Catalogue livres thème : Chroniques


À l'attaque !

Marc Bernard, jeune Nîmois, débarque à Paris en 1923 où il travaille à la SNCF. Parallèlement, il poursuit en autodidacte son éducation littéraire. En 1928, Henri Barbusse lui confie la critique littéraire du nouvel hebdomadaire de gauche à vocation artistique, scientifique et sociale, Monde, qu’il vient de fonder. Marc Bernard s’y fait remarquer en livrant de courts essais, parfois intimes, souvent saignants : il n’est encore « personne » et se trouve d’autant plus libre. Monde, qui devient très vite l’antichambre du Groupe des Écrivains prolétariens de Poulaille dont il est l’un des acteurs majeurs, sera durant plus de quatre ans le moyen de porter ses convictions révolutionnaires qui s’écartent rapidement de l’orthodoxie communiste des années 30. Il y attaque les « écrivains bourgeois » (d’Aragon à Daudet), les « catholiques amers » (Mauriac), les « mièvres » (Jaloux, Thérive), ceux qui ont « renié leurs origines » (Giono), tout en exhortant les intellectuels à s’engager plus fermement (Guéhenno, Berl). Ce sont les débuts « fracassants » de cet écrivain que nous donnons à lire aujourd’hui.

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Articles de Paris

Parus dans Libération durant l'hiver 1988-1989, ces « articles » assemblent en quelque sorte l'herbier, ambulant et pédestre, d'un flâneur. À la surface de Paris, Pierre Marcelle, le prévôt des marcheurs, prélève de menues parcelles : une placette, rue Didot ; un billard à Clichy ; un pont aux Buttes-Chaumont, etc. Articles de Paris, ou l'esquisse du « plan de Paris pour gens de tout repos » dont rêvait L.-P. Fargue en 1938.

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Bestiaire amazonien

Allons-y d’un terme: zoophanie! Fête de la créature, apothéose du vivant livré cash en sa bigarrure, ses glapissements et ses odeurs! L’arche toute, réduite à ses plus superbes singularités et offerte compactée! Tel est l’ouvrage que nous offre François Feer en son Bestiaire amazonien. Ce ragoût biotopique, mitonné avec sapience et saveurs, avoue une foule d’ingrédients jolis: l’alouate hurleur ou singe flamme qui fait de la sylve détrempée un gueuloir, le tatou nous dit tout (et surtout qu’à la façon des conquistadors, il sommeille en armure), les pécaris dorment en groupe, le Coq de roche se la joue, l’agouti est «le jardinier distrait de la forêt», le pian est hors d’âge. Ajoutez à cela une belle pièce de jaguar, une pincée de phanée, de la Carollia, du piaf poids mouche, nappez avec de l’homme. Vous obtenez un bestiaire maison, goûtu et futé, un cabinet de curiosités à nourrir deux fois par jour. Et c’est à volonté!

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Comme Baptiste …

"Féru de trouvailles pour peaufiner la Création, l'homme a inventé l'anxiété, fille de l'angoisse, et éleva sa nichée nombreuse : le tourment, le tracas, l'insomnie, la bile, le souci, le stress (dernier-né)… Il a fallu lutter ; on suscita en riposte les tranquillisants. Huit textes mènent pour nous une parade chronologique des « anxiolytiques », souvent surprenante : de la massue à la lyre, depuis l'argent jusqu'au discours. En clôture de visite, Jacques Perret pointe du menton le cap de Bonne-Espérance : la force de caractère. Une bonne dose et vous vivrez heureux, agile, frondeur et calme… comme Baptiste. "

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Dires étonnants des astrologues

"L'homme, on le sait, est obsédé par la fuite du temps. Voici donc le portrait-robot des douze mois les plus recherchés. Mars, son âme retour du pressing, se risque au-dehors. Il scrute les oiseaux se concocter un nid. Triste Avril, où tout est vrai, sérieux. Mai, le tauromachique, le polygame. Chaleur de Juin, mois où l'on disparaît dans l'épaisseur du sol pour y fuir la canicule, et, plus encore, celle d'Août… Novembre s'orne d'un pharmacien ; Décembre meurt en mer. Janvier, mois en haine, se terre en famille aux confins d'épaisses futaies. Enfin, Février le suit, qui semble mou et erratique. Comme l'huître ou l'apôtre, le mois va par douze. Grâce à Vialatte, il n'est plus haïssable !"

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En bonne compagnie

Jouissant pleinement d’être « en bonne compagnie », André Fraigneau invente sous nos yeux un nouveau temps grammatical : le passé présent, dit encore le « présent du subjectif ». Il fait de la mémoire un sport d’équipe, une aventure commune qui incarne tout un art de renouer, de revivre : il faut être deux pour se souvenir. Loin de la remembrance pesante, il s’agit de reviviscence : pas de sonnerie aux morts, mais l’indomptable jazz-band du souvenir ou le crépitement d’épinette des petits moments élus revenus gratter à la vitre. Les morts jaillissent sous nos yeux comme foulards hors de la manche ; la présence des vivants se concentre. Voici Anna de Noailles, loquace et crépusculaire, Christian Bérard, bordéliquement chimérique, Brasillach pour le bras dessus, bras dessous de toute une vie, Dior célébrant la messe pontificale d’une nouvelle collection, Cocteau-ci, Cocteau-là, Morand for ever, Radiguet radieux, Nimier. D’ondoyants croquis d’un seul trait que croise une visite aux mannes mexicaines de D.H. Lawrence ou à l’atelier d’Henri Sauguet. Fraigneau ne monte pas en chaire, ni ne polit sa boule de cristal, « abstracteur de quintessence » ; il se contente de fermer les yeux et de laisser monter vers lui le passé comme un parfum. Pas d’absence, rien que d’invisibles présences traduites par le clavecin d’un style tout à tour sec et foisonnant.

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Fériés

Marcelle marche. Il flâne comme il respire : lentement, à fond, en détail. Humant Paris à pleines jambes, il s'étourdit de quelques lampées de bitume sous la langue. Aujourd'hui, c'est pause. Pierre Marcelle prend Paris au bivouac, à l'heure des chants et du repos. Il y a des jours, comme ça, où Paris freine et s'offre des plages de débrayage urbain. C'est, en l'an 94, ces quelques jours où la ville fait relâche : Pâques, fériée sans féerie, Paris évidé comme une coquille. 1er Mai, où les travailleurs se ruent dans la rue qui se fait lit pour leurs cohortes. 8 Mai, petite feria guindée et militaro-cocardière ; l'Ascension ; Noël… Marcelle se fait zapper par l'actualité socio-policière, abbé-pétro-kouchnérienne, Sarajevo, Goma, Kigali. La marche se casse à ces kiosques où l'actu vous accoste toutes plaies dehors. Que voulez-vous, il y a les jours avec et les jours sang.

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Galipettes arithmétiques choisies

"D'aucuns sont prêts à toutes les additions, d'autres tapis dans leurs retranchements : les nombres ne se chiffrent pas, tant ils sont illimités. Ils ont compté pour nous, on les retient. Très vite ils tournent au symbole : 1515, 33, 007, 36.15, 21 x 29,7, etc. Voici donc, pour ces numéros marrants, des scénarios cocasses. Avant tout, ils se tracent, ont forme et figure ; costumons-les, et l'on obtient toute une sarabande de petites bambochades quantifiées se dénouant en morale, chacune livrée avec son blason. Après quoi, pour réviser, quelques « Exercices arithmétiques appliqués » sont proposés au lecteur."

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Grognards & Hussards

"Grognards & Hussards appartient à la mythologie littéraire. Alors que Sartre semble indémodable, et que les intellectuels s'engagent – tout au moins s'interrogent –, trois drôles de pistolets (Nimier, Laurent, Blondin) viennent réveiller une droite littéraire mortifiée par ses tocades vichyssoises. Voilà pour les Hussards. La riposte s'organise en la personne des mandarins de la critique, Kemp et Henriot. Ce sont les Grognards. Entre ces petits soldats et ces francs-tireurs, le ton monte ; Bernard Frank les renvoie dos à dos. À une trentaine d'années de distance, ce texte brille toujours par son acidité et son mordant." Reparution en 1989, édition augmentée de La Turquie.

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Humeurs

Revenu d'outre-barbelés, Guérin n'a que peu de goût pour le fricot littéraire. La littérature, pour lui, revient sans cesse à vider ce furoncle d'orgueil bête qu'est le mammifère humain : c'est l'art de la plaie à nu. Les cinq essais ici rassemblés vont dans ce (contre) sens. Il s'escrime d'abord contre Les chercheurs d'illusion. Puis vient le tour des nantis, de Maupassant notamment. Échappent au massacre Katherine Mansfield et Nathalie Sarraute. Pour finir, Guérin a un ami : Albert Camus. Pas celui de L'étranger, déjà lointain. Celui de L'été, une merde, dont, bon prince, il corrige la copie. L'homme est faillible : là est le mot de l'énigme, et la clef du roman, de tous les romans.

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Jeunesses

D’emblée, Calet, la jeunesse, ça n’est guère sa chose. L’écrivain qui scrute la vie comme on se cure un ongle, le passant qui semble avoir toujours eu quarante-trois ans, qui arme sa prose gris tendre de petites phrases sèches et percutantes, cet homme-là court après sa jeunesse « comme un chien après sa queue ». D’où, courant d’air frais, bouffée de verdeur, un goût soudain pour celle des autres. Fringale qui prend la forme d’une série d’enquêtes journalistiques commandée par Elle en 1954 et qu’aujourd’hui préface et annote Jean-Pierre Baril au Dilettante. Calet chez ces jeunes (en crise, dit-on), ceux du Paris de la guerre froide, c’est un peu Maigret au square. Une cure de jouvence et un exercice de curiosité et en même temps le spectacle d’un formidable écart de densité : babil contre désenchantement, mi-octobre face à début mars. Ces jeunes, Calet va les chiner dans tous les milieux, les convoque dans des lieux divers, bibliothèque, galerie d’art, librairie, café parfois (Le Flore), les questionne sur tout, leurs goûts et leurs amours, leurs projets et leurs familles. À l’époque de Brigitte et d’Angélique, découvrons donc Cathy, Thérèse, Marie ou François. De tout cela, de ces vies en boutons, Calet retirera un sentiment de frais bonheur, l’impression d’avoir remonté le temps. Une occasion de s’extraire de sa peau épaisse. Cela dit, «de moi, que pense-t-on ?»

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L'Oiseau du mois

"Vialatte est inextinguible. Il narre par le menu des faits divers piquants à base d'hommes ternes et de chiens savants, de bric-à-brac et d'antiquités tardives. Le monde qui en découle est un grenier dans la rue où la main agrippe ce qu'a promis le rêve éveillé. Pour lors, l'année est un perchoir à étages, une volière chaotique. Janvier est le mois du Pic-Vert, marteau piqueur des troncs. Février, du Corbeau, qui raffole des potences et de la dignité. La Chauve-Souris se heurte en mars aux voûtes des châteaux ruinés. L'oiseau d'avril, c'est l'Auvergnat dur au froid, lyrique, sociable et aventureux. Le ciel de mai voit passer la Sorcière, qui cingle vers l'Allemagne pour pique-niquer avec le diable. Puis ce sont la Chaisière, l'Oiseau de malheur, l'Oiseau rare, l'Oiseau de Gripschitz ; l'aile de Bœuf est un des bons morceaux de ce volatile émouvant et laborieux."

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Les Collectionneurs

"Jacques Perret est un philaphile. Le philaphile est un collectionneur au carré, un amateur d'amoureux, un curieux des fondus et des toqués. Enfilade de tableautins roses et tendrement cocasses, ce recueil de courts textes nous initie aux rites de singulières tribus : celle des philatélistes (les timbrés) ; celle des numismates (d'antiques monnaies sans prix sont leurs plus belles pièces de collection) ; celle des philuménistes (ou comment s'enflammer pour une boîte d'allumettes) ; celle des fibulanomistes (ils peuvent en découdre pour un bouton), etc. Un livre réservé aux… bibliophiles ?"

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Les Poissons sont indomptables

Alors que François Feer marine dans les eaux placentaires, sa mère en mer s’immerge dans la baie de Portissol, là où sévissaient Cousteau et son bathyscaphe. On le voit, pour l’auteur des Poissons sont indomptables,  les sous-marinades commencent tôt et le passage de la macération utérine à la plongée se fera sans problème. D’où ce livre de fonds où il s’immerge dans le bain de son passé subaquatique pour y pêcher quelques souvenirs, prises à qui sa plume garde l’œil frais et que les dessins d’Alice Charbin maintiennent bien frétillantes. Alors suivons ce guide porté sur la bouteille (dorsale) et découvrons : le Napoléon, chapeauté d’une bosse qui lui vaut son impérial surnom, le Barbier ou décrapoteur d’écailles, l’alliance stratégique du gobie et de la crevette, Jojo, le mérou-patate, la tortue écaille, le poulpe mou et rapace, ce grand lymphatique de Requin baleine, le polype bâtisseur à qui l’on doit la Grande Barrière de corail, cette Muraille de Chine océanique, les poissons-palettes des mers du Sud, d’autres encore. On joint aux jubilations de cette quête en profondeur, quelques menus conseils et rudiments d’histoire visant la tribu des scaphandriers et un lexique pointu qui fera sortir de leur abyssale ignorance ceux qui méconnaissent le «dugong», les «lardons dans la purée de pois», l’«art de plonger tek» ou de «ratisser les gorgones». Après Bestiaire Amazonien et ses peuples piaillants, criants et gambadants, voilà le guide Feer du peuple muet, affairé et rôdeur des bas-fonds océaniques. Plongeons-y sans modération. Plouf !

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Les Rues de ma vie

Bernard Frank, sa phrase ressemble à un chat, à ses chats, innombrable, fluide, étirée, émaillée de retour de griffes et de bonds bien calculés. Une phrase qui longe une vie, la sienne, comme un chemin de canal ou une route de corniche ; une vie qui tient en effet, selon les années, du halage ou du ski nautique. Les Rues de ma vie relève de l’exercice de mémoire (comme il y en eut d’admiration), du vide-greniers et de l’herbier. S’y croisent les présences familiales, chéries et intempérantes, des maîtres queux et les commodores de l’édition, Sagan et Fellini, quelques reines de la nuit et un vieillard qui saigne du nez. Des soixante ans d’une existence passée à flâner, goûter, écouter, croiser, écrire, il découle ce plan aux pliures cassantes, cet agenda illisible d’avoir trop macéré dans les eaux du souvenir, ce carnet d’adresses obsolète. Les rues y servent de repères, les demeures de balises, les arrondissements deviennent des îles pour naufragé urbain. Mais l’on sent vite que l’essentiel, chez cet hébergé professionnel, ce virtuose de la saveur et ce mélancolique, est ailleurs : c’est le cœur qui se souvient et la mémoire qui enregistre. Évoquer, c’est peut-être trahir les faits pour sauver l’émotion. Ne nous trompons pas d’adresse.

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Microclimats

Chaque mois, librement, curieusement, Nicole Vedrès se choisit un amant. Des amants d'une fois, qu'il lui faut circonscrire, soupeser puis croquer crus. Des amants consentants qui sont les sujets chaque mois changeants de ses chroniques du Mercure de France : Barthes ou Friedmann, Comte ou l'Abbé Pierre, Paris, Balzac ou Fantômas. Petit choix intime où se noue le propos, se règle une optique intellectuelle et s'orchestrent coups de griffes mérités et chatteries méditées. Une manière de hasard où le sujet n'est jamais donné mais trouvé, hasardé. Des « lettres anonymes qu'elle s'envoie à elle-même », des portraits qui se décantent en auto-portraits, des croquis où le paysage mûrit en miroir. Le souvenir de Calet défunt inaugure cette étagère sans ostentation, cette parade des émois sincères. Un Calet qui vient de nous quitter, contraignant la romancière à faire un billet nécrologique d'une lettre amicale ; Calet qui s'en reviendra, plus loin dans le livre, à la faveur d'un autre hommage où l'amitié la plus intense peine à faire plier la douleur. Puis viennent des souvenirs de Paris et l'apparition de ce gentleman du braquet qu'est Bobet (Louison). Par instant, c'est une petite phrase de Balzac ou un gag téléphonique qui déclenche sèchement, rire ou stupeur, le petit flux méditatif. Car tout tient, chez Vedrès, dans ce mélange de ténuité et de fermeté, cette pose trop sage de la voix qui amène, soudain, avec une habileté de kleptomane, des souffrances impromptues, des déséquilibres fatals. Nicole Vedrès chronique comme on chine, en flânant, l'œil ouvert, la main fureteuse. Tout lui fait chronique, subrepticement, fatalement, mais toujours savoureusement.

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Obsessions

Avec Christophe Bier, fils de Pic de la Mirandole et de Brigitte Lahaie, le bis a son Bossuet, le X son Savonarole et la culture populaire, depuis la gazette à un sou jusqu’aux dernières bobines de Jean-Pierre Mocky, son encyclopédiste le plus jubilatoire et son érudit le plus impitoyable. Tous les samedis à 22 heures, en clôture de l’émission Mauvais Genres sur France Culture, comme pour offrir à l’ensemble un clou digne de ses déviances et le cimier d’un somptueux exercice rhétorique, le maître Bier, œil bleu lorrain, diction au rasoir, veste stricte, escarpins Ernest et queue-de-cheval tchétchène, monte en chaire pour pleurer la mort d’un bisseux illustre, déplorer le départ d’un cinéaste navrant ou d’une cover-girl aussi mignarde que sa gloire fut brève, témoigner d’une lecture sulfureuse, chanter l’effort d’un fanzine unique en son mauvais genre ou pousser à la visite d’une exposition interdite. Avec sa minute Bier, Mauvais Genres isole son élixir et opère sa quintessence. Cette année 2017, alors que l’émission impossible commémore ses vingt ans, l’idée nous est venue de vous proposer la substantifique moelle de ses chroniques, cent trente deux invocations triées sur le volet. Le sommaire fait frémir, d’une nécrologie du nain Piéral à l’apologie de l’éditrice scandaleuse Marie-Laure Dagoit, en passant par les acteurs-gorilles ou les starlettes bavaroises, Sim ou Maciste, gros calibre ou vampires nues, fumetti italiens ou acromégales hollywoodiens, c’est tous les hors-pistes et les mis au ban, les monstres et les déviants qui sont panthéonisés par ce Malraux de la planète freak : entre ici Christophe Bier, avec ton cortège d’ombres !!!!

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On progresse

L’homme, j’espère que je n’apprends rien à personne, est un mammifère dressé qui vit essentiellement dans les supermarchés. On peut, là, l’observer à loisir et noter le fonctionnement de son mode de vie. C'est ce qu’a fait l’anthropomane Alain Bertrand, un disciple de Vialatte ayant emprunté, sans la rendre, la boîte à outils de Carelman, passionné de cet espèce d’être. Il nous le catalogue avec minutie et détaille le sens rituel du barbecue, l’essence tragique de l’applique murale, l’ambiguïté du string, la fonction psychique du magazine usagé (dit de salle d’attente) et celle, anxiolytique, du Tupperware. On y apprend que « la machine à café est une vache à lait sans le fumet de la campagne ». Grâce à lui, le sous-texte affectif du vernis à orteil tombe le masque, le caddie trouve enfin un avocat et le tire-bouchon sa définition absolue : « le tire-bouchon déplante le liège et enchante le verre. C’est l'enfant naturel de la vrille et du flacon ». Il y en a encore un stock à déballer, j’ai tout dans le coffre arrière. Bilan : un livre essentiel pour survivre en milieu humain, le plus dur milieu du monde. Alain Bertrand «connaît l’homme comme s’il était la grand-mère du diable» : suivez le guide !

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Papiers gommés

A.D.G. C’est comme on aime ou tel qu’on le souhaite : Auteur de Dommages Graves, Appliqué à Déconsidérer la Gauche, Avide De Gaudrioles, etc. Dont acte avec cette goûteuse rafale de chroniques qui nous parvient, posthume, signée par le grand homme et parue entre 1993 et 1996 dans Le Libre Journal de la France courtoise (sic, un pur bonheur). Alors prenez place, dégagez du temps (c’est copieux), nouez la serviette (ça tache), tenez bien les couverts (c’est charnu) et mangez lentement pour bien recracher les douilles (poil au...). Au fil de la dégustation, il vous sera causé des Fastes de la France socialiste, du pelvis de Balladur, du père croque-mort d’Ariel Gravement Dombasle, de la pollution de l’Everest, de la mise à mort des femmes girondes chez les Dowayo, de l’actualité fortéenne (et de ses variations), de Roger Hanin, etc. Las, notre homme avait l’encrier bastonnant et un goût marqué pour l’uppercut de plume. Alors pour éviter la rogne des lapidés et la hargne des compissés, on a blanchi le texte, servi caviardé de ses passages les plus dérapants. Question : pourquoi le caviar, qui est noir, sert-il à désigner la censure, qui laisse la page en blanc? Interrogation vialattienne (la grande houle qui porte ses pages) à laquelle aurait sûrement répondu cet Artiste en Dérapages Gondolants : entendez A.D.G.

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Paris, mon pote

Nom : Giraud, prénom : Robert (la maison accepte également Bob, avec le rond de serviette d’un « O » moelleux à souhait), profession : flâneur virtuose, flânocheur émérite, maître-rôdeur, promeneur comme on a l’œil bleu et le menton pointu. Une vie à laisser la trace de ses coudes sur tous les zincs panaméens, à empreindre le bitume de la sculpture de ses chausses. Grand du comptoir comme d’autres d’Espagne. Une rue parisienne où l’on ne croise pas Giraud n’est qu’une voie publique ; les zincs qu’il n’honore pas, de simples débits. Son œil fait tout, sa capacité à humer les ambiances, papiller l’arôme d’un comptoir, nous le livre tout fumant. Dont acte avec ces chroniques : on s’y heurte à Vincent Scotto ou Doisneau (le jumeau stellaire), on y serre les mains fragiles de Fréhel, on y croise des gitans en route pour inhumer en une sépulture secrète un parent conservé dans du sel, on écoute Jojo le Verdurier, on s’égare aux puces de Clignancourt (« cet Angkor de la brocante »), voilà Nénette faite au Mercurochrome, tant d’autres ... « Choses bues » jusqu’à la dernière goutte du terroir parisien dont cet ingénieux des Vins et Trottoir nous parle avec des finesses de braconnier. Laissez-vous prendre.

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Parlons peu, parlons de moi

Au français, il manque un mot, un verbe pour être exact : « se berroyer », « je me berroie, tu te berroies, etc. » Sens : parler de soi avec une tendresse rosse, un cynisme feint, sans narcissisme excessif et avec un goût certain pour l’autoportrait bichonné. Origine du mot : l’écrivain, acteur et journaliste français Jackie Berroyer né à Reims en 1946. Soi est un sujet que Jackie Berroyer connaît comme sa poche. Il nous parle de lui comme un instituteur de son cancre préféré, impitoyable et émotif, la taloche caressante, précis et attentif. Parlons peu, parlons de moi, son deuxième livre au Dilettante, regroupe les chroniques données principalement à la revue suisse Vibrations (LA revue suisse sur la musique dans tous ses états), chroniques qu’il assortit d’exégèses attendries et distanciées. Comme dans ses proses il parle souvent de lui, j’entends déjà les commentaires : ah oui, du tout-à-l’ego sans passer par la case filtrage, irrespirable. Eh bien, non, car Berroyer berroie. D’abord, il nous parle des autres avec des larmes dans la plume ou des sourires plein la phrase : de Miles Davis souvent, sinon un peu de Miles Davis, parfois de Miles Davis, mais la plupart du temps des jazzmen et des soulwomen (dont la femme de Miles Davis), de Grant Green et de mille milliards d’autres musicos, de ses girlfriends passées, présentes et à venir, des potes de toujours et d’Emmanuel Lévinas et de Rory Gallagher, cite Corbière et Michel Serrault. Bref, « berroyer », c’est parler de soi pour mieux aimer les autres, s’aimer soi pour mieux parler des autres. Le genre de livre bouée qu’on rouvre à chaque tangage, au moindre coup de bleu. Vive les berroyeurs ! 

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Poussières de la route

Et voilà Calet qui s’en revient, par les soins du Dilettante et de Jean-Pierre Baril, avec sa petite voix, sa grenaille de mots comptés, tassés dans ses phrases courtes, son pas inlassable et son cœur lourd. Un Calet d’après-guerre, qui a vécu de débrouilles et d’opportunités et qui tente de refaire le point, de se faire de nouveau entendre en publiant ses textes dans toute presse accueillante, une presse aux noms proches de lui au point d’en tracer un portrait : Combat, La Rue, Action, La Femme, Bref. À l’image des vendeurs de cartes postales à la sauvette, Poussières de la route nous déroule une série de textes qu’unit le regard de Calet sur le monde, le regard goguenard et interdit, l’œil tout à la fois lucide et surpris du monsieur là par erreur et qui pourtant s’investit ; le fraternel passant déçu et amusé. Il nous parle de ses rêves de table en bois ou de Daladier, des vacances ou d’Herriot, de l’Opéra où l’on joue Rameau et de stock-car, de la mer et du souvenir. La France d’après-guerre vue par Calet, exaspérante de parlottes clinquantes mais touchante tel " un petit bal perdu ". Par chance, nous reste le Douanier Rousseau qui " rafraîchit le cœur " et Paris " qui tient chaud ".

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Rêveries

"Parfois, on voit se poser sur ces petits perchoirs de fer blanc que sont les présentoirs de presse, un étrange oiseau noir-blanc-gris. La star, en couverture, y est nue, assise ou en mouvement ; pas d'agrafe et la taille d'une nappe. Il est dit Égoïste. Ce n'est pas une revue. Un promenoir plutôt, un lieu de retrouvailles, d'instants chics, un espace de souvenirs. L'album d'une famille qui ne se croise que rarement, de défilés en salons. Pas étonnant qu'on y tombe sur Bernard Frank dont les chroniques qu'il y a publiées font aujourd'hui la matière de ce volume, précédées de deux autres parues dans une revue météorite qui n'eût que deux numéros : Le Journal littéraire. Frank y parle de tout, donnant, avec son style indolent et coupant, l'impression d'écrire couché, croquant une pomme verte. Lire une chronique de Frank donne le sentiment de tomber sur un plomb de chasse en savourant une brioche. Fève de fer. Saveur et rosserie. Infatigable flemmard, Frank chronique son cœur (« cette pompe sans mordant », disait du sien Michaux), son passé amoureux, littéraire, ses amis. Il voit la vie en rosse, avec un nuage d'amertume et une grande rasade de saveur. Alors, rendez-vous au bar du Dilettante. Demandez un Frank. Cocktail maison."

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Si je devais…

Ne cherchez plus ! C’est bien elle ! Germaine Beaumont, grande prêtresse de l’onde courte policière, fomentatrice, avec Pierre Billard, des inoxydables Maîtres du mystère et débitrice agréée, chez Plon, de policier ayant un nom et de la facture. Mais la Beaumont, ça n’est pas que ça, quelques millions d’assidus massés, à la veillée, autour de la grille du haut-parleur comme à l’entour d’un petit âtre grésillant. Il y a une vie hors micro et ce livre nous le rappelle. La Beaumont fut, avant guerre, une diva du billet preste, une virtuose tout en replis et griffures de la chronique incisive. Cette amie de Colette et collaboratrice des Nouvelles littéraires, eut, d’instinct, les qualités de cet art martial : sens du médaillon, style précis, dense et aérien, métaphore à bride courte et bien pesée et surtout un flair exquis pour débusquer les failles secrètes, les double fonds aurifères et les armoires à squelettes. Observons-la titiller nos penchants, nous parler décembre ou coquillage, chanter Dickens ou Zénaïde Fleuriot, évoquer l’ennui et les vacances. L’air de rien, avec un rythme badaud et comme en croquant une pomme verte, Germaine Beaumont observe le quotidien de près et comme n’y tenant pas. Flâneuse assidue, elle invente l’art des menus un rien insondables et du passagèrement décisif. Là où l’on ne voit goutte, elle discerne des perspectives, débusque des paysages, fait résonner des hantises. Bien avant Frank et Vialatte, nos modestes sortilèges mis à scintiller : Germaine Beaumont.

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Sympa

C’est ainsi : plus les temps sont durs, plus les gens sont mous, plus les ombres s’allongent, plus ils s’encocoonent contents, se lovant sous la couette lavable de leur prêt-à-penser nigaud, n’offrant guère au talon d’airain de la violence généralisée qu’une consistance mollassonne qu’agrémente un sourire bonasse de réglisse éventée, des mirettes de cockers neurasthéniques et surtout, le pire du pire, une dévotion pour le « sympatoche », un goût du cool, de l’équitable, de l’écoute Bisounours qui donne la nausée. C’est pourquoi, avalant quatre à quatre les marches de la tribune et s’emparant du micro comme de l’épée de Condé, Alain Schifres (dont on sait l’application virtuose à crier haro sur les poncifs) dénonce, au fil de Sympa, le devenir chamallow de la conscience occidentale et décrète la Saint-Valentin du cliché, la Saint-Barthélemy de la neuneuserie béate et l’éradication du poutou. Tout y passe : le goût du calinou, la coolitude organisée, les marronniers de l’info et la sacro-sainte mamie, le culte du « c’est mieux sans » qui promeut la voiture sans conducteur et la Terre sans hommes, la dictature des « cellules d’écoute psychologique » et l’omniprésence du « Rien ne sera plus comme avant » faisant du petit bois des « quadras » avenants et des « mousquetaires » d’un jour, pilonnant sans trêve les « santons du sympa » regroupés dans la crèche à ravir de la niaiserie commune. Pour une France sans sucrette ni additif de synthèse, votez Schifres ! (et surtout lisez Sympa).

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Tout s'éclaire !

À la lettre "C", le tout-venant des dictionnaires vous soumet "con", "cartouche", "cadavre" et "crétin". Les pensées lumineuses du professeur Choron se révèlent un dictionnaire à penser dans les coins, un abécédaire à rebours, de ceux qu'on se ceinture autour du ventre comme une cartouchière de dynamite pour atomiser le tout-devant de la nigauderie hostile, pour pulvériser les gonfaloniers du pense-petit, les débitants en prêt-à-gerber du paillassonnage intellectuel. Bref, ces pensées sont des cartouches à crever les cons, à encadavrer le gotha du crétinisme. « Un livre utile. » On y apprend au fil des pages, moult choses de bonne venue. Au "Z" d'entrée que la zoophilie est un noble art ; "Y" venant, que l'absence d'yeux est un drame car elle empêche de devenir chauffeur de bus ; à "V" comme viagra, que Maurice Papon aime les souris ; "U" vous enseigne que les appauvris sont nocifs surtout sous forme d'uranihomme cancéreux ; "M" permet de fonder le concept fort de tueur sans frontières pour aérer une planète surpeuplée ; "N" comme Noël, nous vaut un poème (évocation de la fête dindophage et sapinocide). Suivent "Hitler", l'"Histoire" et la "galère", la "fellation" (une entrée forte de cette sentence à jamais frontalement gravée dans nos mémoires : "la quintessence de l'amour, c'est de se faire sucer par une bouche édentée"). "D" voit réapparaître le mot dipsomane jadis intronisé au Dilettante par Éric Holder. Concluons par les "Chrétiens" dont il nous est signalé que ceux dits "de gauche" sont des goinfres car désireux d'un paradis au ciel ET sur la terre. Un comble ! Un livre en forme de fiasque : à chaque coup de bleu ou trou de vase, une lampée de Choron et hardi les braves !

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