Catalogue livres thème : Traduction


Élégance des temps endormis

"Quid ? Emilio de Lascano-Tegui, baptisé vicomte par la fantaisie d'une dame, écrivain, journaliste, conservateur de musée, consul, copinant avec Apollinaire, Salmon, Pablo…, enterré le 14 avril 1966. Alors donc, quelle élégance pour ces temps endormis ? Sous ce titre (paru chez Fourcade le 1er avril 1930) qui fleure la poussière fade se dissimule une subtile machine à détraquer le temps, piège fatal où la durée se débat comme un tigre sous un filet. Voici donc quelques masques surgis crus de la nuit, inoubliés : Raymond, l'ex-curé, ci-devant cocher, champion au jeu de fouette-mémoire ; Osvald, tardif transsexuel ; Mme Salvadores, amie de l'impératrice Eugénie ; Moreau, l'étalon des bordels coloniaux… Pailletant le tout, quelques aphorismes à la gravité farcesque : « Le Moyen Âge, c'est l'enfance d'un orphelin », « La masturbation en a fini avec les demi-dieux »…"

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L'Expédition polaire à bicyclette

Le monde tournait, trop bien, trop vite. Dieu s’ennuyait, accoudé au bar. Il songea à un petit supplément de chaos, un grain de sucre pour gripper l’engrenage, un poil à gratter les âmes. Et Dieu créa Benchley : costaud, flémardeur éclairé, haïssant les enfants au point d’en avoir deux, alcoolique tardif, libertaire jusqu’à en être conservateur. Tel fut Benchley. Ah, j’oubliais : chroniqueur à Life, Collier’s, au New Yorker et à Vanity Fair et accessoirement le plus bel humoriste américain de son temps. Il sera question, dans le mince opuscule que Frédéric Brument a traduit pour Le Dilettante, notamment d’un « voyage au pôle nord en bicyclette » (marque Radley). L’expédition Benchley/Life étant censée faire pièce à Amundsen avec son dirigeable. La soixantaine de pages brûlantes d’héroïsme et d’imprévu redoutables va nous mener des bordures de trottoirs new-yorkaises à Mount Kisco. La plume passant de Benchley à son fils, on y suivra l’intrépide cohorte menacée par la perte d’un boulon, des querelles internes, des rencontres fructueuses. Tout finira, comme toujours chez Benchley, par un bon somme. Unissant leur voix à cette mémorable relation (et chef-d’œuvre d’humour polaire, j’entends à froid), suivront quelques considérations sur les porteurs de valises, l’art de l’observation participante et un bref traité touchant cet art suprême qu’est… la somnolence. Benchley ou l’art de dormir de rire.

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L'Île de la tentation

Ecce Leacock ! Bien connu de nos services pour une prouesse majeure : faire rire dans sa loge, aux éclats et de façon inextinguible, Groucho Marx lui-même. Outre cela une fouille approfondie ne révèle rien de suspect (et c’est cela qui est suspect, très suspect !) : canadien anglais, spécialiste d’histoire et d’économie, fort grand lecteur et biographe de Dickens et Twain. Ce maître humoriste (comme il y a des maîtres espions ou des maîtres queux), cet agent infiltré des puissances de l’absurde excelle, comme le montrent les six nouvelles rassemblées là, à susciter pataquès, bourdes logiques, conflagrations burlesques, pastiches ravageurs. Qu’on en juge : une idylle de naufragés parachevée par un sauvetage en yacht, un affaissement sentimental que pallient les nombreux zéros d’un héritage providentiel, une possible fronde de la tribu des Wazoos fait chanceler le trône d’Angleterre, une romance tragique dans l’âpre décor écossais (en fait du Walter Scott avec un faux nez). On clôt le tout à l’aide d’un roman russe revu par Benny Hill et d’une love story troubadour. Et si la méthode vous manque, sachez que Leacock a conçu un discours de la méthode euphorique : Humour, sa théorie et sa technique (1935). Beau comme du Bergson, le pur malt en plus.

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Le Complexe de madame Réalisme

Venez, approchez donc lecteur ! Et penchons-nous par-dessus l’épaule de l’écrivain. Le prendre en pleine cuisine et gestation littéraire amuse toujours. Le petit castelet est prêt où vont tressauter, en bout de fil, ses personnages. Il s’agit ici d’une anthologie de nouvelles signée Lynne Tillman, petits bijoux polis entre 1982 et 2002. Il n’y a pas qu’une prévisible méditation sur l’acte de créer et l’art d’accommoder les sauces langagières mais une volonté, également, de lâcher la bride à toute cette marmaille de figures. L’auteur, avec humour et délicatesse, se retire parfois sur la pointe des pieds laissant ses personnages, les abandonnant sans filet à la mort. Elle les observe pèleriner sur les plages du Débarquement, songer à la mémoire, et ne peut s’empêcher de savourer une rencontre impromptue avec Clint Eastwood… sans complexe.

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Le Plombier kidnappé

Cela s’appelle mettre ses pieds sur la table, la table familiale dignement servie lors de l’anniversaire de l’aïeul, s’épousseter les chausses avec la nappe d’autel de la messe littéraire ou pousser Victoria dans les orties. C’est selon. Ce punk hilare de Leacock jongle, plein d’une roborative malice, avec ces bijoux de famille que sont « les bonnes vieilles histoires », ces « Tales » inoxydables, codifiées des guêtres au pince-nez, modèle d’imprévision distinguée et délices du circuit fléché. Il vous ébouriffe tout cela et taille le caniche au sécateur, Harpo Marx avec une perruque de juge. C’est Holmes travesti en chien qui ouvre la marche, lui emboîte la pipe, une valse décalée de guéridons parapsychiques, une pochade vernienne à base de naufrage, le mystère de la chaudière éteinte, une histoire de la guerre de Sécession, un imputrescible récit de frissons et de manoir en T et affaires de familles. Beau comme la rencontre prévisible sur un green de Gladstone et King Kong.

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Les Pirates ! dans: Une aventure avec Napoléon

Et revoilà nos frères-la-côte, gibiers de non-sens, gens de culs-de-sac logiques et d’indébrouillables cordes à nœud sans nœud ! Après les avoir fait se colleter avec savants, baleines et communistes, avant de les livrer aux Romantiques, Gideon Defoe les confronte, pour le meilleur et pour l’empire, à la figure de Napoléon. Tout s’amorce, comme il se doit, par une rixe épique et l’attente anxieuse du prix du meilleur pirate de l’année décerné par le tonitruant roi des pirates. Échec de notre capitaine, blues amer face à la dégaine proprette du vainqueur et décision de se consacrer à… l’apiculture, la viande d’abeille se révélant riche en protéine. L’affaire s’amorce grâce à l’aide précieuse de l’ami Bellamy, Frank, pirate qui lui tend, pour démarrer, une île perdue, Sainte-Hélène, où, à ce que dit l’histoire, l’abeille atteint la taille d’un teckel. Joie ! Mais de courte durée, l’île festive se révèle un caillou maussade et toujours possession de l’Empire britannique et de maints colons. Foin, nous restons, s’exclame le capitaine pirate. Survient alors un résident au singulier chapeau, préretraité corse, paisible et las de son impérial train-train. La vie se dévide calmement sous les cieux atlantiques entre concours de monstres, visite aux antiquités napoléoniennes où scintille sous un globe un authentique mouchoir impérial et pend au plafond un pirate mort mué en lamantin empaillé, bisbilles entre les ego des résidents et échouage d’un calmar suicidé sur la plage. L’épisode s’empanache d’un duel final entre le Captain pirate et l’Empereur déchu, de leur passagère disparition en mer et de leur retour lourd d’anecdotes héroïques. Un index déboussolant et une table des matières radioactive bouclent un épisode à fort tangage narratif, conduit sous vents contraires à tout bon sens.

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Les Pirates! dans : Une aventure avec les baleines

Alors voilà : soit des pirates (les mêmes), soit leur bateau (le même). Ce dernier part en charpie, d'où nécessité d'un lifting vélaires (entendez de voiles) et d'un ravaudage de coques chez Cutlass Liz, la très redoutable gérante des chantiers de Nantucket. Les choses sont vues en tout grand et le capitaine opte pour l'achat de l'Adorable Emma. Et l'orgue à mésaventures de moudre et moudre encore ses airs poignants : faux trésors indiqués par un goéland voyageur, descente à Las Vegas-près-Far-West avec spectacles clés en main, rencontre du Pequod bien complet de son capitaine Achab et d'une baleine blanche ventriloque, chassalabalène, retour à Nantucket. Rythmé au son du pilon, épicé de coups de gueules, enivré d'épisodes non-euclidiens, livré avec l'exhaustive litanie des cent cinquante aventures à venir, revoilà la gent boucanière à l'enseigne du crâne et des fémurs en croix de Gideon Defoe. Délire cargué, folie en soutes. Voile !

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Les Pirates! dans : Une aventure avec les communistes

Un spectre hante l’Europe : celui des pirates de Gideon Defoe. Après une croisière au sein du monde savant et une escapade parmi la gent baleinière, ils rencontrent aujourd’hui ce monstre mythique : le communisme. Nos Frères la côte jettent l’ancre à Londres, fréquentant comme se doit les tailleurs de Saville Row ; leur chef aimé se retrouve alors inopinément sur une dure couchette de prison pour cause de fatale (et parfaite) ressemblance avec Karl Marx. Ce qui vaut à l’escouade piratière, une invitation à un meeting du messie barbu du matérialisme scienti?que. Ce dernier les prie alors, ce qu’ils effectuent, de l’ex?ltrer vers Paris, pour cause de fétidité londonienne. Alors que l’esquif croise en Manche, pari est lancé entre le capitaine pirate et Marx d’accoucher, portés par la houle, d’un opus philosophique révolutionnaire. Occasion pour Marx, au vu de l’opus piratorum, de s’écrier, fasciné : « C’est là où j’avais tort : Das Kapital n’avait une seule page à colorier ». Paris touché, on voit Marx et les pirates rôder au musée Grévin, aux Folies Bergère puis à l’Opéra où Wagner et Nietzsche achèvent de porter au maximum d’émulsion, de délire jubilatoire et visionnaire ce nouveau volet de l’ébouriffante saga du drapeau noir.

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Les Pirates! dans : Une aventure avec les savants

Soit des pirates, des vrais, des goulus, des coriaces ; avec leurs menus tracas et leur quotidien épique. Sabre et jambon, des pirates, quoi ! Affairés à courir la mer, ils y tombent, à bord de son Beagle, sur un jeune monsieur Darwin, anthropologue contestataire doté d’un singe prometteur. My fair le chimp est en effet soumis à un cycle long, cursus au bout duquel il sera humanisé sans espoir de retour. Cap sur la capitale. Londres, entendez le plus grand chapiteau du monde. Londres, son brouillard, son étripeur, ses soirs et ses quinquets. Là, Victoria menace et les pirates finalement s’y ennuient presque, ont le pilon triste, bandeau mou et sabre en berne, baguenaudent, se vantent, se vendent, s’exhibent. Il y a bien quelques épices imprévues : un évêque maniaque, façon Barnum créationniste à col raide en quête du sirop d’éternité, Elephant man et ses drôles d’oreilles, et puis de nouveau le pittoresque jeune monsieur Darwin. C’est de lui que viendra l’espoir : ses théories jettent un singe dans la mare lisse des théories acquises. Chimphumain contre Saint-Esprit. Le combat sera rude. En fin de roman, un quiz futé vous prouve que tout cela a autant de sens que sucrer son thé avec des cils de poulpe ou de la luette de baleine. À lire en avalant la fumée. Visions garanties.

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Mon frère est fils unique

C’est l’histoire d’un qui s’appelle Accio. La scène est dans les années 60, en Italie : famille modeste, foi intacte. Accio nous prend par la main quand il est en bouton : tourment de la foi, lierre grimpant des tentations, école et parfum de confessionnal. On l’accompagne au fil d’une fugue, au vif des rixes et broncas familiales, on le suit au MSI, chez les néomussoliniens où il entre pour fronder un peu plus, joue les gribouilles et se fait sortir pour perturbation de concert (une fanfare américaine). Des tentations, le lierre grimpe encore et fleurit peu : branlette et déniaisement triste. Mais le noir de la chemise se fait libertaire au soleil de Francesca, tantôt radieuse « Walkyrie milanaise », tantôt statue de sel, et Accio passe du Duce aux camarades : action révolutionnaire, manifs, piquets de grèves, coups encore, coups toujours, jusqu’à la mort, la clandestinité. La boucle se bouclera comme de juste : dans un confessionnal. Ainsi va la vie d’Accio Benassi, fils, frère et foutu furieux, entre madone et uppercut, fraternité et rendez-vous manqués, coups de cœur et coups de boules : entre Guerre froide et années de plomb, dix ans dans la vie de l’Italie moderne. Le roman d’Antonio Pennacchi (Il Fasciocomunista) a été adapté au cinéma en 2007 par Daniele Luchetti.

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Mon père était très beau

C’est une histoire de bicyclette rouge posée contre un mur, de père défunt, de famille soudée, d’enfant véloce et futé, c’est l’histoire de Nicola. Marié à Leonilde, Guerrino le père, dont la voix revient hanter le texte, ouvre le récit par sa mort, une mort que l’enfant reçoit comme un gros paquet dur à porter. Devenu " le roi pauvre du quartier ", le sempiternel fils du mort doit subir la pesante bienveillance des voisins, endurer les coupes de cheveux aberrantes qu’il masque avec un bonnet Ferrari, recevoir en présent le saucisson d’âne du boucher Luciano, les sorbets à l’œil du glacier Bedont, d’autres encore. Mais ce gavage affectif ne peut rien contre la… biligorgne. Tristesse douceâtre qui vient se lover dans le cœur de l’enfant quand il trie les photos de famille, celles surtout où il est avec son père : " Pourquoi les gens morts restaient-ils coincés dans les photos ? (...) Il fallait des ciseaux pour découper les gens morts des photos. " Pour y échapper, il y a, certes, les boucles blondes d’Andrea, la poussière soulevée par les trains, des envies de trompettes débouchées, mais il y a avant tout le rêve d’une vie balle au pied, d’un destin platinique qu’émaillent plaies et bosses. Mais le ballon rentrera au garage, les rêves à l’étui et l’enfant Nicola deviendra calmement ce que fut son père : matelassier, fabricant de ces matelas sur lesquels meurent les pères et dorment les enfants. C’est une histoire de Fiat 127, de fugue en train, de blessure en cours de match, c’est l’histoire de Nicola et de ses souvenirs du temps où " son père était très beau ".

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Mr. Thake

Source majeure des Monty Python, admirées de Chesterton, qui les recevait comme un « vent grondant de rire élémentaire, essentiel », d’Evelyn Waugh, pour qui elles furent le comble de la « fertilité comique », de John Lennon, qui fit de Beachcomber un pseudonyme, ou encore de l’auteur de comic-fantasy Terry Pratchett, les chroniques de Beachcomber aidèrent, cinquante et un ans durant (1924-1975), les lecteurs du Daily Express à mettre un nez rouge à la grisaille des temps ou à repeindre en jaune framboise la noirceur de l’histoire. Création d’un mister Jeebee Morton, ces chroniques consistent en un florilège poignant de correspondances méticuleusement absurdes et signées O(swald). Thake, sorte de tory tendance groucho, postées de lieux improbables tels l’hôtel Colossal de Brighton ou l’hôtel Malsain de Paris. Le monde (ses contrées, son babil, ses thés dansants) n’est qu’un immense sabot pour les deux pieds d’O. Thake, qui tente en permanence d’échapper à divers périls (jouer du basson dans un jazz-band, devenir agent littéraire de maints bas-bleus envahissants, de rats d’hôtel entreprenants) ou de s’offrir en fatal sacrifice pour le bien de la communauté. Se collant régulièrement une flèche dans le pied, son arc a plusieurs cordes : la rencontre intéressante, la causerie pertinente, la balade enrichissante, l’initiative florissante. Bilan de quoi, joué, moqué, chansonné, Oswald le floué devient un gag en col dur, l’œil niais d’un cyclone comique en perpétuel déplacement. À recommander donc, sans modération, à tout amateur de « couteau sans lame auquel manque le manche ».

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Psychologie du pingouin

On n’a jamais rendez-vous avec Benchley. C’est lui qui s’impose, avec cette éloquence imparable du monsieur courtois qui vous entreprend sur un banc pour vous déballer le secret de l’univers emballé sur ses genoux, dans de l’aluminium. Sa chaussure de claquettes se glisse dans l’embrasure de votre sérieux : pas moyen de refermer. À coups de chroniques euphorisantes, de billets gondolants et de paradoxes à triple détente publiés dans Vanity Fair, Life ou le New Yorker, le docteur Benchley (1889-1945) a dopé à l’absurde l’Amérique de l’entre-deux-guerres, sortant des lapins du toaster, inventant le poil à gratte-ciel ou le gag élastique. Le trousseau de proses drolatiques que publie Le Dilettante nous entretient, avec le sérieux urgent du gagman authentique, de la question animale. Sont débattues entre autres questions nodales : le psychisme du pingouin, la mouche Tsk-Tsk, de la fréquentation des Sargasses par les anguilles, le hoquet et la vitamine F. Précieux ensemble que clôt un Le saviez-vous ? d’anthologie où nous sont révélées moult vérités, entre autres que « les œufs de poule communs sont obtenus par hypnose ». Benchley for President !

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Saint Rachel

Lui c’est John, un Anglais de Londres, ville reteinte en gris par toutes les pluies possibles. Anne a quitté John, un jour de juillet. Depuis ce moment où il s’est enfoncé, seul, « dans le flou des rues ensoleillées et vides », il remâche morose sa tristesse, flirte avec la mort. S’ouvre à Sarah sa cousine, s’échoue mollement à la grève froide de différents bars et sillonne sans trêve la Ville pris aux rais des souvenirs : Anne, encore, toujours, dans le champ, en permanence. Inéffacée. Quand, brusquement : Rachel ! Rachel d’abord entrevue, sitôt oubliée, mais soudain essentielle. Rachel qui fond sur lui en foudre douce, éclair suave et lent porteur de tout le bonheur éprouvé depuis l’enfance. Rachel qui débobine pour lui le fil mordoré de sa vie. Rachel : « flamme sacrée qui avait métamorphosé ses quelques ornements en une sorte d’autel, à côté duquel il ne se sentait jamais totalement seul ». Rachel qu’il aime « d’un amour absolu ». Prise d’un désir de Sud, en fuite face à la mort de son amie Jodie, elle partira pour Paris, via Lourdes et ses béatitudes bleu ciel. Une lente romance, fervente, malsaine et désabusée, belle comme une Vierge de Miséricorde sous le crayon d’Andy Warhol.

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Stoner

C’est en lisant une interview de Colum McCann parue dans le quotidien anglais The Guardian il y a quelques années que j’ai découvert Stoner de John Williams. McCann affirmait que ce roman, publié en 1965, était un grand oublié de la littérature américaine, ajoutait qu’il en avait déjà acheté plus d’une cinquantaine d’exemplaires pour l’offrir à ses amis et que c’était un texte qui touchait autant les écrivains que les simples lecteurs. Cette précision m’avait mis la puce à l’oreille et je m’étais empressée de le lire. De le lire, de l’aimer et d’avoir envie de le partager à mon tour. Hélas, il n’avait jamais été édité en français. La suite est simple : j’ai demandé à mon éditeur d’en acquérir les droits, ai vaguement cherché un traducteur patenté et ai fini par m’avouer ce que je savais déjà, à savoir que William Stoner, c’était moi, et que c’était à moi de m’y coller. Pour le meilleur, pour ce « vertige de l’orpailleur » évoqué dans le chapitre IX – expression qui n’est pas dans le texte original et que je me sais gré d’avoir inventée – ceux qui liront jugeront, et pour le pire: des heures et des heures passées arc-boutée sur un bout de phrase que je comprenais, que je « voyais » mentalement, mais qu’il m’était impossible de traduire… Pourquoi tant d’enthousiasme et tant de peines ? Je ne sais pas. Voilà un roman qui n’a rien de spectaculaire. Le récit d’une vie âpre, austère, une vie de prof, une vie passée sous silence et tout entière consacrée à la littérature, bref pas très sexy, j’en conviens et n’en espère aucun miracle, mais je suis bien heureuse d’avoir été au bout de ce projet. D’une part parce qu’il m’a beaucoup appris sur « le métier », toutes ces histoires de légitimité, de liberté, de respect dû à une voix plutôt qu’à une langue m’ont passionnée, d’autre part parce c’est un roman qui ne s’adresse pas aux gens qui aiment lire, mais aux êtres humains qui ont besoin de lire. Or, avoir besoin de lire n’est pas forcément un atout, ce peut être, même, souvent, un handicap. Se dire que la vie, bah… tout compte fait, n’est pas si importante que ça et que les livres pareront à ses manquements, c’est prendre le risque, souvent, de passer à côté. William Stoner donne cette impression de gâchis. D’ailleurs c’est une question qui le hante au moment de sa mort : parce que j’ai aimé lire plus que tout, j’ai déçu mes parents, perdu des amis, abîmé ma famille, renoncé à ma carrière et eu peur du bonheur, ai-je raté ma vie ? Quelques battements de cils plus tard, il y répond et, en essayant de le servir le mieux possible, j’y ai répondu aussi. Car en vérité, et nous pouvons l’avouer, que nos vies soient ratées ou pas nous importe moins que cette question posée par un professeur à ce jeune homme gauche, fruste et solitaire qui n’a encore jamais mis les pieds dans une bibliothèque et qui deviendra mon héros : « M.Stoner, M.Shakespeare s’adresse à vous à travers trois siècles. L’entendez-vous ? » Anna Gavalda

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Tous à l'ouest !

" On ne voyage que pour raconter " nous a soufflé Pascal, Blaise, peu joué sur Broadway. On voyage aussi pour oublier, rajoute Perelman, qui connut peu Pascal et aurait aimé être joué à Broadway. Dont acte avec ce  Tous à l'ouest ! qui narre par le menu la saga touffue et ébouriffante d'une paire d'entertainers new-yorkais, Hirschfeld et Perelman, partis " globe-trotter " all around ze weurlde pour noyer dans le mouvement l'échec d'une comédie musicale. On ouvre avec un stage survie dans les décors de Hollywood, on embarque à San Francisco, à bord du Marine Flier, direction l'Orient extrême, ses fragrances, son mystère. En attendant la " troublante et insondable Asie ",  Perelman se fait plumer aux dés. Ils abordent à Qinhuangdao, sa rade, ses échoppes, Shanghai suit, sa foule, son dollar dévalué, puis Hong Kong pour un rencontre avec Bao Daile déconfit. Le lecteur se retrouvera ensuite à un pique-nique au tapioca avec un potentat malais et à visiter - chaque tronc a son petit nom - une plantation d'hévéas ; à Bangkok,  Perelman manque d'acheter un éléphanteau d'appartement : échec. Et pourquoi vous dévoiler les passionnantes péripéties survenues à Penang, Ceylan, Bombay, devant le Taj Mahal, Agra, alors que vous n'avez pas encore pris l'engagement d'offrir le volume à tous vos proches ? J'agirais de même avec l'escapade au Caire, Pompéi, le Negresco, Paris ou Londres. Sachez seulement que Tous à l'ouest résulte d'un mix hautement salubre entre Phileas Fogg et les Marx Brothers, le planning de l'un revu par la capacité de gestion des catastrophes des autres, et Tous à l'ouest définit autant le mental de l'auteur qu'il sert de titre à son livre. Et maintenant : tous en scène !

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Une époque formidable

Sept, ils seront sept, les chapitres du livre de Michael Bracewell ; sept comme les vieux démons ou les étapes d’une marelle sociale à laquelle joue un narrateur au ton sifflotant et à l’œil d’acier. Sept chapitres pour conter le périple d’un petit bureaucrate de la City qui en sillonne le dédale, en grimpe les étages, en répertorie les objets, les sites avec l’aisance affolée d’un rat de labyrinthe. Comme une sonde à la surface d’une planète glacée, il en capte tout : odeurs, couleurs, visages, tics, habitudes, menant une sorte d’ethnologie caustique du petit peuple de papier qui vit dans ces lieux, accrochant des tableautins-minute qui sont autant de trophées sagaces. Et c’est ce qui fait le charme ambigu, le malaise propre au texte : la sensation d’une victime plus lucide que les bourreaux somnolents qui le manipulent, celle d’un cobaye qui pratiquerait la fouille de l’expérimentateur. Dans un monde minuté, maniaque qui n’a plus d’axe mais des niveaux, tout fait centre et Bracewell de fondre en piqué sur tout ce qui s’offre à sa vue, finissant néanmoins par être rappelé à l’ordre, nous laissant l’impression d’avoir assemblé lui-même les pièces de la machine qui le broie.

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