Catalogue livres thème : Aphorismes


Chacun mes goûts

Depuis treize ans qu'il sévit dans le square des lettres, Nabe a semé sa zaninienne zizanie dans toute une flopée de parterres : avec Le bonheur, le roman a été poussé au ravin ; il a lacéré d'un Z qui veut dire Zigzags la panse enflée des essayistes et des critiques. Chacun mes goûts (le retour !) a été la Saint-Valentin des aphoristes. Manquait la lyre. La voici: Loin des fleurs. Si Nabe pince la lyre, c'est jusqu'au sang. Chaque poème est une passe d'armes : il s'agit de toucher vite, de piquer juste. Loin des satrapes du minimalisme aphone, des débitants en lyrisme à la pression : chaque poème tombe dans la mare verglacée de la dignité poétaillonne comme un sumo au tapis. L'éclaboussante et pesante majesté d'un lyrisme à pleines tripes. À lire la serviette au cou. Après cela, la poésie n'a plus qu'à tremper un doigt dans son sang et à tracer sur la page blanche de peur : nabe m'a tuer. 

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Délectations moroses

Au nombre des vices enfantés par l’oisiveté, saint Augustin déplore la delectatio morosa, qu’il définit comme la « longue et complaisante rumination de pensées que l’âme devrait rejeter sitôt qu’elle en est effleurée ». Or, Frédéric Schiffter cultive coupablement cette passion triste. Échoué à Biarritz depuis des années où il jouit sans entraves de ses temps morts, le « philosophe sans qualités » – selon sa carte de visite – a tout loisir de noter des cogitations, des souvenirs, des regrets et des humeurs dont l’acidité, même diluée dans les larmes, n’épargne rien, ni le monde ni son ego.

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Sexes sans paroles

À quoi les comparer, ces aphorismes d’Ylipe ? À des gouttes d’acide, des poussières dans l’œil, des bulles au cerveau, des boutons de fièvre, des coupures au cou, des taches de vin, des chancres à la lèvre. Un peu de tout cela, c’est sûr. En tout cas, à de petites défigurations humiliantes, des rappels au désordre faits à l’homme qui se prend un peu trop à poser dans la glace bien lavée de ses certitudes glorieuses. Ylipe figure en bonne place (celle du cancre ou du crosse-en-l’air : au fond de la classe) parmi tous les arracheurs de cataplasmes : Cioran, Lichtenberg, Michaux. Un être qui mine, sape, creuse. Ylipe, c’est Nietzsche avec des pinces à vélo. Ces sentences, ces mots tout en éclairs, vous giclent à la gueule, vous aboient au nez. Et pour nous dire quoi ? Que tout, j’ai bien dit tout, est, dès le départ foutu, tutu. Lisons : « Dès l’arrivée, le départ se profile ». Par ailleurs, étant donné qu’« il n’y a rien à faire, pourtant on le fait » et qu’« il y a longtemps que nous avons fini », autant s’asseoir en terrasse pour déguster, en dilettante, un sorbet aux clous. C’est ce que fait Ylipe et c’est pour cela qu’Ylipe est grand.

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Textes sans paroles

Quand on est de Bordeaux, comme Ylipe, qui y naît en 1936, on a le choix entre deux " Mo ", entre deux mondes : Mauriac ou Molinier. C'est sous l'étoile du second, grand perturbateur s'il en fut, qu'il va se ranger. Ces textes sans paroles le confirment assez. Ce que ce recueil prouve, c'est qu'Ylipe est un as de la sarbacane, un maître du goutte-à-goutte assassin un seigneur de la tuile tombée du toit. Ce bref carquois d'aphorismes qu'il décoche avec un mélange médité de lenteur et de sécheresse touche à tout coup. A les lire vous les sentez se ficher dans votre conscience un peu ramollie comme une épine au curare (" la réalité a les manches trop courtes ", " les mères sont des catastrophes naturelles ", ils s'insinuent dans votre col comme une perle d'eau glaciale et s'obstinent à sinuer le long de votre dos (" un gynécologue est un dentiste qui a peur d'être mordu ") ou vous entaillent le crâne (" on parle moins des crimes commis pour l'humanité " ). Ylipe est de la race des Lichtenberg et des Cravan. Loin de l'assaut frontal donné au réel et à ses désolantes caravanes de platitudes, il préfère loger les coins et les crics de ses aphorismes dans les fêlures et les manques du monde pour, ensuite, d'un coup, faire craquer l'ensemble. Il existe des écrivains incicatrisables. Ylipe en est.

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