalités sociales de leur temps. Leurs histoires donnent des romans ouverts sur le monde pour adolescents. Antoine, 14 ans, vient passer ses vacances en Champagne chez ses grands-parents. Il y retrouve son cousin Simon, 16 ans. Le défi de l'été : capturer un énorme brochet de 12 kilos qui fait régner la terreur dans la rivière de la région. Un véritable monstre ! Qui casse les lignes les plus solides, gobe grenouilles et canetons, sidère tous ses poursuivants par son intelligence presqu'humaine. Et puis il y a la belle Solange, dont Simon tombe éperdumment amoureux ... Un roman proche de la fable évoquant en filigrane l'enfance qui s'efface pour laisser place à l'âge adulte.

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Le Petit crevé

"Le petit crevé, un court traité d'auto-saccage, une vivisection mode d'emploi où, tel un Lacenaire en guêpière, ce Pierre Ier Chalmin, en bonne petite pelote de tension hargneuse, dévale sa vie, une rédac crépitée grâce aux soubresauts voraces d'un sabir célino-baudelairien. Il y a les dames, qu'il perfore lentement, réglant minutieusement la hausse de ses lettres d'amour ; parfois quelques spectres masculins : Erst, le rebelle ; grand-papa Montaiguillon, aristo usé ; Maculade, le montparno touche-à-touffe… Inventaire, suite : la bibliothèque, grosse de délits de plume : Darien, Diderot, Bloy, Céline… Parmi ces retombées célestes, on discerne aussi un guide des lieux infréquentables, des sujets tabous et des noms idiots. Voilà, le tour est fait des carnets intimes de sa virulence."

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Le Petit grain de café argenté

Londres n’est pas vraiment triste et j’ai lu toutes les annonces d’emploi, nous déclare Guillaume Tavard. Bilan de l’affaire, et grâce à cet espagnol de Pedro, il débarque chez Fresh, Mondiale de sandwicherie, délice du bobo bio. Et là le rêve freshit : routine, fatigue, ennui malgré la convivialité et la fraîcheur du concombre. Entre promo, pointeuse et grand-messe d’entreprise. Par chance, reste le plaisir des pubs, source de défoulement. Et puis tout repart avec les « Baristas » ou l’art de débiter de l’expresso par pleines cartouchières, la pépite au cou d’un grain de café argenté pour toute récompense. Le tout s’achèvera sur un dernier café, serré à souhait, et un départ en gare de Waterloo, une gare garantie sans buffet. Une saison crispante au purgatoire du déjeuner minute : mille sandwiches et quat’ cents coups. Cette vie d’un jeune prolétaire rivé aux feux de la rampe d’une cafétéria londonienne se révèle tout en dialogues et en finesse.

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Le Pourboire du Christ

La vie étant plutôt lente et l’espérance décidément violente, il est urgent d’y aller rondement et avec les moyens du bord. Ces derniers, pour le beau Rodolphe, héros du Pourboire du Christ de Ludovic Roubaudi, sont bien là. Mâté comme un cap-hornier, doté d’une bonne plume et du goût pour la comptabilité, il opère d’abord comme rédacteur dans des feuilles à fantasmes avant que sa douce amie Gertrud, starlette du X, ne le jette en pâture au Maître Ramon Tripier, Citizen Sex en personne, et à sa « maman » handicapée, fruit des oeuvres d’une princesse russe et d’un baron d’aventure. Le Maître utilise ses talents de plume en lui commandant des scénarios affriolants (péplum à risques et porno politique) et son goût pour les chiffres en le nommant conseiller fiscal. L’équeutage soudain, homicide et vengeur, d’un maître étalon en plein tournage ayant contraint Rodolphe à une cavale d’urgence, il se réfugie à la campagne avec Maître Ramon et se met à fréquenter, sous le pseudonyme de Karl, diverses coteries où il joue les analystes financiers, les traders matois. Le trio infernal formé de Ramon, de « maman » et du précieux Karl s’investit ensuite dans une magouille municipale et escroquerie cléricale à base de neuvième croisade.Tout cela finira, entre horions et sodomies - « l’anal, c’est du brutal ! » - , par une empoignade généralisée où Dieu ne reconnaît plus les siens. À l’heureuse conjonction de Marc Dorcel films, de Philippe de Broca et d’Octave Mirbeau, voici donc Le Pourboire du Christ de Ludovic Roubaudi. 

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Le Singe appliqué

Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie » a dit un aviateur célèbre. Celle de Brau, Jean-Louis, dit aussi « le singe », rendue ces jours aux amoureux et aux curieux par le Dilettante, pourrait se signer comme un crime gratuit ou une toile de maître. Brau, de fait, vit à la baïonnette comme d’autres peignent au couteau : aplats criards et giclées franches, pas de repentirs et finitions au doigt. Il fallait bien ce pavé saignant pour nous faire le compte de ses plaisirs et de ses jours, les honneurs de sa bio non-dégradable. Bouclez ceinture car, en un demi-millier de pages sans faux col, vous allez passer de l’Indo, la vraie, l’unique (celle des tôles coloniales où le frifri des dames sert de godet à liqueur et celle du défourraillage en rizière), aux terrasses germanopratines, des dérades urbaines situationnistes (notre homme est d’Aubervilliers) aux premières de Cannes, de l’Algérie (plus pour longtemps) française à la Palestine en guerre. Et puis Brau, sa vie, il ne nous la débite pas en chapelet, marmottant et grain à grain, saucisse après saucisse, mais nous la sert en cocktail. Amis de toujours et copines d’un soir, tronches gothiques et figures du Gotha, arrêts comptoir et moments d’Histoire, Brau les passe au shaker, parlant de lui comme en rêve, revisionnant en accéléré, vidant le silo : averse de mots drus ou dialogues en pile, le tout truffé d’une érudition en roue libre (on y trouve même l’explorateur-faussaire Psalmanazar, c’est vous dire), propos d’ivrognes et tapisseries savantes. Pour des gens comme Brau, la planète taille trop court, l’histoire ne remplit pas l’assiette, il manquera toujours une bobine au film. Les brancards sont pour les ruades : « Je n’ai jamais pu aller quelque part sans ressentir l’horizon comme une source d’insatisfaction. Je ne peux pas voir une montagne sans rêver à ce qui est derrière, une mer sans vouloir absolument aller jusqu’à l’autre rivage. » On t’a compris, l’ami : vivons cul sec et marchons ferme. Vive le singe, sa vie est son œuvre !

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Le Strip-tease de la femme invisible

C’est l’histoire de Mélanie, de Mélanie momoche, de Mélanie trop ronde, de Mélanie Lagrange et de sa mère en absolutely hauts talons. Acte I : elle a quinze ans. Un soir, sa copine Fanny la relooke à coups d’onguent et de ciseaux. Mais l’offensive échoue. Une séance de shopping en remet une couche dans la désespérance. Ultime espoir : le nutritionniste et un planning de dégraissage drastique. De nouveau, Mélanie des Douleurs. Acte II : elle a alors vingt-cinq ans. Flanquée de l’inoxydable Fanny, elle tente bouboulina.com : et de trois dans l’échec amer. Survient Pascal, outsider qui, à la faveur d’une tartiflette-partie, lui ouvre à deux battants les portes du grand amour. Acte III : trente-cinq ans, rien n’a bougé. Du gras en veux-tu, en voilà. C’est le baroud d’honneur avec l’émission Relooking extrême et sa chirurgie en direct. Mais avant cela, pour « duper les récepteurs de la satiété » (sic), introduction d’un ballon gastrique. Joie ! Ce sera, enfin, le lever de rideau sur New-Mélanie aux fesses dégonflées, à la poitrine rehaussée. Une vie chamboulée : bonheur factice et obsession pondérale. L’histoire, donc, d’un corps-à-corps avec son corps, combat fatal, combat sans fin, perdu d’avance.

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Le Toucher de la hanche

Qu'est-ce que la valse ? Un moteur à trois temps à poser sur la machine humaine pour de grandes randonnées à deux, madame en selle, monsieur au guidon. Parfois aussi, une méthode pour raccommoder la porcelaine fêlée des amours maritaux. Les deux dont il s'agit dans ce mince et véloce traité de choréthérapie s'en sont sortis grâce à la valse, sont même devenus des étoiles au balai fameux. Las, un jour, ça grippe. Il y a une paille dans le couple, une poussière dans l'œil, du sucre dans l'essence.

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Le Tournant de la rigueur

Dargent, le retour ! L’homme avait fait irruption au pays du chat qui sieste en 2002, avec, on s’en souvient, une pleine soupière de consommé stonien à la tête de bouc et des visions de Lyon très « Walk on the wild Saône » ; en 2010, il nous avait ravis d’une rafale de portraits juteux et déglingués de son Club des Caméléons. Avec l’opus 2013 nous sommes toujours à Lyon, en 1983, l’année où on se démaquille, l’année de la gueule de bois, celle où la Mitterrandie, après un shoot d’espérance, se fait un rail de rigueur. Les Futuristes, nos héros, y naissent à la scène rock, pendant le festival « Nuits Jaunes » avec Heroin de Lou Reed, ce après une genèse dans la plus stricte tradition : échanges de disques, course au matériel, rameutage de l’effectif (chanteur sexy, boîte à rythmes, bassiste à l’ombre de la guitare) et répètes chez Robert. Seulement voilà, les temps sont mous, avec un impresario radical de gauche et des parents plutôt barristes, l’Apocalypse est en rade, restent des mousses au Picador et la Fnac, ses bacs, sa vendeuse, et ses imports mythiques. Néanmoins, un frémissement fanique est repérable : on parle çà et là des Futuristes, groupe frais et fringant, verte la pousse ! D’où concert en Espagne, rêves de CD, contacts, dérades, soirées. Mais rien ne prend vraiment et le groupe splite en 1984, le rêve avait fraîchi. Les Futuristes qui se reformeront, le temps d’un concert l’année 1996, ne seront plus qu’une ombre, plutôt les Passéistes d’un rêve perdu dans la déconfiture du mitterrandisme défunt. En 192 pages sans temps mort, Dargent nous chronique en parallèle les dépits d’une politique et les déboires d’une esthétique. Tchao Bello ! 

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Les Amants de Mata Hari

Les livres d’Alexandre Vialatte, tels des bonbons anciens, se laissent lentement fondre au bas de la joue, ou s’entrouvrent, « buffet de grand-mère », avec une lenteur mystique, s’inventorient avec éblouissement. Les Amants de Mata Hari participe de ce petit culte intime. On y retrouve le jeu de pistes rituel : bric-à-brac magique où les objets (ici une photo chipée dans un grenier) servent de pierres blanches, figure de femme, vraie ou rêvée, qui organise autour d’elle tout un culte adolescent, sous-bois ou coin de rue, familles, parfums. L’icône se surnomme donc là Mata Hari, belle entrevue dans les ombres d’un château « Plante du Songe » loué le temps d’un été ; belle que l’on suit, scrute, piège à distance. Les galapiats à l’affût se nomment Balèze, Potter, Lévy-pantoufle. Le rêve culminera avec la vision de la jeune femme en nudité, toute dansante auprès d’un feu. Dissipée la brume tiède des vacances, crevée la bulle des rêveries d’enfants, on retrouvera bien plus tard la Mata Hari, fanée, fripée, flapie d’alcool. Retournons donc au doux sépia des vieilles songeries, à l’intarissable limonaire des souvenirs, rien n’y meurt jamais. Vialatte ou l’argent de poche d’Orphée.

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Les Baltringues

Se faire son cirque, son petit, tout petit cirque à soi au sein du grand braoum général, hisser son rêve comme on dresse la tente, tel est le but de Marco, ex-dompteur, héros teigneux et monsieur Loyal planté par Ludovic Roubaudi au centre de son roman. Marco, c'est un baltringue, entendez par là les déployeurs de chapiteau, les monteurs de mâts. Tout aurait pu continuer ainsi, longtemps, "d'un chapiteau à l'autre". Mais enfin Chaipas vint. Chaipas un beau "sujet". Entendez une vraie bête de scène, un animal dramatique qui de dompteur n’a nul besoin, fait son show seul. Une bonne pâte de chien qui ne demande qu’à jouer en scène. Ce sera là la chance, la pépite, la belle occaze de monsieur Marco qui va en faire le néon, la mascotte de son circus personnel. L’aventure peut commencer. Valsez baltringue !

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Les Chiens écrasés

Alors voilà, ils sont deux : l’un qui scrute et qui scripte, l’autre qui cadre et qui cliche (enfin qui, alcool faisant, tente de ne pas trop tanguer du cadre). Deux « vautours de la misère », des becqueteurs farouches de faits divers salacement sordides, des chiffonniers de l’effroi social mâtinés de spécialistes de la note de frais gonflée à l’hélium. Deux journalistes à Radar. Le tandem s’importe dans un infime patelin où, à ce que dit l’histoire, un tyran de supérette a affamé des SDF en cadenassant ses poubelles. Enquête. Mais c’est alors, attaque en piqué du destin, que s’invite dans le décor une blonde personne, Mademoiselle, qui trouble hautement l’un des deux drilles. Nécessité de rester. On dope dès lors l’affaire avec une meute fictive de mâtins sans niche fixe, destinés à relever l’horreur de l’histoire. Tout roule et l’idylle se noue. Mais, comme le note l’auteur : « Les emmerdes, leur naturel, c’est le peloton. L’arrivée en solitaire est un exploit. » La fin de l’histoire aura un goût de fiel et de sang, une fin qui fera néanmoins méditer notre écraseur de chiens de héros, et l’amènera à rompre avec son cynisme hilare et ses magouilles futées. Comme lune rousse sur ville en ruine, se lève sur ce récit initiatique une couverture du grand Angelo Di Marco, le Caravage des cœurs fourbus, le Raphaël du geste fatal, le Michel-Ange des mains courantes. Notre maître à tous.

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Les Épis mûrs

Rebatet ! Lucien Rebatet ! On entend déjà les commentaires. À quoi bon exhumer, rendre à la lumière, rehausser sur le pavois éditorial, photo d’époque, préface émue et dossier critique, les œuvres de celui qui fut, après avoir bataillé à l’Action française, le porte-plume le plus incisif et vitriolant de la Collaboration intellectuelle. Celui qui, à côté de la grande et déferlante célinienne, sanieuse, somptueuse, offrit, avec Les Décombres un scanner amer de l’avant-guerre et de la défaite de 40, pointant là ce qui, pour lui, était les signes sombres de la décadence française : les politiciens, la démocratie, les juifs. En effet, pourquoi. Parce qu’il y a, à Rebatet, un autre Rebatet. Au publiciste pronazi répond en effet, dès les années trente, un esthète, un amateur encyclopédique de littérature, peinture, cinéma et, avant tout, un musicologue éclairé, ardemment moderniste. Ce dernier, on le trouvera s’exprimant dans l’opulente Une histoire de la musique, mais également dans ces Épis mûrs que Gallimard publia en 1954 et que réédite aujourd’hui Le Dilettante avec une étude du critique musical Nicolas d’Estienne d’Orves. Ce Doktor Faustus (Thomas Mann) à la française déploie pour nous le destin fracassé de Pierre Tarare, rejeton frondeur d’un chapelier et d’une mère anxieuse et surtout, avant tout, génie musical en herbe. Depuis les premiers tapotis prometteurs sur le piano familial jusqu’à l’adoubement solennel de Fauré et d’Enesco, ce roman nous expose la croissance contrariée, l’expansion douloureuse d’un autre Berlioz ou Wagner, infatigable et conscient de son avant-gardisme génial. Une « courbe de vie » endiguée par la férule imbécile du père, troublée par les soubresauts de la sexualité et le traditionalisme, finalement bienveillant, des professeurs. À l’heure de la reconnaissance et de la célébrité internationale, c’est un autre tonnerre qui attend Pierre Tarare : celui de la Première Guerre mondiale. Chronique d’un gâchis dénoncé, ce roman est également une peinture passionnée, et cocasse, des combats houleux de la modernité musicale des années trente. Comment a-t-il pu y avoir des « maîtres chanteurs » à « Nuremberg » ? Telle est toujours la question.

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Les Hommes forts

Se détachant soudainement du peloton dense et opaque des méconnus littéraires, voici que Georges Magnane, roulant sous les couleurs de l’équipe Dilettante, amorce une belle échappée. Sera-t-il l’homme fort de cette étape ? On redécouvre là Les Hommes forts (Gallimard, 1942). Sans sucer la roue d’un pétainisme alors en cours, Magnane y réalise, à Marseille, Limoges ou Paris, au stade, sur un tapis de lutte ou l’aviron en main, une approche fervente et empathique de l’acte sportif : vertige de la mécanique corporelle, émulations athlétiques et goût du podium, ivresse de la victoire et dynamique du groupe. Mais ce qui fait la force romanesque de ces « hommes forts », c’est qu’ils ne le sont qu’apparemment. Organisé autour des figures tragiques de Quercy, le modèle insurpassable, et de Tania, la muse pathétique, le roman de Magnane fait du sport l’élan émergé de drames intérieurs qui finissent toujours par craqueler le masque du héros : « Tranquille, éternel et constant comme une allégorie, le masque affirmait : “Je suis Force Virile, Courage et Endurance.” Et il fallait se contenter de cette affirmation. Car si l’on cherchait au-delà, le doute s’éveillait... »

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Les Jours heureux

Graff a du goût pour les hommes-bonzaïs, les êtres qui se travaillent à la main, se jardinent à mort, dedans et dehors. Son précédent roman, Il est des nôtres, parlait d’un homme s’abêtissant avec méthode, Les Jours heureux campent un sujet qui goûte d’entrer tôt dans une suave et paisible agonie. Faire de sa vie une longue et calme parenthèse, se survivre en “faisant la planche”, se reclure au calme dans une sorte d’absence douceâtre, s’abonner à un néant livrable au quotidien. On comprend un jour, à dix-huit ans, que tout est dit, déjà joué. Alors on marque le coup et on s’offre un faire-part en marbre, on se commande un caveau dont on fixe la dalle, jour après jour. De se marier, de faire deux enfants, n’y changera rien. Le héros de Laurent Graff décide de se retrancher du cours des choses, d’intégrer un espace de limbes paisibles où il écoutera se déliter la petite mécanique de la vie. Bref, à trente-cinq ans, dans la force de l’âge, il rentre à l’hospice et s’offre au banc de bois. Petit radeau champêtre qui, chaque jour, le réceptionne en compagnie d’Alzheimer, l’anonyme au cerveau carié. Et puis il regarde, jouit du spectacle de la vie en bout de quai : le doux-dingue qui fait du jogging, l’infirmière qui le chevauche en douce, la visite du politicard bruyant venu quêter des voix, le magicien de la fête du nouvel an. Malgré tout, une cause apparaît : Mireille, qu’il aide à mourir, emmène voir la mer. Puis arrive le jour où on est rattrapé par son rêve... Les jours heureux auront été coulés, et par grand fond.

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Les Liens du sang

Ça n’est pas la chair, hélas, qui est triste, la nôtre et toutes les autres, à poils, à plumes, lisses, fripées ou rugueuses, c’est plutôt le traitement qu’on lui fait subir, le destin qu’on lui réserve. Vouée à l’assiette, fragile, consommable à outrance, voilà la chair animale passant du pré au croc, de la mangeoire au mandrin, via l’abattage et ses stations : transfert meurtrissant, corral de la mort, percussion frontale, saignée, décarcassage, mise en barquette. Et tous ces geysers de sang soudain jaillissant, giclant dru, pour s’en aller croupir dans l’angoissant et fétide mystère d’une cuve souterraine. Une noria sanglante, hurlante, dont François, héros des Liens du sang, premier roman d’Errol Henrot, employé d’un abattoir industriel, endure, nauséeux et suffoquant, le remugle épais, les cadences malades et surtout l’atroce et mécanique gestuelle. La place est bonne, pourtant, qu’occupait également son père, son grand-père avant lui. À son taiseux de père, à sa mère morose, François préfère Robert, le porcher-poète qui vit à deux pas, et accouche sa truie plein d’une délicatesse et d’une prévenance exquises, ou Angelica, l’éleveuse pour qui « la chair a de la mémoire » et qui donc ne tue pas ses bêtes. La mort de son père dont la chair morte le hante, la dénonciation de l’absurde massacre d’une vache, l’altercation violente qui s’ensuit avec le directeur accule François à fuir, une fuite qui ne sera pas une prévisible cavale, mais échappée réelle, fusion au cœur somptueux d’un paysage devenu soudain ermitage cosmique. Ainsi va toute chair...

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Les Nuits de Williamsburg

« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière / La seconde âme en nous se greffe à la première », a édicté un beau jour, se ratissant la barbe d’une main auguste, le père Hugo. Bien beau tout cela, marmonne et maugrée Samuel Goldblum, notre héros, mais quelle nuit choisir pour s’y fondre ? Dans quelle ombre propice refonder sa vie ? Et puis quelle foutue âme est donc la mienne ? Rejeton frondeur d’une famille juive de Clamart, romancier au succès en pleine détumescence houspillé par une éditrice foutraque et capiteuse, Goldblum backroome en roue libre dans les nuits pouacres du gay Marais. Mais le désenchantement menaçant, il opte pour un réenracinement loin de Maman et des moustachus. Le voilà plongé (entendez à la plonge), à Brooklyn, sans un sou, dans les nuits de Williamsburg (son pont, ses hips et ses hassidims), famélique otage d’un impitoyable pizzaiolo. Fuyant ce cauchemar à calzone, à la rue il est sauvé de la voirie par une famille de juifs religieux au centre de laquelle flamboie Rébecca la rousse, un vrai pique-nique de soleil. L’âme enluminée par la lecture du Zohar et les reins bizarrement embrasés par la fille de la maison, il se croit un temps sur la voie du salut. Que nenni, une nuit il se fait la belle, l’autre, et retourne aux fièvres new-yorkaises hantées par les fantômes de la Beat Generation. Pour finir, back to Paris, avec dans la musette Les Nuits de Williamsburg, enfin de quoi se ragaillardir la plume. Porté par une prose turgescente et une gouaille enfiévrée, le roadbook folâtre et initiatique d’un « noctambule affreux vivant à bout portant ». Vital.

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Les Passants

Les Passants, ceux qui passent, qui passent au sens qu’avait passer dans l’ancienne France : mourir. Les Mourants, tel serait le vrai titre de ce roman de Jacques Chauviré. Il nous parle d’un monde où tout à l’air simple, calme et régulier. Un réel au flux constant. Un fleuve lent, trop calme, où inexorablement tout s’embourbe, s’enlise. La vie est un fleuve impossible à draguer qui avale tous ses navigants, semble nous dire Chauviré. Les mariniers de ce bras mort du fleuve de la vie sont un médecin, Desportes, qui lutte contre un mal être endémique ; Rivoire l’instituteur rongé par la mort certaine de sa mère ; de Vignolle, l’industriel masqué de sérénité. Ces êtres que Chauviré introduit dans son roman comme des patients dans un cabinet médical nous apparaissent comme emmitouflés d’angoisse ; certes ils se tiennent là, vivent au quotidien, mais un ver les travaille, un acide patient les ronge et qui les laissera démantelés. Un roman que l’on suit comme un corbillard, dans un petit matin gris perle, doux et venteux ; un roman sur ce qu’Henri Michaux nommait « la vieille sangle », la vie ici-bas.

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Les Pirates ! dans: Une aventure avec Napoléon

Et revoilà nos frères-la-côte, gibiers de non-sens, gens de culs-de-sac logiques et d’indébrouillables cordes à nœud sans nœud ! Après les avoir fait se colleter avec savants, baleines et communistes, avant de les livrer aux Romantiques, Gideon Defoe les confronte, pour le meilleur et pour l’empire, à la figure de Napoléon. Tout s’amorce, comme il se doit, par une rixe épique et l’attente anxieuse du prix du meilleur pirate de l’année décerné par le tonitruant roi des pirates. Échec de notre capitaine, blues amer face à la dégaine proprette du vainqueur et décision de se consacrer à… l’apiculture, la viande d’abeille se révélant riche en protéine. L’affaire s’amorce grâce à l’aide précieuse de l’ami Bellamy, Frank, pirate qui lui tend, pour démarrer, une île perdue, Sainte-Hélène, où, à ce que dit l’histoire, l’abeille atteint la taille d’un teckel. Joie ! Mais de courte durée, l’île festive se révèle un caillou maussade et toujours possession de l’Empire britannique et de maints colons. Foin, nous restons, s’exclame le capitaine pirate. Survient alors un résident au singulier chapeau, préretraité corse, paisible et las de son impérial train-train. La vie se dévide calmement sous les cieux atlantiques entre concours de monstres, visite aux antiquités napoléoniennes où scintille sous un globe un authentique mouchoir impérial et pend au plafond un pirate mort mué en lamantin empaillé, bisbilles entre les ego des résidents et échouage d’un calmar suicidé sur la plage. L’épisode s’empanache d’un duel final entre le Captain pirate et l’Empereur déchu, de leur passagère disparition en mer et de leur retour lourd d’anecdotes héroïques. Un index déboussolant et une table des matières radioactive bouclent un épisode à fort tangage narratif, conduit sous vents contraires à tout bon sens.

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Les Sables mouvants

Lui, c'est Dad, Daddy, l'exquis pater familias profilé pour la tendresse et l'autorité, drivant sans effort une famille lourde d'une épouse, d'un fils et d'une fille. Le jour, il virevolte dans l'espace de sa pharmacie où s'affaire avec célérité sa compétente préparatrice, Henriette, dans laquelle il aime s'enchâsser fugacement. Confit dans un petit bonheur moelleux et préservé, il égrène sa petite vie de vivant, réglée comme une pendule. Tout cela aurait pu durer, durer… mais vient l'angoisse qui serpente dans cette petite plénitude, les sables mouvants boivent et dissolvent tout, digèrent et tuent ceux qui s'égarent, des sables au lent appétit de boa.

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L’Amour en super 8

On croit tous se connaître comme sa poche, repères et certitudes, mais un jour, voilà, ça dévisse, survient le trou d’eau, l’angle mort, le réel dégonde : on est soudain confronté à un mystère. C’est ce qui arrive à Chef, photographe madré et virtuose, père de famille en dérive, alcoolique grand angle sujet à des trous d’air qui le laissent sans mémoire, qui peine à faire le point et se vit des Amour(s) en super 8 : un beau jour qu’il trifouille son portefeuille, il tombe sur le Photomaton d’une « gueurle » étrange, Emma, magnétique, louisebrookesque, photo surprise qu’il ignorait trouver. Traquer la belle inconnue devient son cap et son sens : ce qui le conduit à troubler la vase du Ruby’s, boîte de nuit glauque, rendre le jour à la tragique histoire du fulgurant photographe Joseph Bismuth et à Sarah, son modèle, ramener à la surface la silhouette et l’aplomb de Zimmerman, aventurier à gourmette et fin goûteur de clichés, être arraisonné par Martin Martin, commanditaire ministériel ondoyant, et surtout prendre en écharpe la belle dodue Ombeline dont il aspire à ce qu’elle soit l’égérie de son prochain film. Mais quel film ? quel modèle ? quelle boîte de nuit ? Et si tout cela n’était que les craintes et tremblements d’un corps délité, les syncopes vagales d’une mémoire… Entre Siniac et Nerval, fuite en avant pochtronneuse et célébration du mythe féminin, ainsi va Chef, trahi par toutes et tous, sauf par ses rêves.

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Malabar trip

Notre héros est un débrouilleman fieffé, un bon jeune plutôt nerveux et bourlingueur, dans le sillage de son copain Matéo, érotomane averti. Il est affublé d’une Mathilde, grande mâcheuse de malabars, avec laquelle il part s’essayer aux vacances en Corse, via le Lubéron pour voir Mamie. Le temps d’enterrer un écureuil, d’enfourcher son scoot et bonjour à toi île de beauté. Plutôt à la hauteur de sa réputation, l’île : soleil, farniente. Mais voilà, adroga basta est tagué sur les murs. La vadrouille s’organise, le temps se balise, on s’adonne aux délices de la débrouillardise. Cette petite virée s’achèvera avec une femelle doberman sur les genoux et des gitans dans une piscine. Une tranche de vie découpée à l’Opinel avec de vrais morceaux de bonheur dedans.

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Mathilde

À suivre Le couloir, premier roman de Sylvie Simon, on scrutait la lente et terne extinction d'une famille. Avec Mathilde, le couloir n'est plus qu'un boyau qui draine du ventre vers la vie. Entre Rose, à la croisée de tous les mâles, Victor (monsieur Mathilde), Borniol en fin de course, Nathan le fugace amant, et Lui, l'enfant qui l'angoisse (il est mongolien), Mathilde suffoque. Elle s'épuise à vivoter en ville, s'assèche. Lourde d'un enfant de Nathan, aimantée par la rude fraîcheur des forêts, Mathilde s'éclipse pour réapprendre la patience avec elle-même. Après le conduit qui mène outre-ventre, y aura-t-il aube ou tunnel ?

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Mathusalem & Cie

Journaliste d’esprit méticuleux, ayant le goût de la documentation et du contact, Eugène Galton ne poursuit, dans la vie, qu’un but : qu’elle ne s’arrête pas et cela par des moyens modernes, rationnels. Que l’immortalité lui soit accordée par la déesse Science et sa collègue Technologie. Cette mise à mort de la mort, ce virus de la survivance le travaillent en continu, prenant la forme d’interviews, d’enquêtes livresques, de ratiocinations permanentes ; et ce au point qu’il finit par y perdre sa compagne, Ninon, et par insupporter son ami Georges, qui se livre pourtant devant lui à une brillante défense de la difformité et à un plaidoyer pour une vie décomptée. Qu’à cela ne tienne, notre Eugène n’en a que pour un corps réparable, rafistolable à perte de vue avec une boîte à outils génétique multifonction, que pour une éternité « à portée de pipette ». Il entreprend de se nantir d’un clone. Entre vaudeville génétique et fantaisie science-fictive, cette comédie grinçante de Jacques Girardon nous montre l’homme incarcéré à vie dans les seules cellules dont on ne s’évade pas, les siennes, et avide de se faire la belle. À tout prix ?

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Méfie-toi des fruits

Ces fruits, dont Anna Rozen s’est faite la cueilleuse passionnée et la palpeuse effrontée, sont les fruits dont notre corps est l’arbre : couilles et mamelles, sexes ; qu’ils soient fermes ou flapis, lisses ou ridés. Fruit du ventre, enfant. Fruits également de la rêverie plume en main : personnages qu’elle s’extraie, dont elle s’opère et qu’elle regarde bouger, cheminer, jouir, parler comme on s’amuse du titillement d’un insecte dans la paume. Et d’abord leur trouver un nom ? François ? Maurice ? Ce sera Tibor et puis il y aura « elle », « notre elle », dit-elle. Elle qui photographie, parle, qu’on écoute parler, parler des liens, des corps, des heurts, de la chair sienne, d’autres chairs. Anna Rozen écrit penchée amoureusement sur ses personnages, parle d’eux comme d’un autre elle-même, les laisse grandir et la submerger. Elle les écrit. Ils la parlent.

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Mer calme à peu agitée

À trente ans, comme la plupart d’entre nous, il croyait se connaître, il nageait tranquille à l’intérieur de lui-même. Il flottait dans une vie quasi clinique dépourvue de véritables surprises où l’essentiel se jouait sur des « petits riens ». Jusqu’ici il n’avait aimé que la Musique. Et puis un jour, il se découvre une part de perversité surgie d’on ne sait quelle geôle de son inconscient. Et même si on ne dérape qu’une seule fois dans sa vie, rien après ne sera plus jamais pareil. Rien. Il n’était plus ce brillant informaticien, célibataire, sans histoires, bien sous tous les rapports comme on dit. Ce jour-là, un 31 décembre, alors qu’on fête les dernières heures de l’année, il était entré dans l’irréversible. «L’écriture de Millon, riche en adjectifs, avec ses délicates descriptions de la chair féminine et sa palette de couleurs irisées, le situe dans la lignée d’un auteur déraciné : Nabokov. Mais son ancrage dans le Hainaut l’apparente aussi par une écriture parcourue d’aphorismes, sa tentation des inventaires et son sens des images, une constante autodérision, aux surréalistes belges.» Éric Allard.

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Mon frère est fils unique

C’est l’histoire d’un qui s’appelle Accio. La scène est dans les années 60, en Italie : famille modeste, foi intacte. Accio nous prend par la main quand il est en bouton : tourment de la foi, lierre grimpant des tentations, école et parfum de confessionnal. On l’accompagne au fil d’une fugue, au vif des rixes et broncas familiales, on le suit au MSI, chez les néomussoliniens où il entre pour fronder un peu plus, joue les gribouilles et se fait sortir pour perturbation de concert (une fanfare américaine). Des tentations, le lierre grimpe encore et fleurit peu : branlette et déniaisement triste. Mais le noir de la chemise se fait libertaire au soleil de Francesca, tantôt radieuse « Walkyrie milanaise », tantôt statue de sel, et Accio passe du Duce aux camarades : action révolutionnaire, manifs, piquets de grèves, coups encore, coups toujours, jusqu’à la mort, la clandestinité. La boucle se bouclera comme de juste : dans un confessionnal. Ainsi va la vie d’Accio Benassi, fils, frère et foutu furieux, entre madone et uppercut, fraternité et rendez-vous manqués, coups de cœur et coups de boules : entre Guerre froide et années de plomb, dix ans dans la vie de l’Italie moderne. Le roman d’Antonio Pennacchi (Il Fasciocomunista) a été adapté au cinéma en 2007 par Daniele Luchetti.

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Mon père était très beau

C’est une histoire de bicyclette rouge posée contre un mur, de père défunt, de famille soudée, d’enfant véloce et futé, c’est l’histoire de Nicola. Marié à Leonilde, Guerrino le père, dont la voix revient hanter le texte, ouvre le récit par sa mort, une mort que l’enfant reçoit comme un gros paquet dur à porter. Devenu " le roi pauvre du quartier ", le sempiternel fils du mort doit subir la pesante bienveillance des voisins, endurer les coupes de cheveux aberrantes qu’il masque avec un bonnet Ferrari, recevoir en présent le saucisson d’âne du boucher Luciano, les sorbets à l’œil du glacier Bedont, d’autres encore. Mais ce gavage affectif ne peut rien contre la… biligorgne. Tristesse douceâtre qui vient se lover dans le cœur de l’enfant quand il trie les photos de famille, celles surtout où il est avec son père : " Pourquoi les gens morts restaient-ils coincés dans les photos ? (...) Il fallait des ciseaux pour découper les gens morts des photos. " Pour y échapper, il y a, certes, les boucles blondes d’Andrea, la poussière soulevée par les trains, des envies de trompettes débouchées, mais il y a avant tout le rêve d’une vie balle au pied, d’un destin platinique qu’émaillent plaies et bosses. Mais le ballon rentrera au garage, les rêves à l’étui et l’enfant Nicola deviendra calmement ce que fut son père : matelassier, fabricant de ces matelas sur lesquels meurent les pères et dorment les enfants. C’est une histoire de Fiat 127, de fugue en train, de blessure en cours de match, c’est l’histoire de Nicola et de ses souvenirs du temps où " son père était très beau ".

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Motus

Lui, c’est lui ; celui qui conte et qui raconte. L’autre, c’est Machin, Machin jacte, bavasse, « empalé » sur son bras à lui. Il faut tout lui faire : le porter, l’astiquer, lui écrire ses mots. C’est une affaire de ventriloque. Notre rat de cabaret s’apprête à embarquer pour une croisière, essentiellement des vieillards. L’arche s’appelle La Belle et il y rencontre la faune pailletée des amuseurs tarifés, des goualeuses replâtrées et des imitateurs miteux. Route, donc, sur la Méditerranée, « l’Aqualand de mon imagination malade ». L’imitateur a imité, le magicien magicié, c’est à lui. Il effectue : succès moyen. Au fil des vagues, les escales serviront de drain à l’ennui pulvérulent qui habite chacun. Au point que l’affiche se vide et que, la scène se désertifiant, le ventriloque reste seul à donner du ventre. Outre la fugue singulière d’un des « athlètes du rien » qui meublent les soirées, on retournera au port, sonnant le retour d’une fête flétrie. Machin rentrera dans sa boîte. On éteint. Y a-t-il un sens à tout cela ? « Motus » et vogue la galère. Une romance morose et délectable à la gloire des déconfits de naissance.

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Mutinerie à bord

Mutin, Jacques Perret l’est des pieds à l’âme. A la pointe de toutes les révoltes sacrées : contre l’ordre établi, la pensée aux plis repassés, l’ennui en terrine, les flatulents de tout poil et les poussifs de la vie. D’où son goût violent pour la marine à deux (avec son ami, l’illustrateur Collot) et les promenades à voile. D’où, croisement inévitable, cette Mutinerie à bord que Le Dilettante fait remonter de la cale, l’œil sec, la joue fraîche et les poings dans la poche. A l’histoire : nous sommes sous Badinguet (Napoléon le troisième) dont le règne se découvre une « grande pensée » en la personne de l’expédition du Mexique, louche magouille impérialo-financière qui devait faire de Maximilien d’Autriche l’empereur des Aztèques. Four retentissant. Un des aspects les plus sordides de l’opération fut le destin des zouaves dont les régiments fondirent là-bas comme beurre sur la poêle. Pour rendre moral aux troupes, on songe à leur faire porter une cargaison de rouge, du fin, du choisi. Et c’est tout l’affaire de notre roman. Le Fœderis Arca, capitaine Richebourg, appareille de Cette avec un équipage de trognes avides et gueules en pente pour porter, missionnaire de la grappe, la bonne bouteille aux Joyeux en souffrance. On prend la mer, plein de sa mission, mais le naturel s’invite à bord et les bouteilles se vident à cadence d’éperonnage. Vin bu, tout se finira à l’eau de mer (dans les soutes puis à la rame). Préface, verte de langue (et d’habit) d’Erik Orsenna.

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On s'habitue aux fins du monde

Élias, c’est son nom, celui du héros de Martin Page. Élias produit des films, se dévide une vie lisse, cadrée, sillonnée de Clarisse éthylique et de Zoé folle, existence hantée pourtant de vides, des poches de rien qui le meurtrissent doucement. Un soir de remise de prix, sa vie, cette vitre mince, s’étoile. Élias craque, jette sa vie, son prix, à la Seine. Coiffe fougueusement le destin d’Élias la présence épaisse et douce de Caldeira, cinéaste fameux, ou celle d’Arden Gaste, son supérieur, qui finissent par l’éjecter et le mettre au rencard. D’autres figures s’en viennent tisser autour d’Élias un réseau d’étreintes suicidaires : Margot, Darius, Marie la secrétaire, Victor et ce détective tout penaud qu’il paye pour enquêter sur… lui-même. Tout conspire à noyer la vie d’Élias dans les replis d’un marivaudage toxique émaillé de coups, ponctué d’impasses, écrasé de désillusions. Rien ne semble prendre corps dans cette vie où tout se délite, s’ensable ou se disperse. Peut-être après un ultime passage africain retrouvera-t-il avec Margot autre chose que faux-semblant et ersatz de rien ? Aurore ou fin du monde ? « La vie est un lent et merveilleux suicide », déclarait Patricia Highsmith, dont acte avec ce dernier Martin Page.

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Oui...

Trois lettres. Trois lettres qui sonnent comme les trois derniers chiffres d’un compte à rebours au final explosif : O-U-I. Un simple oui, projeté à la mairie entre Juliette et Benjamin, une simple union maritale comme épicentre d’un séisme psychologique. Cette simple nouvelle amorce chez les pères, mères, amis, amies, ex, ami(e)s des ex, belles-mères, beaux-pères, rivales et rivaux, une onde de choc déstabilisante. Le oui est d’abord remis en question, puis validé. Alors, on se voit, on s’en parle, on épluche les souvenirs, on dénombre les mensonges, on sombre dans le doute, les rivalités, on agonise, on esquisse des suicides, ressuscite des brouilles. Dans l’arbre généalogique et le réseau social des deux tourtereaux court alors une sève amère ou une électricité panique qui transforme la bague au doigt en bracelet de forçat, la haie d’honneur en effet domino. D’autant que Murielle Renault a le génie d’évacuer les noms, de ne garder que les prénoms, chacun devient alors, au fil des très courts chapitres, un électron libre de ses dérives, une boule de billard électrique ivre d’entrechocs. Tout s’achèvera par une hallucinante fête de mariage où rôde un photographe cynique dont chaque cliché est un coup de grâce tiré à bout portant, chaque flash une giffle en pleine face. Murielle Renault invente le marivaudage de l’ère atomique. Attention : ralentir mariage.

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Paris, porte à porte

« Frappez et l'on vous ouvrira », dit-on. Frappez longtemps et l'on vous entrouvrira peut-être, consignerait plutôt Cautrat. Mais lorsqu'on est démarcheur, l'ouverture de l'huis sollicitée n'est qu'un préalable : en celle du gousset réside l'essentiel, la porte ouverte à une mégère ponction de liquidités dans l'épaisseur du porte-monnaie. De marches en pas de porte, cette saga aujourd'hui rééditée présente une suite de portraits en pied, étrangement drôles. Tout l'art du démarcheur consiste à transmuer le plomb de l'inopportunité en l'or de la bonne aubaine.

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Partage de la soif

Jacques Chauviré surveille cette vie qu'on a plantée en nous comme une perfusion, qui nous inonde d'une tristesse morne étoilée de plaisirs fugaces : « Partir le matin, revenir le soir : question d'habitude. » Desportes, le héros de Partage de la soif, est médecin d'usine. Il écrit. à ses côtés, Maud tente par à-coups de retendre une vie amollie. Et puis l'usine, les ouvriers de l'usine qu'il soigne et suit. Seul, il laisse se déliter son existence où Nathalie lentement se substitue à Maud. Les rares moments où Desportes sent réaffluer en lui l'énergie de la vie sont ceux du don, don de temps et de science urgente qu'il fait aux ouvriers. Ces instants passés le réengluent dans le fleuve lent d'un quotidien pesant. Un angle mort dont il aura inspecté confins et recoins.

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Passage des émigrants

Ils sont deux, les Montagard, lui et elle, Maria et Joseph. Cultivateurs, campagnards. Deux êtres à l’image des héros de Chauviré : en bout de quai, lorgnés par le déclin, filés par la mort. Un jour les voilà aiguillés par leur fils vers une maison de tout repos que flanque comme son ombre un hospice sinistre. Ils s’insèrent dans la mécanique journalière du lieu, parmi les binettes macabres ou les faciès ternes, les sédentaires et les vadrouilleurs. Joseph s’enlise dans l’ennui ; Maria babille. Le temps passe lentement, entre fausses joies et petites déconvenues, maladies et décès. Le fils est loin. Pour échapper à cette lie du temps, Joseph reprend du service, travaille au jardin, à l’atelier. La maladie et la mort de Maria achèveront de désorienter Joseph, errant entre la maison retrouvée, la résidence de nouveau, puis la fosse finale de l’hospice. Un ballet au ralenti où les morts servent de béquilles aux vivants, où l’ennui cimente les jours. Une danse macabre réglée par le docteur Desportes, un «passionné» de la vieillesse. Une fois encore, Chauviré scrute au plus près le naufrage modeste de deux êtres anodins, tenacement accrochés à la vie mais peu à peu absorbés par «la lente désincarnation des êtres.

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Plop !

Comédien et traducteur, Pierre Charras a publié depuis 1982 une dizaine de premiers romans. Ce sont ses débuts qui reviennent aujourd’hui en librairie. On pourrait croire qu’il se sent un peu rajeuni par cet événement. Mais non ! Plop ! C’est le bruit d’une bouteille qu’on débouche. Ou celui de la dernière goutte qui s’en échappe. C’est aussi le bruit d’une vie qui s’arrête. C’est le sujet du livre : une vie qui s’arrête. Plop ! À l’époque, l’auteur se forçait à penser qu’il y aurait du possible après le vin. C’était une période héroïque. Une convalescence. Une fière affirmation, aussi. Une « Sober Pride », si on veut. Et puis, petit à petit, écrire est devenu une façon de rester ivre. Une brume, une gomme, un bon moyen d’avoir l’impression de ne pas être là. Une morphine. Et il est vrai qu’un intoxiqué ne renonce pas réellement à son vice, il change de produit. C’est ainsi que dans le cas qui nous intéresse, l’écriture s’est substituée au vin blanc. On a soif d’écrire, bien sûr. Mais surtout, on a soif. Et puis, on devient écrivain. On n’écrit plus pour se sauver ou pour remplir son verre, on écrit. Aujourd’hui, les livres ne sont plus des pansements pour Pierre Charras, ce sont des livres. Dès lors, on est en droit de s’interroger et on lui a posé la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » « Pourquoi pas ? » a-t-il répondu.

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Porte-Malheur

Mais si, faites un effort, Bost ! Aurenchébost ! Les scénaristes de Douce, La Traversée de Paris, L'Auberge rouge, les Castor et Pollux de la qualité française, lapidés de bouses sèches par la Nouvelle Vague et restaurés par Tavernier ( voir la  postface ) dans L'Horloger de Saint Paul. C'est de ce Bost-là qu'il s'agit ; pas son frère, Jacques Laurent, dit " le petit Bost ". Ce que nous réapprend François Ouellet dans la préface de Porte-Malheur, c'est que avant de s'occuper d'Amélie ou d'avoir le diable au corps, il fut dramaturge et romancier. Élève d'Alain, ami du romancier Emmanuel Robin, il entre en lettres à vingt et un ans sous l'invocation de Proust et publie, dans l'entre-deux-guerres, outre de nombreux chroniques littéraires et reportages, six romans et trois recueils de nouvelles. Il y plaide pour une littérature débarbouillée des juvéniles angoisses du moi et déprise des avant-gardismes chichiteux - maturité, ouverture sur l'autre - et le monde des réalités objectives - langue sèche et probe -. Classique disons le mot.  Publié en 1932 chez Gallimard, Porte-Malheur va selon : roman sec, social noir. L'histoire de Dupré, garagiste, qui travaille dur, monte sa boîte, fait confiance pour finir sous le cric de son numéro 2 Denis Levioux, piégé par la fille Lucie. Arrêté, ce dernier voit cependant Dupré passer l'éponge. Empêtré dans sa mansuétude, Dupré participe à l'acquittement de son second qu'il réengage illico. À mi-course du roman, c'est Levioux qui devient le héros, et cela pour une fin d'un noir de poix. James McCain à la française, Bost nous livre avec Porte-Malheur une version Paris popu, casquette en grande roue, du Facteur sonne toujours deux fois : bâtie sans faille, l'histoire file en ligne droite, sombre et cassante, comme une balle dans le canon. "Salauds de pauvres !" dirait certain.

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Portraits d'automne

Roger Wallet signe là avec cette histoire d’un instituteur méridional en Picardie à l’époque de Jules et Jim, qui ressemble fort à une fiction autobiographique, une entrée remarquée. Atmosphère, atmosphère. Il y a chez ce premier roman de Wallet comme un air mélancolique.

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Re-vive l'Empereur!

Le voilà ! Il est là, à nouveau, de retour ! Mais qui ? Mais lui, l’Empereur, l’empereurissime Napoléon, premier du nom, le seul, l’unique. Après nous avoir conté les déambulantes et transnationales aventures d’un fakir emboîté dans une armoire Ikea et d’une factrice toutes ailes dehors ravagée par le don de soi et l’envie maternante, Romain Puértolas taille plus large et fond sur l’Aigle lui-même, le diable corse, l’as de coeur des batailles. Certes, il affiche moins beau qu’à la grande époque : on les repêche, lui et son cheval Le Vizir, flottant au large de l’Islande. Bien complet de son bicorne et de sa redingote, mais défaillant du pénis, ses valseuses impériales lui ayant été prélevées par un fan indélicat à l’heure de son trépas. Pris en charge par le chirurgien Bartoli, un cacique de la CGT (Confrérie des grognards tristes), après une légère remise en selle chronologique dans un monde où les femmes portent le pantalon et où Daesh mène une danse fatale, l’Empereur retrouve son élan et ses réflexes : à nous deux la société civile. Langue prise avec les puissances élyséennes interloquées, son sac à dos bourré de Coca Light, Napoléon arpente Paris, ayant rallié des danseuses de cancan, installe ses quartiers dans un hôtel Formule 1 et finance sa nouvelle campagne de France en cédant son précieux bitos sur eBay. Fort d’une Ferrari et d’un jet, il décide d’enquêter sur une éventuelle descendance. Déception apparente : un simplet et une fille des rues. D’autant que son come-back tourne à l’aigre : on le prend pour l’un de ceux qui se prennent pour lui. D’où internement à l’asile de Sainte-Verge dont il s’extraie pour reprendre la lutte contre le péril islamiste, ayant découvert que l’imam de Paris est son plus authentique descendant. Tout s’achève par une pyrotechnie de cocasseries apocalyptiques.

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Reproduction non autorisée

Le désir d’enfant peut-il s’inscrire hors de la sexualité ? Le narrateur et sa meilleure amie, Christine, veulent y croire. Lui a la trentaine homosexuelle désabusée, elle la quarantaine célibataire encore féconde. Autant dire qu’ils n’ont pas le profil de parents modèles. Et pourtant… Pourtant, ils décident de s’unir pour la plus rocambolesque des procréations artisanales. Petits arrangements entre amis ou association de malfaiteurs ? Leur seule certitude est que leurs liens sont assez solides pour souhaiter fonder une famille, certes aux marges de ses codes et de ses lois actuelles. Pas de militantisme ici, ni de discours sur l’homoparentalité, juste l’expérience intime de deux êtres habités d’une saine et douce subversion. Marc Vilrouge nous raconte avec drôlerie et justesse les amitiés particulières et les solitudes urbaines, flux tendu d’instincts et de névroses prompts à sauter par-dessus les architectures de la raison. L'adaptation cinématographique du livre de Marc Vilrouge est en cours (réalisatrice : Pascale Bailly).

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Requiem pour une huître

Il s'appelle Jacques Bénigne, comme Bossuet. Un prénom de prédicateur, d'évêque, qui en fait une façon d'icône, de dieu en chaire et tweed pour un narrateur qui n'attend qu'une date dans l'année : celle de l'anniversaire de son idole. Et puis Jacques Bénigne meurt : la chaire est vide, la bière pleine. L'autre chair redevient triste. De Jacques Bénigne, d'ailleurs, que dire ? Dandy, funambule, marié au champ d'honneur avec trois enfants qui valent citations, et expert dans le catapultage des Hollywood citron. Avec JB (Jacques Bénigne) le narrateur connaît un bonheur calme « comme un plat de charcuterie ». Une béatitude paisible adonnée au déglutissage des huîtres. Il arrive même que Jacques Bénigne rencontre madame la femme du narrateur, c'est dire. Par ailleurs, JB peint et s'expose. Le couple s'offre un pas de côté en secteur batave, histoire d'y respirer plus au large. Puis Jacques Bénigne s'éloigne, s'éloigne, se fait évanescent, convalescent. Notre homme s'éloigne aussi, se livre à de certaines aventures saumâtres et peinturelureuses. Arrive le jour fatal du trépas de Jacques Bénigne qui sera inhumé en Bretagne et que la mort a gobé, telle une huître, et qu'on met en terre, dans le vent et les parages d'un cirque. Un pas de deux qui se déguste en frissonnant, les pages tournent comme palais claque dans le frisson des saveurs et une certaine fraîcheur amère bien ostréicole. À lire comme on savourerait l'huître du condamné.

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Saint Rachel

Lui c’est John, un Anglais de Londres, ville reteinte en gris par toutes les pluies possibles. Anne a quitté John, un jour de juillet. Depuis ce moment où il s’est enfoncé, seul, « dans le flou des rues ensoleillées et vides », il remâche morose sa tristesse, flirte avec la mort. S’ouvre à Sarah sa cousine, s’échoue mollement à la grève froide de différents bars et sillonne sans trêve la Ville pris aux rais des souvenirs : Anne, encore, toujours, dans le champ, en permanence. Inéffacée. Quand, brusquement : Rachel ! Rachel d’abord entrevue, sitôt oubliée, mais soudain essentielle. Rachel qui fond sur lui en foudre douce, éclair suave et lent porteur de tout le bonheur éprouvé depuis l’enfance. Rachel qui débobine pour lui le fil mordoré de sa vie. Rachel : « flamme sacrée qui avait métamorphosé ses quelques ornements en une sorte d’autel, à côté duquel il ne se sentait jamais totalement seul ». Rachel qu’il aime « d’un amour absolu ». Prise d’un désir de Sud, en fuite face à la mort de son amie Jodie, elle partira pour Paris, via Lourdes et ses béatitudes bleu ciel. Une lente romance, fervente, malsaine et désabusée, belle comme une Vierge de Miséricorde sous le crayon d’Andy Warhol.

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Saint-Genès ou la vie brève

Roland Cailleux (1908-1980) est un des secrets les mieux gardés de la littérature française contemporaine ; Saint-Genès ou la vie brève paru chez Gallimard en 1943 et republié aujourd’hui par Le Dilettante augmenté d’un chapitre inédit et d’une préface de Michel Déon, en est sûrement l’accès privilégié. Entré en littérature à seize ans à la lecture de Proust, familier de Breton et Crevel, celui qui fut le médecin de Gide, l’intime de Martin du Gard, Blondin, Vialatte et Marcel Aymé, l’un des exécuteurs testamentaires de Roger Nimier et le visiteur, à Meudon, de son « collègue » Céline, n’a que peu publié: sept livres en quarante-deux années dont, après un silence de près d’un quart de siècle, son livre testament : À moi-même inconnu (Albin Michel, 1978). Autour de cette plume, rare à tout point de vue, de cet homme secret tenu « à l’écart de la gendelettrerie » (F. Nourissier),  s’était constituée une garde rapprochée d’amis qui, en 1985, dans un Avec Roland Cailleux paru au Mercure de France, lui témoignèrent une affection sans ambages: Narcejac, Jacques Laurent, Gracq, etc. De Saint-Genès ou la vie brève, ce dernier a pu écrire que « de chapitre en chapitre, tout le kaléidoscope des formes de l’expression littéraire... se déployait avec virtuosité sans que le contact – un bizarre contact senti avec ce que j’ai envie d’appeler la modestie du vrai – fût aboli ». Parfait cadrage d’une œuvre plus que singulière dont, quand on aura dit qu’elle « narre » la destinée d’un jeune poète, ses amitiés, ses amours tragiques, ses voyages, on aura peu délivré le contenu. Car la véritable héroïne du livre n’est pas Marie-Anne, l’égérie tôt disparue du héros, mais la forme. Une forme en mutation constante, en révolution permanente qui semble faire de l’ensemble une succession de premiers chapitres. Chaque moment y a l’élan vibrant d’un coup d’envoi. Livre qui réussit le prodige de peindre une histoire intime sans rien concéder à l’empâtement de la durée, passant sans prévenir d’un journal intime à un dialogue, d’une lettre à un fragment romanesque. « Je saute d’un problème à l’autre et je les pousse tous ensemble vers un but que je ne connais pas ; je les fais avancer en désordre comme des boules de croquet. Il n’y a rien que je connaisse vraiment, que je place où il convient.» Chaos savamment peaufiné d’une plume adepte du secret en pleine lumière : « Qui peut se vanter de connaître mon écriture ? Je n’en ai pas, j’en ai mille. Elle se couche et se crispe avec moi. Et sanglote et délire. » Saint-Genès, comédien et martyr de l’acte littéraire. Dont acte.

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Salamandre

« Donnez-moi mon tapin quotidien » ou « La Messe à l’envers de Gilles Sebhan ». Cachez Sebhan que je ne saurais voir ! Mais non, au contraire montrez-le, affichez-le, exhibez-le, bref éditez-le ! Et c’est ce que fait le Dilettante en publiant cette délectablement sulfureuse, donc hautement sebhanienne, Salamandre. Romancier des amours mâles, tous âges et saveurs confondus, biographe de Tony Duvert et de Jean Genet, Sebhan nous livre là les étapes d’une méthodique descente aux enfers, celle d’un enseignant-poète dont on suit la geste sexuelle et la mort programmée. Ouverture dans un lycée chic du Maroc, à Casablanca, où il rencontre Mouloud, l’amour de sa vie, où un jeune Didier en fait sa chose et sa victime, l’enferrant dans une affaire criminelle grave, passage par la prison puis piaule à Barbès et backrooms de la rue Saint-Denis où le diable lui offre son tapin quotidien, qu’il soit jeune Dracula bulgare ou Rom d’aventure. Stations d’une passion qui ne s’enchaînent pas mécaniquement mais forment crescendo les notes d’une vie vécue comme la vrille éperdue d’une vocalise charnelle à perdre haleine, jusqu’au dernier souffle et ultime couteau. Salamandre ou l’autocombustion lente au brasier noir du désir.

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Samedi soir et des poussières

Après Motus (Le Dilettante, 2004), l’histoire ô combien itinérante et rocambolesque d’un ventre loquace, Dominique Périchon nous revient avec, dans le coffre arrière, de troubles histoires de hanches ondulantes, de babines glossées, de chiens morts, de cœurs lourds et de faux cils. La mince et vertigineuse romance d’elles deux, Lydie et la Chatte, deux minettes siamoises, l’une dévolue aux attentes tapissières en bordure de bar ou aux abords des pistes dansantes, l’autre une fleur de dance-floor épanouie, apte au déhanché méchant et aux pétrissages de banquettes arrière. Venant rompre cette unité, survient Marc qui ouvre Lydie aux mondes troublants de la conclusion amoureuse. Le drôle, vigile de son état, payé à scruter des écrans de contrôle, finit par mettre Lydie dans ses meubles, puis à en faire une mère de famille fantasque. Survient alors, nouvelle chienne dans ce jeu de filles, une sirène hoquetante que Marc sauve de la noyade et qui s’installe à demeure ; Lydie opte alors pour une réclusion délicieuse aux profondeurs de la baignoire, dans la moiteur sucrée d’une salle de bains fermée de l’intérieur. Le trio virera au quatuor avec le retour de la Chatte qui bondira, brusque, perturbante, en plein cœur du dispositif. DJ Périchon fait aller, goguenard, ce petit monde à son destin, se contentant de l’éclairer au néant et d’en observer, amoureux, les cocasseries amères.

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Soupe à la tête de bouc

Souvenez-vous, Goat’s Head Soup, un antique vinyle des Stones avec emballage crowleyen peaufiné, un sabbat au point de croix renversée pour adolescent gothique, une relique de l’âge de velours noir et de cuir verni. Ces vieux cauchemars poisseux, ces cocktails au verre pilé, Milan Dargent les remet sur la platine, nous les réinjecte à la lueur sombre d’une free party où il tire par la main Kim la Danoise (des noises on lui en cherchera ; du bruit elle en trouvera), se confond en errances non-euclidiennes, entre concerts, conciliabules érohallucinogènes ou conclaves malins. Tout cela dans un Lyon qui a troqué le maroquin d’Édouard Herriot contre les bagues de l’abbé Boullan, la iiie République des bedaines contre les spasmes de Huysmans. Méfiez-vous de Lyon, c’est La Mecque des rêveurs marginaux. Le spectre de Brian Jones erre dans les traboules : la main de Crowley anime le Guignol d’une Croix-Rousse aux allures Altamont. Milan Dargent nous livre donc un exercice de suffocation (comme d’autres d’admiration), une petite dérade pour aujourd’hui où la stonemania sert de codex majeur, les concerts de vêpres noirs et les cours d’espace de rêverie pour lycéens en rupture de cursus. Un hymne aux vertiges, à lire sans respirer. Hue da !

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Stoner

C’est en lisant une interview de Colum McCann parue dans le quotidien anglais The Guardian il y a quelques années que j’ai découvert Stoner de John Williams. McCann affirmait que ce roman, publié en 1965, était un grand oublié de la littérature américaine, ajoutait qu’il en avait déjà acheté plus d’une cinquantaine d’exemplaires pour l’offrir à ses amis et que c’était un texte qui touchait autant les écrivains que les simples lecteurs. Cette précision m’avait mis la puce à l’oreille et je m’étais empressée de le lire. De le lire, de l’aimer et d’avoir envie de le partager à mon tour. Hélas, il n’avait jamais été édité en français. La suite est simple : j’ai demandé à mon éditeur d’en acquérir les droits, ai vaguement cherché un traducteur patenté et ai fini par m’avouer ce que je savais déjà, à savoir que William Stoner, c’était moi, et que c’était à moi de m’y coller. Pour le meilleur, pour ce « vertige de l’orpailleur » évoqué dans le chapitre IX – expression qui n’est pas dans le texte original et que je me sais gré d’avoir inventée – ceux qui liront jugeront, et pour le pire: des heures et des heures passées arc-boutée sur un bout de phrase que je comprenais, que je « voyais » mentalement, mais qu’il m’était impossible de traduire… Pourquoi tant d’enthousiasme et tant de peines ? Je ne sais pas. Voilà un roman qui n’a rien de spectaculaire. Le récit d’une vie âpre, austère, une vie de prof, une vie passée sous silence et tout entière consacrée à la littérature, bref pas très sexy, j’en conviens et n’en espère aucun miracle, mais je suis bien heureuse d’avoir été au bout de ce projet. D’une part parce qu’il m’a beaucoup appris sur « le métier », toutes ces histoires de légitimité, de liberté, de respect dû à une voix plutôt qu’à une langue m’ont passionnée, d’autre part parce c’est un roman qui ne s’adresse pas aux gens qui aiment lire, mais aux êtres humains qui ont besoin de lire. Or, avoir besoin de lire n’est pas forcément un atout, ce peut être, même, souvent, un handicap. Se dire que la vie, bah… tout compte fait, n’est pas si importante que ça et que les livres pareront à ses manquements, c’est prendre le risque, souvent, de passer à côté. William Stoner donne cette impression de gâchis. D’ailleurs c’est une question qui le hante au moment de sa mort : parce que j’ai aimé lire plus que tout, j’ai déçu mes parents, perdu des amis, abîmé ma famille, renoncé à ma carrière et eu peur du bonheur, ai-je raté ma vie ? Quelques battements de cils plus tard, il y répond et, en essayant de le servir le mieux possible, j’y ai répondu aussi. Car en vérité, et nous pouvons l’avouer, que nos vies soient ratées ou pas nous importe moins que cette question posée par un professeur à ce jeune homme gauche, fruste et solitaire qui n’a encore jamais mis les pieds dans une bibliothèque et qui deviendra mon héros : « M.Stoner, M.Shakespeare s’adresse à vous à travers trois siècles. L’entendez-vous ? » Anna Gavalda

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Tout s'avale

Tout s’avale. C’est de Mezz Mezzrow, Mezz qui pourtant ne fit jamais cul sec avec son anche et son embout. Tout s’avale, c’est le cri de guerre du déréglé délicat dont Hubert Michel a enfilé la paranoïa pour ciseler l’ouvrage du même nom. Tout s’avale, du café matinal à la liqueur séminale, au boulot ou au bord de la piscine de l’hôtel La Fortezza de Mondello. Tout. Celui dont on piste les ingurgitations semble évoluer dans un monde curieux, à la fois minutieusement logique et hautement flottant. Le héros vit les coudes posés sur une ample table de désorientation qui lui sert à jouir d’un panorama où brillent Iris ou Klövtill. Parfois des détails surgissent comme des récifs dérisoires : une bouffée de Chostakovitch, du jazz, comment prononce-t-on Sciascia ? Entre toques infimes, dégustations charnelles et ballet foutraque, le monde d’Hubert Michel prend en compte le tangage du temps, le naufrage des corps. Un chaloupé non-euclidien qui, tout avalé, arrive à tout faire passer.

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Tout un été sans Facebook

« Enfin ! Enfin un mort, un mort à moi, un vrai, un homicide garanti sur blessure ! » Telle est l’exclamation que ne peut retenir son illustre rondeur, le lieutenant Agatha Crispies, figure nodale de la police new-yorkaise (enfin, New York, Colorado, 150 habitants et 198 ronds-points, petite piqûre de rien sur la carte, bourgade certifiée sans Internet où ne « déborde que le lait »), animatrice d’un club de lecture et initiatrice de la méthode d’enquête dite associative (transposition à l’investigation policière de la libre association poétique des mots et des idées), face à la ratatouille humaine qu’elle a couru expertiser, hors de sa juridiction, en compagnie du shérif Donald (MAC Donald !!!), un brouet d’homme qui fut sans doute Peter Foster, tué à l’aiguille à tricoter au vif d’une dégustation de lentilles. Agatha se lance alors dans une enquête fiévreuse et non paramétrable durant laquelle on titille une voisine au nom imprononçable, observe un écureuil radioactif, croise un bûcheron au nom de sanitaires, a affaire à la mafia, rencontre le Shakespeare du pressing et Old Joe le garde-barrière, tout cela rythmé par l’ingestion frénétique d’une pyramide de donuts au chocolat. D’autant que les morts s’empilent : un second, foré d’un trou, apparaît, puis un troisième, se balançant à un lustre. Tout cela pour aboutir, après nœud de pistes, raisonnements à tirer dans les coins et crypto-intuitions, à une solution cristalline et évidente. Qu’on imagine Miss Marple s’invitant chez les Simpson, Twin Peaks rebalisé par les frères Coen, et on aura la chance de tirer le bon fil et de passer tout un été sans Facebook grâce à Romain Puértolas qui, après avoir randonné dans une armoire, volé vers le Maroc, et drivé Napoléon dans les rues de Paris, fond en piqué, pour notre plus grand bonheur, sur l’Amérique bien profonde ! Joie !

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Trois mois payés

Soyons francs, à la lettre « A », comme Astruc, c’est surtout « A », comme Alexandre, né en 1923, qu’on connaît et qu’on retient, le caméra-styliste incisif, inspirateur de la Nouvelle Vague, coupable d’avoir livré Maurice Ronet aux mains de l’Inquisition (Le Puits et le Pendule, d’après Edgar Poe, 1964), glorieux d’avoir levé haut Le Rideau cramoisi de Barbey d’Aurevilly (1953) ou éclairé la figure de Sartre (1976). On connaît moins son frère Alain (1924-2001), homme de théâtre, ses soeurs Marianne et Sabine, et pas du tout le père du quatuor, Marcel (1886-1979), journaliste et romancier. D’où l’intérêt de cette réédition signée Le Dilettante. C’est Jean José Marchand qui a déniché cette perle grise titrée Trois mois payés, publiée aux éditions du Tambourin en 1930 (c’est lui aussi qui, avec Barbara Pascarel, en signe la postface). Alors que la mère de toutes les crises, celle de 29, ravage la France, Marcel Astruc y taille lentement une petite tranche dans la vie fade et fiévreuse d’un garçon de bureau mis au chômage avec trois mois de salaire en poche. Petit pactole qui leste encore une vie désormais nette d’attache. Sans être mis à la rue, notre gagne-petit y passe pourtant ses heures et ses jours. Quêtant la bonne aventure avec des minois de passage, flairant la grosse affaire avec des malins sans lendemain, s’embarquant dans des plans maritaux qui prennent l’eau en un rien, notre « homme sans qualités », bien plus qu’en quête d’un boulot, est en veine de réalité. Sentant le réel le fuir, le monde lui échapper, il se frotte aux métiers qui tachent, terrassier, plombier, s’offre aux spectacles qui cognent, accidents, ou hasard qui grise, la Bourse. En vain : il ne se sent plus guère quelqu’un dans un monde qui le tolère de plus en plus vaguement. Tel quel, le portrait sans fard et sans fond d’un abonné absent. Stylo-caméra, déjà.

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U.V.

Une villa, sur une île, au plus fort de l’été. Un jour, un homme débarque et se présente comme l’ami de Philip. Seulement Philip n’est pas là. Il n’arrivera que demain, après-demain au pire, on ne sait pas. Et c’est là que s’opère un premier tri dans le collège des hommes : ceux qui d’emblée incommodent, et ceux qui s’installent. Celui-là s’installe, il se fond même tellement au décor qu’il s’avère vite le convive parfait, l’élément distrayant. Sur trois générations il n’en finit pas d’asseoir une sorte d’emprise, sinon de charme, au point que certains en viennent à le trouver irrésistible, et d’autres indispensable. Seul André-Pierre a décidé de se méfier. Il n’aime pas ce genre de type, balnéaire et bronzé, André-Pierre qui ne cesse de ressasser cette question : mais pourquoi Philip n’arrive-t-il pas ? Pour lui tout alimente l’inquiétude, jusqu’à cette canicule qui entête, qui échauffe les corps avant les esprits. Jamais il n’a fait aussi chaud, jamais la mer n’est apparue aussi souhaitable et haute, juste là, en bas des marches, par où Philip arrivera. Patiemment, Joncour assemble ses pièces, maîtrise le volume des cris et les sautes de calme. Highsmith rôde non loin. Chabrol rit dans le jardin d’en face.

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Un couple ordinaire

Elle : elle confond l’amour et le pouvoir, le couple et la hiérarchie ; sa beauté n’y change rien : faire l’amour avec elle est devenu un supplice… Lui : à force de compromis quotidiens, et toujours à sens unique, il s’est comme vidé de lui-même ; le seul soleil de sa vie, c’est sa petite fille… la menace d’en être séparé le maintient muselé, enchaîné. La grâce d’une lecture lui ouvre enfin les yeux, le guide, le bouleverse : il entre en dissidence. Avec un humour grinçant, Isabelle Minière dessine le portrait incisif d’un couple bancal, où le pouvoir tient lieu d’amour ; elle dépeint le désarroi d’un homme qui à la moindre rébellion se voit accusé de machisme ; elle montre comment la lecture d’un livre peut changer la vie – et, ce faisant, rend hommage à Plutarque.

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Un grand voyage

"C'est un Calet. Un petit Calet rond, dur et blessant. Un petit caillot de douleur veiné d'humour rosse et toxique. Un petit roman déposé par la houle des jours, où clapote à l'endroit des tripes une nausée douceâtre. Elle est là ; il fuit ; elle le colle et le suit. Paru chez Gallimard en 1952, ce Grand voyage narre le périple sur la rive Amérique d'un drille souple et tocard, Germain Vaugrigneuse. Amouraché, puis lâché, il joint une bande d'anars sans grand soir sur qui tomber ; suite à quoi il se lie à quelques âmes, putes aux petits pieds, gondolières de la Samar. Parmi un réel déteint comme un vieux décor, Germain louvoie, se cogne, mâchouille, n'avale rien. Un jour, tâte de la drogue, s'y plaît, s'y enlise… Là encore, à la longue, rien à étreindre. Mais Vaugrigneuse freine à l'avant-dernier chèque, s'arrache à sa palette de ratés imbibés d'héroïne, et rembarque."

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Une époque formidable

Sept, ils seront sept, les chapitres du livre de Michael Bracewell ; sept comme les vieux démons ou les étapes d’une marelle sociale à laquelle joue un narrateur au ton sifflotant et à l’œil d’acier. Sept chapitres pour conter le périple d’un petit bureaucrate de la City qui en sillonne le dédale, en grimpe les étages, en répertorie les objets, les sites avec l’aisance affolée d’un rat de labyrinthe. Comme une sonde à la surface d’une planète glacée, il en capte tout : odeurs, couleurs, visages, tics, habitudes, menant une sorte d’ethnologie caustique du petit peuple de papier qui vit dans ces lieux, accrochant des tableautins-minute qui sont autant de trophées sagaces. Et c’est ce qui fait le charme ambigu, le malaise propre au texte : la sensation d’une victime plus lucide que les bourreaux somnolents qui le manipulent, celle d’un cobaye qui pratiquerait la fouille de l’expérimentateur. Dans un monde minuté, maniaque qui n’a plus d’axe mais des niveaux, tout fait centre et Bracewell de fondre en piqué sur tout ce qui s’offre à sa vue, finissant néanmoins par être rappelé à l’ordre, nous laissant l’impression d’avoir assemblé lui-même les pièces de la machine qui le broie.

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Va où ta queue te mène

Pour bien se diriger, suivre les frétillements de sa boussole, se caler sur les vibrations de l’aiguille, surtout celle que la nature vous a fichée entre les cuisses. Marcher à la queue, comme d’autres à l’étoile, ou certains au canon, telle est la méthode de Théo Stern, roi mage en route vers un en-deçà de jouissances permanentes, son pénis comme cap unique. Théo Stern, figure connue de la société civile, agit là sous le loup d’un pseudonyme passe-partout. Il faut néanmoins le truchement malin d’une étudiante, Jill, et les ombres capiteuses, les sièges « moelleux » d’un bar chic, le Crillon, pour ouvrir les écluses d’une mémoire libertine bondée de noms, soûlée de frottements, frôlements, épanchements multiples, postures et caresses complices. Le coup d’envoi a lieu sur un cône de sable, de nuit, au cœur d’un chantier, suit Frédérique pour de l’amour en chambre (de bonne), Clémence tôt partie, Anne-Laure, Mélanie, Laurence l’infirmière, etc., une rafale de petits noms, une parade méticuleuse d’instants choisis, de jouissances précises ne cesseront de défiler, spasmes annotés avec humour par des notes d’une érudition caustique. Les variations semblent infinies, de la petite mélodie physiologique, pays, physique, circonstances, le carrousel n’a de cesse de tournoyer, l’aiguille de vibrer. Le pôle sexe est en vue, toujours à reconquérir, jamais atteint. Entre l’indolence acérée d’un Frank et les frénésies d’inventaire d’un Bonnand : voilà Théo Stern, son minutier érotique et ses vaginales annales.

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Voyage, voyages

Patrick pense partir. « Partir ! » pense Patrick. Il ne pense même qu’à ça, dépense surtout pour ça, cogite, médite. Mais y aura-t-il une suite ? Patrick en tremble, tout au bout du plongeoir, piétine dans l’entrée, n’ose pas sauter dans l’inconnu, se risquer enfin. Il a pourtant tout pour, Patrick : une valise bien neuve, des tongs, un couteau de survie façon Rambo et une maîtresse thaïlandaise aux poils rasés. Croupier dans un casino avec vue sur la Manche ; otage d’un microstudio où il millimètre avec délice ses déplacements ; familier d’un voisin, Pascal, qui a hérité de la vie comme d’un grand piano sans cordes, il s’affaire surtout à scruter les dames, à cartographier avec des luxes de sonde cosmique leur entrejambe. Mais tout cela nous fait-il un ailleurs ? Un petit traité de vaticination compulsive et de remise au lendemain signé Laurent Graff. À part ça, on part quand ?

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Vu

"Il n'y a qu'eux pour être comme ça, des porte-malheur ambulants, des parapoisses. Des chasseurs d'or gris où le pépin vaut pour la pépite. Eux, ce sont : la douairière sur son trône, le père louf, la mère et les mômes. Une famille en or pour ceux qui s'engraissent du malheur du monde. Jugez plutôt : ils ont un champ ; eh bien c'est dans ce lopin de rien que vient s'épandre un Boeing plein à craquer de victimes non consentantes. Alors par là même, les mange-mouise de l'info s'intéressent et délèguent l'Ampoule, un journaleux cameraman, pour faire le plein d'images atroces. Mais voilà, problème : la mouise, c'est comme les miracles, ça ne prévient pas et il y a des jours sans. À peine là, c'est l'accalmie : les bévues s'éclipsent, les drames ont du vague à l'âme. Que voulez-vous, quand le malheur des zincs fait le bonheur des autres, c'est tout Vu."

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Vue sur la mère

On connaît l’enfance « vipère au poing » ; on la connaît moins « couleuvre au cou ». C’est en effet la situation du récitant, qui nous vient au monde strangulé par son cordon ombilical : image d’une dépendance et d’une appropriation maternelle reptilienne avec laquelle il va bien falloir ruser. Toute mère est unique, mais l’espèce recèle des variations infinies : oublieuse, farceuse, voleuse, frondeuse ou, comme dans le cas présent, celui de Julien Almendros, dévoreuse. C’est en effet dans un espace aérien redoutablement surveillé qu’évolue un narrateur toujours en vaine de trouées, d’escapades et d’échappatoires ; secondé par un père en majorité fragile et un frère en minorité relative. Reste le chien, enjeu de toutes les conquêtes. La mère : faire avec. Avec ses coups de gueule, de sang, de blues, de poing sur la table, sa manière de traquer les coups bus en douce et les clopes ou les joints grillés sous le manteau. Sa manière surtout d’assaillir les copines. Tant d’électricité accumulée, un jour forcément se résout en éclair : « Connasse ». C’est soudain, sec, spontané, mais ça touche. Cœur de cible. D’un petit mot, Julien, de sa mère, a fait une femme. Plus de mythe, une simple femme, à qui l’on n’a plus rien à dire. Rien. Que du calme, enfin.

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