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Classement : Par auteur - Par date



L'heure du bilan...
OLIVIER ADAM

30-08-2007
Ça fera bientôt dix ans. Dix ans que Claire est née. Et avec elle : Loïc, l’âme sœur, le frère. La part manquante. Son silence inexplicable, son absence douloureuse. Ses cartes postales. Qui en disent trop ou pas assez. Les parents et leur tendresse pudique, leur amour maladroit. Le pavillon familial, les chambres et les traces de l’enfance. Les rues de Draveil et de Vigneux, banlieues livides et pavillonnaires, noyées dans la masse, bordées de prunus et de jardins neurasthéniques. Le Shopi, Paris et la rue des Martyrs, Nadia et les collègues. Le mépris, les codes et la domination. Et puis la fuite à Portbail, le camping de Barneville-Carteret, les dunes, la lande et la mer. Dix ans et j’écrivais cette histoire, la nuit dans l’appartement aux murs jaunis, aux fenêtres de travers, au plafond pas droit. Ou alors au boulot. Rivé à mon ordinateur, qui pouvait bien savoir quels mots je tapais alors ? L’année suivante, le texte achevé, Dominique Gaultier, le patron du Dilettante, m’a réveillé vers neuf heures. C’était un dimanche matin. J’avais trop bu la veille. Pendant qu’il me parlait de sa voix traînante, tout valsait autour de moi. Je suis sorti acheter des croissants pour fêter ça. Quelques jours plus tard on papotait dans sa librairie de la rue du Champ de l’Alouette. Le Dilettante… Calet, Guérin, Hyvernaud, Bove. Mon ardoise, comme dirait Djian. Tous réunis autour de moi. Et puis Eric Holder. En grand frère. Un an plus tard encore et le texte est sorti. Un succès d’estime comme on dit. Pas si mal. Mieux que ce que j’espérais en tout cas. Quelques critiques y ont crû. Certains libraires. (Je vous parle d’un temps révolu. Où des premiers romans comme le mien, discrets et signés de parfaits inconnus, pouvaient encore se frayer un chemin au milieu des livres prévendus…) Et puis, avant même de connaître les ventes, Laurent Boudin, chez Pocket. Un coup de cœur, comme ça. Gratuit. Pour le simple plaisir du partage, de la découverte. Là, j’ai sorti le Champagne. Tant pis pour mon banquier. Faut dire : c’était quelque chose, pour moi, le passage en poche. Un peu comme d’arriver dans les bibliothèques. Je ne voyais pas beaucoup mieux. Le poche, les bibliothèques. La littérature à portée de tous. Gratuite ou pas loin. C’est comme ça que je me suis fait, que je me suis construit, littérairement parlant (mais je crois dur comme fer que la littérature et la vie ne sont qu’une seule et même chose, un même mouvement.). Pas à l’école ni à l’université. Mais dans les rayons des médiathèques, et des solderies du quartier Saint-Michel à Paris… Après ça, j’ai cru que c’était fini. Que Claire allait doucement disparaître, noyée sous les milliers de romans qui chaque année se succèdent, s’entassent et s’annulent aux tables des libraires. Je suis passé à autre chose. D’autres textes. Mais Claire était là, qui rodait. Une lettre ici, une rencontre là, et toujours quelqu’un pour me dire : « c’est bien, mais quand même, mon préféré, ça reste votre premier. » Ou bien : « vous savez, cette histoire, c’est la mienne… ». Des frères venaient me parler de leur sœur, des sœurs de leur frère, des parents de leurs enfants, des enfants de leurs parents, et tous évoquaient leur douleur, l’absence et la perte, les non-dits, la pudeur, les maladresses, les silences, les secrets. Il y a une part d’inconscience, d’irresponsabilité dans la création littéraire. On joue avec le feu. On manipule des sentiments, du vécu, des émotions qui parfois nous dépassent. Comme laissant choir un mégot pas tout à fait éteint dans une garrigue en plein été. Par mégarde. On ne se retourne pas, on y pense à peine, et pourtant, derrière, parfois, tout se met à flamber. Bien sûr dans mon cas, ce n’était pas le grand incendie, mais à certains mots, certains regards, certaines intonations, j’ai fini par comprendre que dans Je vais bien… , en creux, quelque chose touchait plus que je ne le croyais, et s’échinait à brûler encore. Et puis il y a eu le cinéma. Depuis le début, il était là. Tapi dans l’ombre, il ne demandait qu’à en sortir. Ça a commencé dès l’écriture. Aucun de mes autres livres n’est à ce point écrit en position de filmeur. Troisième personne. Caméra amoureuse. Collée à Claire. Saisissant le présent, tentant de capturer l’infime, les traces, les silences, les gestes, les paysages. Absence totale de commentaire, de psychologie, d’explications. Et en creux, entre les lignes, une trame, un suspense, même, des rebondissements, presque. Bref, l’ébauche d’un scénario. On m’a beaucoup parlé de Manuel Poirier, d’Erick Zonca... Je n’étais pas peu fier. Quoiqu’un peu écrasé sous le poids de ces références, dont je savais n’atteindre que les chevilles, et encore. J’avais tellement pensé à eux en écrivant, à eux et à tant d’autres. Depuis, je me suis peu à peu éloigné de cette manière « cinématographique ». Et je ne m’y reconnais plus vraiment. Je me sens tellement du côté de la voix désormais. Des sensations, du rythme, des lieux, de la musique, de la phrase, du physique. Mais qu’importe. Les livres sont écrits une fois pour toutes. On les laisse derrière soi comme des peaux anciennes, des costumes, des identités transitoires. Immanquablement, l’aventure s’est achevée sur les écrans. Et pour pas mal de gens, la plupart, qui n’avaient jamais entendu parler du livre, c’est même là qu’elle a commencé. Une vague histoire de téléfilm, d’abord. Puis une poignée de jeunes gens pleins d’envies mais sans personne pour les suivre. Cinq ou six projets sans lendemain, et pas moyen d’en démordre : surgie du bout de ma rue, à la caisse du Shopi où j’allais acheter chaque jour de quoi manger et surtout de quoi boire, Claire, pourtant si pâle et effacée, étrange et opaque, discrète et butée semblait taillée pour le grand écran. Alors, quand Philippe Lioret, pourtant venu me demander d’écrire avec lui un tout autre film, a tout laissé tomber pour adapter Je vais bien, ne t’en fais pas, ça ne m’a pas vraiment étonné. J’ai tout de suite dit oui. J’avais confiance en Claire. Et en Philippe : je connaissais ses films, leur humanité, son goût des miniatures, des petites choses, des gestes « qu’on a pas faits et qu’on aurait dû faire », des « mots qu’on n’a pas dits et qu’on aurait dû dire ». Sa justesse, et la générosité de son regard. À hauteur d’homme toujours. Fraternel. Sans mièvrerie. Sans dolorisme. Ni compassion dégoulinante. Puis j’ai appris à connaître l’homme. Sa tendresse bourrue. Sa pudeur et ses emportements. Son mauvais caractère et son cœur d’or. Ne restait plus qu’à travailler. Ne restait plus qu’à me mettre à son service, l’ego dans une poche et ma vision du film dans l’autre. Ne me restait plus qu’à aider Philippe à écrire et réaliser son film. Je veux dire : un film qui soit vraiment le sien, corps et âme. Ne me restait plus qu’à l’aider à me trahir. À se sentir absolument libre, à s'approprier cette histoire, ces personnages et ces lieux. N’en garder que ce qui pouvait lui être utile et le touchait au plus profond. Jeter le reste. Et inventer ce qui manquait. Pour se rapprocher au plus près de cet endroit du texte qui l’avait bouleversé et remué si personnellement et intimement qu’en lui était monté ce singulier désir de cinéaste : s’emparer d’une trame existante, de l’histoire et de l’univers d’un autre et les faire siens, comme s’ils étaient sortis de ses propres tripes. Voilà ce qui m’a occupé l’esprit, tout au long de l’écriture du scénario. Raconter l’histoire que Philippe avait dans la tête et dans le ventre. Oublier mon livre, ma version des faits. Ma propre cinématographie. Et me fondre dans la sienne. Au final, si le livre est bien mon livre, s’il dit le monde à ma manière et tel que je le vois, ou du moins tel que je le voyais il y a dix ans et avec les moyens dont je disposais alors, le film est bien, et plus qu’aucun autre, son film. Il porte véritablement, et peut-être plus encore que ses précédents, sa signature. Dans la forme bien sûr, délicate, douce, pudique, grave mais parfois souriante. Dans son refus de l’esbroufe, des effets de manche, cette manière de mettre la caméra au seul service des personnages et de l’histoire. Dans l’écriture elle-même, concentrée sur la dramaturgie mais laissant toute sa place à la vie qui bat. Mais aussi dans son propos même. Dans sa manière de se concentrer, beaucoup plus que le livre, sur les parents, et sur le père en particulier, magistralement incarné par Kad Merad. À lire le livre et à voir le film à la suite, au-delà des aménagements scénaristiques, et du jeu des sept erreurs auquel on pourrait se livrer (la quasi-absence de la thématique sociale dans le film, une Lili beaucoup plus vaillante mais aussi plus « sage », moins étrange et ambiguë que Claire, le changement de prénom dû à la chanson d’Aaron, les séquences en milieu hospitalier, le resserrement temporel, le contenu même des cartes postales, la première tentative de recherche à Reims, la gémellité absente du livre, des réponses très différentes à la question « comment c’est arrivé ? » etc.), c’est bien ça qui me frappe : du livre au film, il y a un vrai changement de point de vue. De cadrage. De regard. Au fond, le livre est l’œuvre d’un fils, d’un enfant. Le film celui d’un père. Il n’y a pas de secret. J’avais vingt-trois ans quand j’ai écrit Je vais bien…  et Claire c’était moi. Le livre lui est tout entier dédié, il ne tient qu’à elle. C’est son portrait, au quotidien, saisi dans la douleur d’avoir perdu son frère, l’incompréhension et le sentiment d’abandon, c’est aussi le mien, banlieusard monté à Paris, abasourdi par la violence des rapports sociaux, l’implacable machine à reproduire et entretenir les rapports de domination de classe à classe. Philippe a cinquante ans, trois filles et deux d’entre elles ont presque l’âge de Lili. Et en dépit de l’omniprésence de son héroïne à l’écran, Je vais bien, ne t’en fais pas est bien, avant tout, le film de ce père silencieux, qui a « perdu » un fils et voit sa fille sombrer, impuissant. Qui n’a jamais su dire à ses enfants qu’il les aimait. Et qui a laissé la vie lui passer dessus pendant qu’il rêvait d’en faire quelque chose. Du Lioret dans le texte. Philippe l’a suffisamment répété. Je vais bien, ne t’en fais pas a beau être sa seule adaptation, c’est aussi son film le plus personnel. La suite, on la connaît et c’est maintenant. Le film est sorti. Près d’un million d’entrées. Des tas de récompenses, dont deux Césars. La carrière de Mélanie Laurent qui explose. Celle du groupe Aaron qui s’envole. Et ce livre, étrangement devenu le « roman du film », qui, dix ans après sa naissance, se hisse dans les meilleures ventes de poche, n’en finit plus de résister. Et de me poursuivre.

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Sans peine
CHRISTINE AVEL

18-08-2006
Animer une réunion sans peine, ça s’appelait. Et dire que le gars devait être fier, en plus, d’avoir trouvé un titre pareil. Merci la Méthode à Mimile, se disait-il tous les matins devant la glace en souriant, cet imbécile heureux. Le genre de formation où on ne va que pour passer deux jours peinard hors du bureau. Animer, personne n’aime ça, et les réunions, le moins possible, merci. L’animateur s’appelle Gérard. Avant Gérard était dans l’informatique, l’informatique ça manque de contacts humains et de femmes, dit-il. Gérard aimerait s’acheter un bateau et naviguer, les formations c’est transitoire. Est-ce que j’aime la voile ? Est-ce qu’il m’offre un café ? Clin d’œil. Ma boîte n’est pas assez rentable pour se payer des consultants haut de gamme. Les formations c’est une fois par an chacun son tour, dans la limite du 1 % légal. Gérard, comme tous les précédents, sent les fins de mois hasardeuses, les reliures de traviole, les dragues faciles et le projo qui démarre pas, la clim en panne et le sandwich rassis, le transitoire qui dure. C’est le formateur tire-au-flanc qui fait traîner les pauses et les présentations. Gérard a un bon sourire sympa, Gérard sent la sueur mais pas la luxure, et la fin de séance plus tôt que prévu. Youpla boum, Monsieur Loyal a ouvert la session avec vingt minutes dans l’aile, pour les retardataires-qui-ne-viendront-plus-désormais. Nous allons faire un petit ice-breaking exercise, annonce Gérard avec un accent que réprouverait Assimil, et un nouveau clin d’œil (c’est peut-être un tic). Pour vous détendre, pour mieux se connaître avant de démarrer. Ah ah, attention attention ! POUR DE VRAI ?, c’est le titre écrit en gros sur la feuille, juste avant que le marqueur ne se mette à baver et tombe en panne. Règle du jeu : chacun raconte trois anecdotes sur lui, deux fausses, une vraie. À tour de rôle, on pose des questions, on vote, ceux qui trouvent la vraie histoire ont gagné, on compte les points. Ah ah, attention c’est du sérieux ! On va tester votre intuition, nous dit Gérard. Re-clin d’œil. Mon intuition est que ça va être long. On a eu dix bonnes minutes rallongées à vingt rallongées à trente pour préparer, prenez votre temps surtout, dit Gérard. Comment on fait, pour en trouver des fausses ? me souffle Baptiste ; mon problème est juste à l’opposé. Allez, à toi, Baptiste, encourage Gérard et Baptiste est tout fier de passer en premier. Ses deux premières anecdotes sont longues, barbantes et peu crédibles. 3, ajoute-t-il très vite sans nous regarder, je fais de l’équitation d’extérieur. On a tous voté pour la 3. Baptiste est déçu. Ceci dit, ça a permis de passer un petit quart d’heure à discuter équitation d’extérieur (mais dans l’équitation d’intérieur aussi, les chevaux vont dehors, parfois ? a demandé quelqu’un). C’est beau d’avoir une passion, conclut Gérard pour rallonger un peu. Qui aime les chevaux ? Les chiens ? Les cochons d’Inde ? Et allez, une demi-heure de passée. On a fait une pause. Ensuite c’était mon tour, je me suis lancée. Première histoire, une maladie scabreuse, décrite dans le détail devant un auditoire émoustillé par les glaires et le pus, et mon amant décidait de me prendre pour sujet de sa thèse de médecine. Deuxième, le même s’endormait à la lecture de Malraux, il y avait du sexe, enfin un peu, les regards des collègues brillaient et j’ai eu du mal à freiner. Ah ah, sacrée bluffeuse la demoiselle, a commenté Gérard d’un ton égrillard, avec un triple clin d’œil de plus en plus douteux. Pour la troisième histoire, emportée par l’élan j’ai pris comme personnage central un homme, en plus il était mort et racontait sa vie. Y en a un qui a froncé les sourcils : ça se peut pas, il a dit. T’es une femme (murmure d’approbation). C’est pas z-autobiographique si c’est un homme. Ça se peut pas. OK, j’ai dit, on élimine la 3. Restent les deux premières, ils veulent des indices, Gérard dit c’est pas du jeu, il va se faire lyncher, on négocie, trois questions par personne réponse par oui ou non, ils se tapent dessus pour parler en premier, c’est la foire d’empoigne, Gérard s’anime enfin : Qui dit 1, qui dit 2, on parie les gars, la mise à 5 euros ? Ils ont parié. Je me suis faite un peu prier pour trancher, et j’ai décidé de laisser gagner Gérard. Moi aussi j’aimerais bien faire du bateau, si j’avais pas autant le mal de mer. Les vainqueurs ont offert un pichet de rouge à midi. Moi je tenais mes trois histoires, laissant Gérard départager les excités et récolter ses sous. On ne s’est pas beaucoup formés mais la réunion a été animée, c’est certain. Surtout après le coup de rouge. Gérard et moi, on se connaît bien maintenant. Je me suis inscrite à Déléguer sans peine, et son sourire s’est élargi d’une oreille à l’autre. J’ai posé mes conditions dès le premier café : fifty-fifty, mon gars. La mise à 10 euros. Puis il y a eu Gérer son stress sans peine et La Performance sans peine. Quatre formations bidons, trois idées par session, total douze nouvelles. Le titre est tout trouvé. L’Apocalypse sans peine, ça s’appellera. L’inspiration facile, moi j’aime ça. Gégé et moi, c’est une affaire qui tourne. Gérard a un nouveau blouson de cuir, et moi, un ordinateur neuf. La mode est au spectacle vivant, les salariés l’ont bien compris, le carnet de commandes est plein. On a des plans pour l’année qui vient. On va créer une petite entreprise, tous les deux : j’écrirai, il animera, on s’aimera. Il sera ma muse et moi, sa diva. Et vous savez quoi ? Les formations, c’est transitoire. Gérard et moi, ce bateau, on l’aura très bientôt. (Ah, si les idées, ça se trouvait comme ça, aussi facilement que les Gérard…)

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Superstition
CHRISTINE AVEL

31-01-2006
Tu verras, lui dirent-ils. Tout le monde y passe. Rien à faire. Tous lui en parlèrent, et tous avaient au moins un exemple en tête : édifiant, larmoyant et surtout consternant. Elle demanda confirmation à l’éditeur. Connaissait-il par hasard des cas… ? Il opina d’un air grave. Il connaissait des cas, oui. Plus d’un. Presque tous. Il lui était nécessaire, dit-il, de la prévenir. C’est ainsi qu’elle apprit, trop tard, que ses jours de frêle harmonie conjugale étaient comptés. Elle jugea utile, à ce stade, d’avertir son futur ex-mari. Il se montra, comme à son habitude, optimiste et désinvolte à l’excès. Elle décida de le tester : quelles étaient ses attentes ? Ce roman, comment le voyait-il ? Espérait-il en secret Jaguar, écran plasma ? Craignait-il davantage le succès ou l’échec ? Bien, il voyait tout bien. Il ne s’en foutait pas, non, il n’attendait rien. Il ne craignait rien. Si vraiment il devait choisir ce serait l’écran plasma, plutôt, mais enfin on pouvait attendre le troisième, peut-être le quatrième livre, quand on aurait trente mètres carrés de plus. Il n’était pas pressé. Elle reprit du poil de la bête. Simple superstition moyenâgeuse. Petit à petit malgré tout, la prédiction les mina l’un et l’autre. – Tu y crois, toi, au divorce au premier roman ? lui dit-elle un matin après l’avoir, en rêve, lardé de coups de couteaux pour la troisième nuit consécutive. Il avait les yeux cernés, n’en dormait plus. Il avoua avoir passé des heures, en douce, à lister sur Internet les associations de soutien aux jeunes pères divorcés. Il avait pris le numéro d’un avocat. Il s’était renseigné sur les gardes alternées. Il avait compté leurs sous, pour un partage équitable, précisa-t-il dans un sanglot. Et sur une impulsion qu’il ne comprenait plus il dit avoir coup sur coup, la veille, acheté pour lui un pull hors de prix ; bu deux de leurs meilleures bouteilles ; et déchiré dans un accès de rage son unique Pléiade. Elle pardonna, bien sûr : le Pléiade était une anthologie bilingue de la poésie albanaise, offerte à Noël par une grand-tante sénile. Et tout au long de cette nuit-là, désespérés, ils envisagèrent les pires extrémités. Mme Irma, sa caravane et sa boule de cristal, sous le métro aérien de Jaurès. Un cierge à saint Jean-Baptiste de Belleville, des bâtons d’encens rue de Choisy. Sacrifier un coq noir dans une cave de Montreuil, par une nuit de pleine lune, en compagnie d’Ibrahim Abdoulaye Cissé, marabout et fils de marabout malinké, en arrivage direct de Bafoulabé. Dans un geste dramatique de toute beauté, elle offrit enfin de sacrifier le livre à venir sur l’autel de leur amour : mais il refusa noblement avec, tout de même, une petite arrière-pensée pour l’écran plasma. Deux jours plus tard le futur ex-mari se leva, pourtant, d’excellente humeur. Il vint la réveiller, un café à la main ; il avait, dit-il, trouvé la solution, la seule possible. C’est ainsi qu’ils décidèrent, d’un commun accord, de prendre le taureau par les cornes. Il ne restait que peu de mois pour s’organiser, avant la parution de ce premier roman. Il avertirent donc parents, amis et collègues de la triste nouvelle. Contre toute attente, les semaines suivantes furent délicieuses : car par compassion, on leur épargnait à présent les querelles stupides, les mauvaises nouvelles, les corvées familiales, les dîners mortels et les dossiers à boucler le week-end. On les invita de toutes parts. On proposa de garder leurs enfants des semaines entières, quand pas un proche ne s’était dévoué les quatre années précédentes. Leurs pires ennemis eurent soudain des attentions délicates ; l’un d’eux leur expédia les clefs de sa maison de vacances à l’île de Ré, où ils passèrent d’excellents week-ends en amoureux. Ils partirent pour Naples, Santorin, les Célèbes et New York, vivant de façon éhontée sur cette générosité collective inattendue. Ils étaient chouchoutés, désirés, comblés. La vie était douce. Certains finirent par trouver louche cette longue lune de miel, et se scandalisaient tout haut de ces futurs divorcés qui mettaient tant de bonne volonté à se rabibocher, sans jamais se décider à la réconciliation finale. Pour atteindre leur but il fallait donc une preuve. Ils fixèrent la date au milieu de l’été. Il fit un temps splendide : jamais divorce ne fut plus à l’amiable. On citait en exemple leur humeur joviale, leur exquise courtoisie mutuelle. La fête fut légère, bien qu’arrosée d’un solide bordeaux un peu tannique, accordé aux occasions graves de l’existence. Les enfants étaient ravis, gavés de glaces. Elle prit sa plus belle cuite depuis la fin de ses études, et elle avait le vin gai. Le roman parut, enfin. Alors lui dit-on, alors, comment votre mari vit-il ces moments difficiles ? Hélas, répondait-elle toujours, hélas. Et l’on ajouta une petite croix, dans la liste sans fin des divorces au premier roman. Pour déjouer le sort ils attendirent quelques semaines, avant d’annoncer leur remariage. Il paraît qu’au second roman, la dépression te tombe dessus. Et pas n’importe laquelle, hein, pas une petite déprime, pas juste une gueule de bois : non, la vraie, la seule, la bonne vieille dépression. Celle qui te met au bord du suicide, du jour au lendemain. Personne n’y coupe, dit-on. Les forts comme les faibles, les vieux comme les jeunes, les doués comme les médiocres ; les obsessionnels, comme les hystériques. Elle attend de pied ferme : à titre préventif, elle entame dès ce soir une bonne cure de Prozac.

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La Brique dans le ventre
ALAIN BERTRAND

05-11-2007
Le Belge n’a pas de brique dans le ventre, tout juste une pierre à la vésicule. Il la conserve précieusement dans un flacon. C’est la preuve qu’il a vécu comme un homme. D’abord pour se maçonner l’organe, ensuite pour se l’arracher du ventre, enfin pour en parler le reste de sa vie. Parler est le propre de l’homme, les statistiques le démontrent. Elles démontrent surtout qu’il se trouve en Flandre moins de pierres aux reins et davantage de briques. Ce côté carré tient-il à la richesse de l’eau courante? Non point, car l’eau s’écoule en fleuves depuis la France profonde. A l’épaisseur du sable ? Point non plus, car le sable se répand sur les fonds marins où ne s’érigent que peu d’édifices en briques. Alors? Le plat pays est un vide menacé par la mer, laquelle contient davantage de minéraux qu’une bouteille de Vichy. C’est dire le danger d’y boire la tasse. Et le vide qui hante le Flamand de Bruges à Gand, et même aux îles Marquises, et  jusqu’à la  périphérie bruxelloise. C’est par là – je veux dire par la peur du vide - que le Flamand ressemble au reste de l’humanité. Comme elle, il se remplit de soupes, il boit de la bière, il regarde la télévision. Les nuages le font rêver, certains soirs ; et les jambes des femmes entre la prière et la faute solitaire. Comme tout pécheur, le Flamand est un être métaphysique: la première marche d’escalier l’élève plus haut que le niveau de la mer ; la seconde lui donne le vertige. Un vertige pascalien, qu’il circonscrit en allumant des cierges sous les clochers, avant de s’en aller encombrer les allées d’un supermarché, puis d’un second, d’un troisième. Tout cela fait-il une existence digne de l’homme ? Digne, sans doute ; mais digne de la Flandre ? Le Flamand nourrit des illusions sur son passé, et quelques autres sur son avenir. Son passé rassemble un havresac d’éperons d’or, les médailles militaires du grand-père fondu dans une tranchée de l’Yser, celles du père congelé dans les boues de Russie.  Son psychiatre s’exténue à lui faire oublier la cour de récréation où les merles chantaient en français de Bruxelles ou en néerlandais d’Utrecht. Le Flamand a beau proliférer au niveau de la mer, il se sent à l’école, le cœur en minorité. Il est de la province, mais rêve de conquérir la capitale de l’Europe. Il se voudraient bœuf sur le toit alors qu’il n’est que moule, crevette et babelutte. Son ventre, c’est sa terre baignée par le sang des ancêtres et remuée par une langue que personne n’apprend, mis à part sa progéniture, et encore, plus pour longtemps.  Le flamand, c’est son verlan, son yiddish, son wallon – un truc pour se sentir moins seul au bistrot, mais seul quand même hors de son carton de bière orné d’un lion noir. A cause d’un passé sans passé et d’un présent sans avenir, le Flamand se fourgue une brique dans le ventre. Pourtant sa femme a donné son nom à une fenêtre sur le monde. C’était une grande espérance, car la Flamande est belle et immense comme un ciel d’été. Le Flamand le sait-il ? Sa fortune tient en une fable : tout commence par l’achat d’une boîte de Lego, tout finit par le  rêve d’une villa à Turnhout. Un grain de sable devient une brique. Mais une brique bâtie sur du sable. Et entre les grains, du vide. Le Flamand est un timide qui s’irrite de lui-même et se venge sur son francophone de voisin. Sa rancœur l’entraîne à des poussée de fièvre acheteuse, et, comme il sait le prix du mètre-carré à Damme, il s’aventure le week-end en Ardenne qui est son jardin zoologique et sa petite Suisse. Passée la vallée de la Meuse, la route s’élève et déroule une verdure où se blottir dans l’oubli de la brique et le cours du hareng. Le Flamand botté, rose et encapuchonné pratique la balade en bande, la gigue de chevreuil au plomb de chasse et l’Orval par rafales de douze. Un jour, l’émotion lui broie la poitrine, une larme lui monte à l’œil, un sens lui vient à la vie. Une fermette en schiste lui est apparue au bout de la promenade, dans la lumière de l’automne, avec de la pierre bleue, solide comme l’éternité. « Ardenne, tu es mon terre promise », s’émerveille le Flamand. Et pendant qu’il signe le compromis d’achat chez le notaire, l’Ardennais, conscient de sa mission civique, suit des cours à la chambre de commerce. Si bien qu’il peut dire bonjour à sa clientèle flamande, et au-revoir, et merci, et combien ça coûte. Le Flamand est si ému de s’entendre prénommée dans sa langue qu’on le prendrait pour un enfant retrouvé dans les rayons vides du supermarché. Il en a mal au ventre : la vésicule biliaire ou déjà les pierres aux reins ? 

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À la Sainte-Catherine
ANDRÉ BLANCHARD

02-02-2007

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Rencontre avec Martine Laval
JACQUES CHAUVIRÉ

20-01-2004
Il y a les mains, bavardes comme des mouettes. Elles vont, viennent, l'une se pose sur un genou, l’autre s'achemine vers le visage jusqu'à le couvrir, ne laissant entrevoir qu'un oeil noir, brillant. Et puis, hop, elles s'envolent encore, trop de choses à dire ou peut-être à ne pas dire, pas tout de suite... Ces mouettes-là, délicates, longtemps, ont touché des corps, couché des mots : elles ont la consolation dans la peau. Ces mains-là, aériennes, parlent pour Jacques Chauviré, médecin et écrivain dilettante. (…) De romans en nouvelles, il dit ses semblables, ses patients. Ils sont ouvrier, réfugié d'Espagne, jeune suicidé, instit serviteur de la République, ou vieux parents abandonnés. Chauviré se dit tiraillé entre espoir et lassitude, bonté et impuissance  ; il se met en scène, à peine dissimulé derrière son narrateur, un certain docteur Desportes, tout à tour médecin d'usine, de village, vacataire dans quelque hospice de vieillards. Ange gardien des humbles, en somme. Ses romans d'inspiration autobiographique défient le temps. Cet homme-là a fait le choix des mots simples mais denses, de la générosité, de l'écriture à hauteur d'homme : il est de la trempe des Jean Forton, Henri Calet, Georges Hyvernaud. Des écrivains de l'ombre, des presque-oubliés. Des grands. Jacques Chauviré est né en 1915. Il n'a pas connu son père, "mort pour la patrie". Il est fils de héros, élevé par une mère au veuvage inconsolable – elle ira jusqu'à changer son prénom pour lui faire porter celui du père. L'enfant grandit dans le mystère de l'absence, dans une sorte de dévotion à la mort, ce qui ne l'empêche pas, petit bonhomme de 5 ans, de tomber amoureux d'une certaine Elisa, une belle de 18 ans... Un an avant la déclaration de la Seconde Guerre, le jeune homme se plie de bonne grâce au voeu de sa mère et intègre l'internat aux hôpitaux de Lyon. Entre la pratique de la médecine et celle de l'écriture, il voit aujourd'hui un lien naturel. Les mains reprennent la parole, la voix est douce  : "Autrefois, la médecine était une discipline littéraire. On nous enseignait la philosophie. La technique était négligeable. Nous avions le sentiment de peu apprendre dans les cours magistraux. En revanche, tous les matins, nous étions à l'hôpital. Il fallait observer et décrire. L'observation et sa transcription s'entouraient d'un cérémonial. L'étudiant lisait son observation au pied du lit du malade devant le patron. Les patrons d'alors étaient cultivés et exigeaient des rapports parfaitement écrits." En 1942, il ouvre son cabinet à Neuville-sur-Saône (où il vit toujours). A la Libération, les temps sont "difficiles, incertains, entre misère et règlements de compte, des voisins s'envoyaient des cercueils..." La clientèle se fait rare. "Je n'avais rien à faire. Je lisais Saint-Simon, Chateaubriand, Baudelaire, Racine surtout. Et puis me passe par la tête l'envie d'écrire un pastiche de Baudelaire. Je crois que lorsqu'on commence à écrire, on continue. Le soir, je prenais des notes sur mes quelques patients, des notes très médicales, mais, très vite, j'ai eu tendance à élargir ces notes à un trait de caractère, une gestuelle." Ainsi naissent des personnages... La littérature, selon Chauviré, c'est aussi simple que cela, un "pas grand-chose", sourit-il en haussant ses frêles épaules, "un plaisir tranquille mais pas essentiel". Plus tard, l'"écrivain malgré lui" ose envoyer à Albert Camus un court texte, "rien, deux ou trois pages". L'auteur de L'Etranger lui répond : "Continuez ! Mais méfiez-vous. Vous avez lu trop de poésie. Ce texte est bourré d'alexandrins." Chauviré le discret en rit encore : "C'était Racine qui resurgissait ! Certes, ces mots de Camus m'ont fait plaisir, mais je ne pouvais pas m'y attarder, j'étais très préoccupé par mon travail, il me fallait nourrir ma famille." Son premier roman, Partage de la soif, récit d'un médecin d'usine pris entre le patron et les ouvriers, est publié en 1958 chez Gallimard, sous les auspices d'Albert Camus. Mais la mort n'a pas oublié Chauviré. Elle rappelle à elle ses amis : en 1959, l'écrivain voyageur Jean Reverzy, avec qui il fit médecine à Lyon, et, l'année suivante, Albert Camus. Chauviré, Camus, Reverzy – étrange lien – étaient tous trois pupilles de la nation de la Grande Guerre. Jacques Chauviré, une fois encore, se retrouve orphelin. Il continue sa route : soigner, écrire. Le médecin ne craint pas de se dire toujours hanté par la mort. "L'absence physique des gens m'est insupportable. Quand je pense à une personne disparue, je ne retiens rien de son esprit, de son caractère. Je ne songe qu'à son corps, ses gestes, son attitude." Il enchaîne tout de go, tendant loin devant lui une main : "Le temps presse sans cesse, m'assaille. J'ai peur qu'il s'en aille." Jacques Chauviré a plus de souvenirs que s'il avait vécu mille ans : il a approché mille vies, affronté mille morts, en a encore tant et tant à raconter. Mais, désormais, dit-il avec une simplicité terrifiante, sa main, cette mouette légère, tremble lorsqu'il écrit, et cela est "difficile à vivre". Nous aimerions le rassurer un peu, lui dire que si le temps presse, il a su, lui, le dompter avec ses mots lumières et donner à ses lecteurs des envies de mordre la vie. Martine Laval, Télérama n° 2812 - 6 décembre 2003.

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Je suis un petit dinosaure
MILAN DARGENT

30-04-2003

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Anna Gavalda Interviews
ANNA GAVALDA

01-08-2010
Depuis plusieurs années, pour des journalistes, des étudiants ou des lycéens français et étrangers, je réponds à de nombreuses interviews par écrit. En voici une soixantaine. J’ai supprimé celles dont les questions étaient vraiment baroques (les traductions électroniques n’étant pas toujours très au point, exemple : « Vous de l’emotioňal penser par le sociète pour faire ecriture¿ ») et celles dont les réponses avaient déjà été données maintes et maintes fois. Les voici dans leur intégralité avec quelques commentaires idiots de temps à autre. En les proposant ainsi sur le site du Dilettante, je ne cherche pas à me graver dans le marbre ou à jouer les grandes prêtresses, mais il me semble qu’il y a dans tout ce fatras – pour qui s’intéresse à l’écriture, au métier d’écrivain, aux personnages de mes livres, au monde de l’édition ou encore à mon labo secret caché tout au fond de mon arrière-cuisine – deux ou trois petites choses amusantes et sensées. Bonne promenade... Ps : Ces textes n’ont pas été retouchés. Les fautes de langue, d’orthographe et de syntaxe sont d’origine et j’y tiens. Car décidemment, non, nous ne sommes pas dans le marbre... (au marbre ?) Entretien avec Jean-Louis Kuffer – 24 heures Lausanne (Suisse) Entretien avec Julia Dubreuil Entretien avec Noëlle Aziz – Femme en ville Entretien avec Mihaëlla Spineau – Elle (Roumanie) Entretien avec Geneviève Welcomme – Muze Entretien avec Olivia de Lamberterie – Elle Entretien avec Pierre Vavasseur – Le Parisien Entretien avec Cristina De Stefano - Elle (Italie) Entretien avec Ginette Leroux – Sympatico (Canada) Entretien avec Sonia Sarfati – La Presse (Canada) Entretien avec Isabel Schutt Entretien avec François Bourboulon – Métro Entretien avec Fabio Gambaro Entretien pour Harper’s Bazaar (édition russe) Entretien avec Victoria Gonzalès – Clara (Espagne) Réponse à une journaliste espagnole Réponse à un questionnaire à la con Entretien avec Tristan Malavoy-Racine – Voir Montréal (Canada) Entretien avec Susann Kaupke (étudiante allemande) Entretien avec Steve Martin – 7 Jours (Canada) Entretien avec Stéphanie Milliquet – Fémina (Suisse) Entretien avec Renaud Douci - Mairie de Meudon Entretien avec Pema Meymo pour un journal catalan Entretien avec Pascale Tournier – VSD Entretien avec Nicolas Rabeau – InterVIOO Entretien avec Nathalie Six - Fnac live Entretien avec Maureen Scmetz (étudiante belge) Entretien avec Lisa Gabriel (étudiante allemande) Entretien avec Lena Tallberg – M Magazine (Suède) Entretien avec Katarina Laucikova – Revue des livres (Slovaquie) Entretien avec France Laure Pons – Société normande de presse, d’édition et d’impression Entretien avec Franziska Wolffheim - Brigitte (Allemagne) Entretien avec Elianne Ros – El Periodico (Espagne) Entretien avec E. Zeitler Entretien avec Didier Pobel – Le Dauphiné Libéré Entretien avec Corinne Bourbeillon – Ouest-France Entretien avec Claude Luquet – Pèlerin magazine Entretien avec Claire Lefebvre – La Voix du Nord Entretien avec Céline Lelaidier Entretien avec Brigit Bontour – Le Magazine des livres Entretien avec Béatrice Bossard Entretien avec Barbara Lambert – Point de vue Entretien avec Audrey Nait-Challal – Play bac Entretien avec Annick Duchatel – Entre les lignes (Canada) Entretien avec Abby Heraud – pour son mémoire Entretien avec Anne Josée Cameron – libraire au canada Entretien avec Isabelle Dubois – Le Grand Livre du mois Entretien avec Dieter Meier – Les éditions Reclam (Allemagne) Liste de livres géniaux J’élève mon enfant Lettre adressée par Armand Robin à la Gestapo le 5 octobre 1943 Lettre à Delphine Peras      

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À peu près
ANNA GAVALDA

23-01-2006

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Entretiens autour de La Consolante
ANNA GAVALDA

01-01-2006
À un moment, dans L’Échappée belle, Garance énumère toutes les belles choses dont son crâne est rempli (page 35) et elle cite  « la lettre d’Armand Robin à la gestapo ».   La voici :   Lettre adressée par Armand Robin à la Gestapo le 5 octobre 1943. «  Il m’est parvenu que de singuliers citoyens français m’ont dénoncé à vous comme n’étant pas du tout au nombre de vos approbateurs.   Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d’une désapprobation pour laquelle il n’est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d’étudier).   Vous êtes des tueurs, messieurs ; et j’ajouterai même (c’est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. […] Vous avez assassiné, messieurs, mon frère le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d’être assassiné à côté de lui. »                                     ______________________________   J’ai trouvé ce texte dans le magnifique Paroles de Liberté de Michel Piquemal et Hervé Tullet aux éditions Albin Michel. Livre que je relis sans cesse. D’ailleurs je ne résiste pas au plaisir de vous recopier  la première page de cette petite bible, soit un poème de Michel Leiris :     M’alléger me dépouiller réduire mon bagage à l’essentiel   Abandonnant ma longue traîne de plumes de plumages de plumetis et de plumets   devenir oiseau avare ivre du seul vol de ses ailes   NdA : Delphine Peras, charmante au demeurant, voulait faire un dossier sur moi pour le magazine LIRE . Le « Phénomène Gavalda » comme ils l’ont d’ailleurs titré… (Tout ce que j’aime….) Elle voulait enquêter dans mon entourage et je lui ai envoyé cette lettre (à titre privé) qu’elle a publiée sans me prévenir. Bon…     Bonjour Delphine,      Je ne sais pas où vous en êtes de votre lecture de La Consolante, mais à un moment, vous verrez, Kate dit à Charles à propos du petit Yacine : "J’aurais fait la même chose à sa place et j’ai fait ce que j’aurais voulu que l’on me fasse, si j’avais été à sa place."   C'est idiot, mais cette expression-là : faire ou ne pas faire aux autres ce que l'on voudrait que l'on vous fasse ou non, est mon seul point de repère dans la vie. Vraiment, le seul. C'est valable pour l'éducation de mes enfants, pour la mienne, et dans toutes mes relations aux autres. Peut-être que ça résonne davantage chez moi parce que c'est mon métier, finalement, de me mettre à la place des autres, mais quand même... il me semble que nous tenons là un joli b.a. ba...    Depuis bientôt dix ans que je suis "dans la carrière", j'ai toujours essayé d'avancer discrètement. Je n'ai jamais voulu que l'on me prenne en photo avec mes enfants, j'ai refusé des tas d'honneurs, de titres, de poses et de propositions extrêmement flatteuses et/ou juteuses et je n'ai aucun mérite. C'est juste que je n'en avais pas envie.        Ce que je donne aux gens, ce sont des sangliers encore vivants, des clic-clac qui ne s'ouvrent pas, des vétérinaires violées, des Chloé, des Pierre Dippel, des Camille, des Franck, des Philibert, des Yacine et des Kate attentives, mais le reste, Louis, Félicité, Constance, Marianne et tous ces gens qui connaissent par coeur le chemin de ma cuisine et me font la vie si belle, je les garde pour moi. J'ai même envie de dire "pour nous". Pour eux et moi. Pour ce que nous avons en commun et qui n'a rien à voir avec mon parcours de dilettante. Et que ce parcours justement, pourrait gâcher si j'étais plus coquette...    Ce truc de célébrité, de visibilité, de renommée, m'embarrasse au plus au point. Vraiment, je ne sais qu'en faire et pour dire les choses en bon français : ça me gonfle. Si c'était à refaire, j'aurais choisi nègre comme métier. Soit le plaisir d'écrire mais sans les conséquences d'avoir écrit.    Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que je vis très "dans la vie " et en même temps très déconnectée du monde. Sans télé, sans journaux, sans radio et avec, pour seuls vrais émois, le travail brut des artistes que j'admire: leurs livres, leurs films, leurs tableaux, leur musique. Et ce qu'ils sont, ces gens, ou ont été, m'importe peu. C'est leur travail, leur sensibilité, leurs doutes et leur solitude qui me fascinent.    Et m'aident à vivre.         Il m'arrive très souvent de partager le même wagon de métro, de RER ou de train avec des gens plongés dans mes histoires et le fait qu'ils me zappent complètement quand ils relèvent la tête me fait très plaisir. A chaque fois, je le prends comme une petite victoire.        Il n'y a pas de livres de moi, chez moi. Pas de coupures de presse me concernant et même plus de manuscrits de ceux que j'ai publiés. Mon éditeur veut sortir des nouvelles que j'ai écrites il y a quelques années et qui l'avaient marqué mais le problème, c'est que je ne les ai plus ces textes... Perdus dans des mémoires d'ordinateurs cassés ou sur des disquettes ébréchées... Je ne peux même pas dire que cela m'ennuie puisque j'en inventerai d'autres... L'important, c'est le plaisir que j'ai pris en les écrivant, après... qu'ils existent ou pas... bah...     Peut-être suis-je profondément névrosée? (petit sourire) Sûrement ! Evidemment ! (grand sourire) sinon, je n'aurais pas ce besoin d'aller me perdre dans la vie d'autres êtres qui n'existent même pas et qui, pourtant, me semblent aussi vivants que mes propres enfants. Si c'est le cas, je la bénis cette névrose, car vous n'imaginez pas le bonheur que c'est d'être seule au milieu la nuit, quand les petits dorment, que le tas de linge sale prend des proportions alarmantes et que le thé refroidit.  Je suis là mais n'y suis plus et je m'amuse énormément.            Vous vous souvenez de cette fête géniale dans le minuscule appartement d'Holly Golightly in Breakfast at Tiffany's ? Eh bien, c'est exactement ça. J'ai un bureau minuscule mais qu'est-ce qu'on est nombreux là-dedans... On se marche sur les pieds, on s'apostrophe, on picole et on attend que la police arrive pour aller se coucher. Dans mon cas, la police, c'est de me souvenir qu'il y a école le lendemain matin et qu'il faut dormir un peu. Quand même...   Parce que mes ventes me dépassent, on voudrait me trouver quelque intérêt, mais... pff... ce portrait qui vous titille tant ne vous mènerait pas loin. Ce qu'il faut, c'est venir faire la fête avec nous et le carton d'invitation est glissé entre mes chapitres. Le reste, c'est une vie de maman (partie visible de l'iceberg) et de rêveuse (partie immergée). La première est facile à imaginer (vous avez la même) et la seconde est indicible.     Il y a un truc qui me frappe par exemple... Depuis que Françoise Sagan est morte, on a publié des tas de livres plus ou moins sordides sur son compte alors que la plupart de ses romans sont épuisés. Comment fait-on aujourd'hui pour lire "Un orage immobile" si l'on n'a pas un coup de bol dans une boîte de bouquiniste. C'est absurde. Et c'est injuste. On touche là les limites de la pipolisation : Elle nous lèse tous.     Je ne peux pas vous empêcher d'appeler qui vous voulez si trop compliqué pour vous de vous mettre à ma place, mais je sais que dans le lot, ceux qui m'aiment vraiment vous éconduiront gentiment parce qu'ils sont, entre mille autres choses, mon périmètre de sécurité.      Bien à vous,    A.          

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Nouvelle conversation entre amis qui ne se connaissent toujours pas. Pascal Thuot, de la librairie Millepages à Vincennes, et Laurent Graff
LAURENT GRAFF

24-02-2014
 Nouvelle conversation entre amis qui ne se connaissent toujours pas. Pascal Thuot, de la librairie Millepages à Vincennes, et Laurent GraffMais où est donc passé l'humain ?  Question cruciale à laquelle un écrivain rare et précieux comme Laurent Graff ne pouvait répondre que sous la forme inattendue et bienfaisante d'un récit débarrassé de tous les ornements du roman et de la fiction qui, trop souvent, privent le lecteur d'une saine secousse ontologique. Son Grand Absent nous invite à explorer jusque dans ses moindres plis les lieux de notre modernité paresseuse. Un parking automatisé, un hôtel aux chambres "uniformisées", une banque qui propose d'intéressants placements post mortem, autant d'endroits lavés à grande eau javellisée sous l’œil blasé de robots en forme de canette. On a beau creuser, on ne trouve rien, pas même une larmichette d'humaine présence prise dans un caillou ambré, ou alors pour ceux qui savent voir, on notera la présence d'un groupuscule de fourmis qui font la nique à l'homme en matière de contestation. À l'écart de la satire frontale ou des leçons de catastrophisme éclairé, Laurent Graff parvient à faire surgir de l'abîme un grand éclat de rire communicatif. On pense un peu à Playtime de Jacques Tati, un peu seulement car Grand Absent est comme son auteur, il ne ressemble à rien de connu ni à personne d'autre. Rencontre.   Pascal Thuot : Au premier abord, un lecteur étourdi comme moi, peut benoîtement ranger Grand Absent dans la catégorie anticipation. Il suffit cependant de connaître votre travail pour savoir d'emblée que vous n'êtes pas du genre à recouvrir la littérature d'un vernis vaguement futuriste...     Laurent Graff : Première chose : je ne crois pas au temps. Je crois à l’être. Lequel peut revêtir différentes formes. Ce que je décris dans Grand Absent n’est pas le propre d’une époque, bien qu’on situe aisément l’action dans l’évolution humaine (entre aujourd’hui et demain matin). J’aurais très bien pu décrire sur le même ton la construction d’une pyramide au temps des pharaons ou le fonctionnement d’une seigneurie au Moyen Âge. Le résultat serait identique. Quand  j’opère une translation dans le temps, vers l’avant, j’amène le lecteur dans une dimension imaginaire, non-historique, à peine extrapolée, qui me permet d’instaurer en toute liberté une réalité et son questionnement. La vérité n’est pas la véracité. Le romancier ne ment pas, il crée des vérités. Dans Grand Absent, je parle d’une réalité de tout temps : l’être humain.     P. T. : Ni une satire sociale d'ailleurs...   L. G. : Le social, la société, ne m’intéressent pas. Ce sont des fonctionnements, des montages, nécessaires à la tenue de l’humanité en surface. L’être profond, l’humain de dessous, échappe à ces vicissitudes. S’il y a satire dans Grand Absent, c’est une satire ontologique. Je m’en prends à l’être humain.  Je distingue l’humain de l’homme. L’humain – adjectif – étant la qualité « morale » qui définit l’homme. Or, c’est ce qui fait défaut. Je m’attache à circonscrire ce défaut, ce manque, cette absence.   P. T. : Vous nous invitez à explorer les lieux de notre modernité le parking, les hôtels aux chambres "uniformisées", le bureau, une banque innovante, soumis à un rationalisme déroutant et très contraignant. Plus qu'une fiction, est-ce de votre part une tentative d'ethnographie ?   L. G. : Les ingénieurs font beaucoup de mal à l’humanité. Ils mettent au point des modèles, des concepts, des fonctionnements, sur des principes utilitaristes, privilégiant le gain au détriment de la perte. Encore une fois, ceci de tout temps. Nous atteignons, peut-être, de nos jours, des sommets d’aberration jamais explorés. Mais, qu’on se réjouisse, ce sera pire demain. « Si le pire est toujours certain, c’est que nous vivons dans le meilleur des mondes. » Alors, oui, je me livre à des tentatives d’ethnographie par l’absurde dans des lieux communs, je m’amuse énormément.     P. T. : La vie mouvementée d'une fourmilière apporte un singulier et habile contrepoint à la vaine agitation humaine. Que nous disent-elles, ces fourmis ?   L. G. : Effectivement, c’est dans le livre un contrepoint à une échelle inférieure qui permet un regard extérieur sur nous-mêmes. Le monde des fourmis ressemble beaucoup au nôtre, à ceci près que l’humanité aggrave son cas, quand les fourmis demeurent au même stade de « civilisation ». On découvre un individu fourmi, nommé, alors que les figures humaines du roman ne portent pas de véritable nom, qui incarne le réfractaire, le râleur. C’est un peu un essai de focale, un coup de zoom. Dans un autre chapitre, je m’attache à un bouton de chemise tombé par terre dans une cabine d’ascenseur. Il s’agit là, sans doute, des seuls moments de tendresse du livre. P. T. : On pense – moi en tout cas – à Playtime de Jacques Tati. Croyez-vous qu'il aurait aimé les petits robots contrariants qui sévissent ici et là ?   L. G. : J’ai découvert Playtime il y a quelques semaines seulement, donc bien après l’écriture de Grand Absent. Je connaissais par contre un autre film de Jacques Tati, Mon oncle, qui traite, à un degré moindre, de la modernité. Le petit robot qui intervient dans le premier chapitre du livre, outre son côté attachant, nous révèle l’absurdité intellectuelle des inventions humaines. Je ne reviendrai pas sur les ingénieurs. J’accuse l’esprit humain dans sa globalité historique et géographique, à quelques exceptions anthropologiques, peut-être, mais je ne suis pas spécialiste. Le petit robot, cependant, se montre capricieux, récalcitrant : c’est qu’il n’est pas convaincu lui-même de son utilité et du bien-fondé de son existence.   P. T. : Je retiens deux inventions remarquables : le chien de voiture et la boîte à fictions. Avez-vous déposé les brevets idoines ?   L. G. : J’ajouterai, si vous permettez, le compte bancaire posthume perpétuel rémunéré à trois pour cent, activé après la mort du souscripteur, histoire de survivre grâce à son argent bien placé. Non, je n’ai pas déposé de brevets, mais on n’a pas besoin de moi pour de telles inventions. Tout ce qui est envisageable est envisagé.   P. T. : Mesdames et messieurs, le « grand absent » est...   L. G. : Le « grand absent » est l’Humain qui ne qualifie pas l’homme. Par extension, Dieu, ou, disons, la part divine de l’homme.  C’est aussi le Grand, qui est absent. Le Beau. Tout ce monde possible qui n’a pas lieu. Qui aurait pu être. Qui n’est pas.   Février 2014-02-24

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Petit entretien entre amis qui ne se connaissent pas
LAURENT GRAFF

12-04-2010
Petit entretien entre Laurent Graff et Pascal Thuot - libraire de Millepages à Vincennes - des amis qui ne se connaissent pas      Pascal Thuot : Dans « Selon toute vraisemblance », votre dernier recueil de textes, l'individu s'efface sans cesser d'être humain. L'homme comme animal social vous rebute-t-il ?   Laurent Graff : J’essaie dans ce recueil de nouvelles de démonter l’individu, de le débarrasser de ses définitions circonstancielles et anecdotiques. L’individu est à mes yeux une illusion, qui se hisse parfois au rang de supercherie. C’est une belle idée qui a mal tourné.  En devenant un, l’homme s’est isolé, s’est enfermé, s’est réduit. L’individu n’est pas l’homme, et encore moins l’Être. Il a valeur d’échantillon humain. C’est là qu’est toute sa grandeur, dans sa charge d’humanité, et non pas dans un moi particulier limité, somme toute, peu intéressant. Je crois en d’autres niveaux d’existence. L’homme en société ne m’intéresse pas beaucoup. C’est une manifestation extérieure nécessaire, qui ne retient pas mon attention.     P.T. : Comme il y a des « clients-mystère », y a-t-il selon vous des écrivains mystères, si oui, en êtes-vous ?   L.G. : J'aime la notion de clandestinité dans l'écriture, avec tout ce que ça peut sous-entendre. Le client-mystère visite des magasins pour y effectuer une enquête de satisfaction dans la plus grande discrétion. Il se fait passer pour un client tout ce qu'il y a de plus ordinaire et établit un rapport. Je me place, en tant qu'écrivain et humain, un peu dans cette position, observateur fantôme, agent secret, passager clandestin à bord de la vie. Ce positionnement est avant tout le résultat d'un refus, le refus de participer et d'adhérer à un monde principalement désolant, moralement insupportable, spirituellement vide, véritable entreprise de laideur. Il est très difficile de vivre dans ce monde quand on a fondamentalement une haute opinion de l'homme et constamment le spectacle de sa bassesse et de sa petitesse. Cette clandestinité, cet effacement, ce retrait, auxquels j'aspire, constituent à mes yeux une forme subtile de subversion. Les personnages de mes livres adoptent tous ce point de vue. D'apparence tranquille, ils sont en réalité des bombes silencieuses, des résistants de l'ombre, de fervents absents, des mutins de la vie. Ecrire, c'est en venir aux mains. C'est un acte fondateur de sédition. Je me méfie des écrivains professionnels, télévisuels ou subventionnés. Il y a là une contradiction, me semble-t-il. Je préfère les écrivains-mystère.      P.T. : La photo qui accompagne la présentation de votre dernier livre est prise de dos : la littérature a-t-elle un visage ?   L.G. : Sur cette photo, je tourne le dos pour faire face. Si la littérature a un visage, c’est celui d’une contre-réalité, ou d’une réalité éclairée. La réalité est un seuil à franchir, une entrée en matière, un point de départ. S’en contenter serait vivre dans une ignorance aveugle. La littérature est un moyen de dépassement. Son visage est tourné. J’aime beaucoup les tableaux de David Caspar Friedrich où l’on voit des personnages de dos faisant face à un paysage grandiose.   P.T. : Un homme se dévore pour survivre, un mort-né prend la parole, une jeune femme perd les lettres de son nom de famille, bref, l'absurde jaillit de la vie de tous les jours comme chez Beckett ou encore Gogol. Vous sentez-vous proche de ces écrivains ?   L.G. : Je ne connais pas bien Gogol. Un peu mieux Beckett. Je me sens d'autant plus proche de lui que nous avons été voisins : il a habité, épisodiquement, dans la même petite ville pendant trente ans. Adolescent, je le croisais parfois dans la rue. "Le Dépeupleur" est mon texte préféré de Beckett. L'absurde est la conséquence évidente de notre condition. Je suis toujours surpris de voir que les gens continuent à se lever tous les matins. C'est assez extraordinaire, quand on y pense ! Deux constats : nous sommes petits et nous sommes mortels. On a beau sauter à l’élastique, partir sous les tropiques, acheter une voiture automatique, on n’échappe pas à l’absurdité.  

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À suivre…
LAURENT GRAFF

11-09-2006
Je suis un souffle d’air, un brin de vent, une pincée de ciel. Mon corps ne se peut pas, je n’ai pas lieu. La vie m’a traversé comme un rêve d’une nuit ; je n’ai jamais vu le jour. Depuis, cette vie fantôme me hante. Je suis né chez les morts. Si j’avais vécu, je me serais appelé Vincent. Après l’échographie du cinquième mois, qui révéla que j’aurais dû être un garçon, mes parents commencèrent à chercher un prénom. Ma mère acheta un livre, où l’on recensait les qualités et les traits de caractère attachés aux prénoms, comme pour une ultime manipulation intra-utérine : on veut un Maximilien soigneux, un Nicolas chanceux, un Kévin téméraire. Je devais être leur premier enfant ; il s’agissait de ne pas se tromper, de trouver l’exact prénom correspondant à leurs attentes, à leur rêve. Finalement, ils optèrent pour un petit Vincent, et tant pis si le guide le disait quelque peu entêté ! Vincent. Déjà, un être reconnu, né de la magie du verbe, se dessinait derrière ces deux syllabes qui le désignaient. Il avait un prénom comme un port d’attache, pour aborder la terre des hommes. Ce baptême prénatal l’extirpait du néant de l’innommé. On l’appelait doucement, on lui parlait, une main sur le ventre où il achevait sa formation, avec, cependant, encore quelques craintes inavouées. Au fil des semaines, on commençait à l’aimer avec précision, de moins en moins prudemment. Ce prénom, on s’y habituait, on ne s’en étonnait plus, on le prononçait avec un tel naturel, une telle confiance, que l’enfant à naître semblait déjà parmi nous, révélé à la vie. Les échographies étaient l’occasion de voir ce petit être en développement flottant dans les eaux placentaires, comme enfermé dans une planète. Les battements enfouis de son cœur résonnaient dans la pièce, amplifiés par l’appareil, avec une force élémentaire – pulsations millénaires dans l’infini silence du cosmos. Outre un prénom, il possédait à présent des traits particuliers, un visage. Sur le moniteur de l’échographe, émergeant de la nuit, dans des couleurs radiantes, apparaissaient un haut front, un nez retroussé, une bouche têtue. Il avait atteint un stade identitaire qui aurait permis à un caricaturiste d’en brosser le portrait. Les parents observaient muettement ce produit de la biologie prendre figure humaine, un peu ébaubis d’en être les concepteurs. Le médecin leur faisait une visite guidée du fœtus, pointant avec le curseur un os remarquable, un organe vital. Tout allait bien. Ce qui devrait nous donner un joli bébé, aux proportions moyennes, d’ici deux mois. J’aurais dû être ce bébé promis. Tout était prévu pour mon existence. J’avais des parents impatients, une chambre décorée, un lit douillet, des vêtements pour plusieurs mois, des premiers jouets. J’étais plutôt bien loti. On peut facilement s’amuser à imaginer la vie que j’aurais menée, entre hasard et destinée, bonheurs et malheurs. L’histoire de l’humanité regorge de récits de vies, extraordinaires ou ordinaires, lointaines ou proches, aussi variées qu’identiques. On ne s’en lasse pas. À trois semaines du terme de la grossesse, ma mère ressentit des douleurs. Était-ce des contractions annonçant un accouchement précoce ? Ça ne ressemblait pas à ce qu’elle avait lu dans les livres. C’était autre chose. Plus qu’une appréhension, une prémonition funeste gagna son esprit. Dès le début, elle avait pressenti la vulnérabilité, non pas technique, mais essentielle, de la vie qu’elle portait, elle avait perçu une présence contradictoire, un voisinage menaçant. Elle avait consulté des statistiques sur la mortalité des fœtus, qui auraient dû la réconforter. Bien sûr, elle ne disait rien de ses pensées et, pour elle-même, s’efforçait de les réprimer. Les douleurs se firent plus vives. Mon père s’empara du sac renfermant les affaires pour la maternité – tout était prêt – et décida d’aller à la clinique sans plus attendre. Dans la voiture, l’un et l’autre essayèrent de juguler l’inquiétude en multipliant les hypothèses qui, loin d’être rassurantes, accusaient leur inexpérience. Aux urgences, ma mère fut dirigée aussitôt vers le service obstétrique. Sur le brancard, elle n’osait déjà plus toucher son ventre, cette chose à l’intérieur d’elle qui, soudain, se détachait d’elle, jusqu’à devenir repoussante. Les examens vinrent confirmer ce qu’elle avait toujours redouté. Le petit cœur avait cessé de battre ; elle portait à présent la mort en elle. Pauvre mère sans enfant ! On sortit de son corps, à l’abri d’un champ opératoire, ce projet de vie avorté. Elle pleurait en silence et s’accusait. Les humains ont une conception de la vie très pragmatique et anthropomorphe, qui passe forcément par l’existence. L’être est associé à un processus biologique, de préférence normalisé, et est incarné par un individu. Le petit Vincent resterait à jamais une créature imaginaire, un désir, un songe, une chimère. Laurent Graff © le dilettante

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LAURENT GRAFF

27-01-2004
A l'origine de Voyage, voyages, il y a Béatrice, grande rousse athlétique de 43 ans, que je visite de temps en temps. Elle reçoit chez elle les après-midi ; le soir, elle est hôtesse dans une discothèque. Je suis accueilli avec un verre de gin ; il y a toujours des fleurs dans son salon. Nous bavardons de choses et d'autres en attendant de passer à la chambre. Béatrice aime les voyages et se paie une fois par an un bel hôtel sous les tropiques. Des affiches de cinéma ornent les murs de sa chambre. Les volets sont mi-clos : « Tu me déshabilles, aujourd'hui ? » Au pied de son lit, une valise rouge attend. Elle fait très bien l'amour et simule la passion avec talent. Je reste une heure et demie, environ. Après une première étreinte, nous nous reposons un peu adossés aux oreillers et nous reprenons notre conversation entamée au salon. Je lui demande quels sont ses projets de voyage. Elle hésite entre le Vietnam et les Seychelles. Cependant, elle me masse doucement les couilles jusqu'à ce que je bande de nouveau. « Avec ces histoires de grippe au Vietnam, ça me fait un peu peur d'y aller. » Puis elle me branle et me suce pour un deuxième orgasme. A la salle de bains, elle me fournit une serviette décorée de palmiers et un gel douche parfumé à la vanille des îles. Merci, Béatrice.

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Paris-Londres, 28-30 septembre 2001
LAURENT GRAFF

28-09-2001
Paris-Londres, 28-30 septembre 2001 Impressions de voyage sans grand intérêt   – par la fenêtre : beaucoup de moutons. Herbe bien verte, mais bleu du ciel moins bleu ; maisons rouges. Poteaux électriques souvent penchés. – dans l'Eurostar : petit jus de tomate, quelques rockers. Passant dans les couloirs, un homme cherche à vendre ses lunettes. Belle Noire. – Waterloo Hotel : sèche-cheveux dans un tiroir. – Saint James' Park : l'herbe n'est pas si verte que ça vue de près. Deux yakusas en bermuda. Beaucoup d'écureuils. Bancs en bois avec dossier et accoudoirs. – dans la rue : beaucoup de taxis ; beaucoup d'Asiatiques. Achat d'un bus anglais taille-crayon et d'une cabine téléphonique porte-monnaie. – Embankment, accoudé à un muret : beaucoup d'échafaudages. Tamise plus large que Seine ? Avions en approche. – Dans l'Eurostar (retour) : questionnaire de satisfaction. Notes de 1 à 10 + case «non-concerné». Heureux de pouvoir m'exprimer, je coche invariablement «non-concerné», que je préfère nettement à «sans opinion». Belle Noire.  

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Nouvelles du front La terrasse du Rugby bar, à Nîmes (30)
ALAIN GUYARD

24-11-2015
Nouvelles du front La terrasse du Rugby bar, à Nîmes (30)   Comme boire des coups en terrasse est devenu un acte de résistance, moi, banal pratiquant du perniflard sur voie publique, ai été promu, par la grâce patriotique, au grade de commando de bistro. Et comme le carnet de guerre est un genre littéraire majeur, m’est venue alors l’idée d’en écrire un. Ma prose, toutefois, se contentera de décrire de petites zones de combat, entre zinc et trottoir, pour y signaler, malgré les pertes en des termes de lucidité, les admirables conquêtes de la liberté.   La bataille que je vais relater a été livrée dans un rade tout ce qu’il y a de correct où j’aime à pictonner. Le Rugby bar – c’est son blaze – est un estaminet nîmois charmant, bigarré et cosmopolite, où la clille, rabouine, marocaine et de souche, s’entend à merveille telle en une joyeuse nef des fous dérivant sur une mer de rosé, de blanc limé et de pastaga épais comme du flan aux œufs. Déboule K., après un long exil. La société des buveurs s’enquiert de son absence : aurait-il été travailler ? Non, rassure-t-il, il n’a fait qu’un peu de prison. Ayant tranquillisé son monde, voilà qu’il entreprend de narrer son aventure…   Attrapé par la maison bourreman au débotté et à six heures du matin, K. est inculpé pour avoir braqué une riche bourgeoise et lui avoir un peu chauffé les ripatons à l’allume-gaz, histoire d’obtenir la carte bleue. La rombière certifie que le malandrin lui roustissant les paturons portait un bas de nylon sur la trombine. Or les schmitts exhibent au tribunal un collant, découvert en contrebas de la demeure. Et l’analyse ADN de traces de salive à hauteur de la jarretière prouve que c’est bien le pauvre K. qui a bavouillé dans le nylon ! On n’a pas idée du génie des petits hommes… K. ne se dégonfle pas, tend un index accusateur vers la bourgeoise et annonce d’une voix de stentor qu’il a des révélations importantes sur la plaignante et sa moralité. Tout le monde, dit-il, la croit honnête bijoutière. Or elle est commerçante, certes, mais de ses charmes, et terrible croqueuse de gigolos. Et K., dernier amant en date, a été réquisitionné pour sa connaissance des langues et son habileté à en jouer. Ainsi s’expliquent, par le vice de madame, les reliquats salivaires sur le haut du bas nylon.   à cette annonce, la foule en liesse applaudit à tout rompre. Le président apprécie modérément et offre à K. quelques vacances à l’ombre.   Nous apprendrons plus tard que K est en fait tombé pour une misérable affaire d’ébriété sur la voie publique après que sa femme l’eût quitté pour un vendeur de lingerie.   Le mois prochain, si la cirrhose nous prête vie, nous irons boire en une autre terrasse pour y défendre tout ce que déteste Daesh : être fragile en amour, s’autoriser le rêve à voix haute, s’enivrer de mots et de compagnie humaine pour conjurer la tristesse.   Guyard

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Pissons dans le bénitier
ALAIN GUYARD

12-01-2015
PISSONS DANS LE BÉNITIER   AUJOURD’HUI, TOUT LE MONDE PENSE COMME VACHE QUI PISSE. On est devenus des véritables incontinents mentaux, des énurétiques de la gamberge… Mais un peu d’exercice du périnée permet, paraît-il, de retarder la très embarrassante miction du calcif. Je ne sais pas trop si Kant contrôlait ses envies de pisser, mais le transcendantal Teuton voulut étendre la gymnastique du périnée à celle de la pensée. Il faut, pour se muscler l’arrière-chignon, racontait-il en ses pages, suivre trois séances de rééducation de métaphysique urogénitale que voici. Primo, « oser penser par soi-même ». Guère mince affaire, parce que, môme, c’est les parents, la nourrice, la coutume familiale, qui se coulent, insidieuses et bien vicelardes, en nous, et pensent à notre place. Deuzio, « penser en se mettant à la place de tout autre », truc couillu où il faut exposer son avis aux bonzigues d’en face, surtout quand ils ne sont pas du même avis. Et sachez, bon peuple, qu’il en faut, des roupettes, pour s’arracher de ses jugements subjectifs, personnels, et envisager un point de vue plus général dans un espace commun. Troizio, « penser en accord avec soi-même », foutre à la poubelle toute contradiction interne et bazarder les fatras irrationnels. Voila donc comment l’on peut produire de la pensée qui ne soit pas pissée, et devenir ainsi l’auteur de sa gamberge : dire merde à la coutume ; entretenir la divergence de points de vue dans l’espace commun ; refuser les incohérences logiques. Heureux espoir d’un renforcement de ta sangle psycho-abdominale et ton périnée mental. Et promesse d’un linge de corps irréprochable.   ET MAINTENANT, NOUS AUTRES, FRANÇAIS, SI FIERS D’ÊTRE LES HÉRITIERS DES LUMIÈRES, de Diderot, de d’Alembert, et du douanier Rousseau, nous entendons les incontinents déclamer sur tous les tons qu’il faut considérer la croyance religieuse comme une pensée respectable… Nous assistons, depuis le carnage à Charlie, à la stupéfiante métamorphose des cloportes médiatiques en autant de théologiens de comptoir, insinuant qu’il existerait une bonne religion, citoyenne et policée, qui fait dans le caniveau et dit bonjour à la dame, et sa version dégradée, intégriste et radicale qui fait dans la charcuterie. Mais ces deux formes de religion ne sont-elles rien d’autre qu’une seule pensée, celle qui laisse pisser ?   OR QUE NOUS ENSEIGNENT LES CROBARDS TELLEMENT ESPATROUILLANTS DE CES SALES GOSSES DE CHARLIE-HEBDO ? Derniers héritiers des Lumières dans un monde de pisse-froid, ils pourfendent la religion. Et d’une, ils la désignent comme pensée reçue en héritage, toujours subie, jamais choisie. Et de deux, ils signalent sans cesse qu’elle est infoutue d’accepter la divergence d’opinions parce qu’elle s’estime dépositaire de LA vérité révélée. Et de trois, ils démontrent à grands coups de petits mickeys absolument croquignoles qu’elle enfile miracle sur miracle comme on enfile saucisse sur saucisse à la foire au boudin de Mortagne-au-Perche. Crayon au poing, ils nous mettent en garde : la religion sous toutes ses formes est soumission de la pensée, donc capitulation de sa liberté. Ces trois points en font l’archétype de la pensée privée d’autonomie, celles des hommes refusant l’âge de la majorité intellectuelle. À ce moment-là, il y a moins de différences entre l’intégriste et le brave croyant qu’entre une lapidation au granit et une à la pierre ponce.   Kant résumait ainsi la philosophie des Lumières : « oser penser ». Osons donc penser librement et n’ayons pas peur d’être athées. Soyons fiers de notre anticléricalisme comme l’étaient les dessinateurs de Charlie. Et si l’on nous déroule encore la fable d’une religion qui soit tolérante, aimable et aimante, et surtout compatible avec la liberté, rions un bon coup, buvons un canon et copions nos grands frères de Charlie : pissons dans le bénitier…    Alain GUYARD est philosophe forain. Il est l’auteur des 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons, publiées aux éditions Le Dilettante, en 2013.  

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Premières leçons de philo pour bad boys
ALAIN GUYARD

19-08-2011
La philo pour les bad boys, leçon n°7 : Georges Sorel, tout dans les burnes, rien dans les urnes Fluctuat.net, 19/08/2011   La philo pour les bad boys, leçon n°6 : Paul Lafargue, chômeur en CDI  Fluctuat.net, 08/08/2011    La philo pour les bad boys, leçon n°5 : (Mad) Max Stirner, un poivrot binoclard en faillite Fluctuat.net, 26/07/2011 La philo pour les bad boys, leçon n°4 : Maître Eckhart ou Iggy Pop chez les Carmélites Fluctuat.net, 12/07/2011   La philo pour les bad boys, leçon n°3 : Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévole Fluctuat.net, 06/07/2011 La philo pour les bad boys, leçon n°2 : Antisthène, roi de la baston Fluctuat.net, 29.06.11   La philo pour les bad boys, leçon n°1 : Socrate, ce zonard par Alain Guyard Fluctuat.net, 22.06.11

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Le Mausolée des amants
ÉRIC HOLDER

04-01-2001
Le Mausolée des amants, de Hervé Guibert, vient de paraître chez Gallimard. Nous permettra-t-on d’écrire au sujet de ce titre si lumineux, tellement évident, qu’il nous semble l’avoir toujours connu ? Une « carte blanche » serait l’endroit le mieux approprié : on n’y signe qu’à l’occasion d’une réception, on la laisse à l’entrée, n’est-ce pas, et le Net ne touche qu’un réseau, fort semblable à celui des lecteurs de Guibert – on tient que pour des dizaines de milliers d’autres, il y a eu, comme d’habitude, un malentendu que ce volume-là va, par ailleurs, dissiper (après quoi il serait étonnant, si Guibert vivait encore, qu’il soit abordé avec autant de naturel par des jeunes filles dans l’autobus, ainsi qu’au milieu du Protocole compassionnel. Quoique…). Le toit d’une maison amie, enfin, légitimera qu’on ne soit pas payé pour évoquer Le Mausolée… Si ce dernier nécessite qu’on monte en ligne – mais en chuchotant, donc –, c’est parce qu’il apparaît que la presse lui édifie vitesse grand V des rampes d’accès trop longues, ou trop courtes, et toutes négligeant une sorte d’impalpable essentiel, comme s’il fallait à tout prix, au nom de quelques-uns, soit se débarrasser d’une patate chaude, soit déposer une demande au bureau des objets trouvés. Ainsi, et dans l’ordre supposé par ce qui vient de précéder, Ariane Bouissou et Pierre Assouline font-ils pièce dans Première Edition, sur France-Culture, à Arnaud Viviant, des Inrockuptibles. Ligne de front, dirait-on, au milieu de laquelle il convient de placer quelques-uns, dont Vincent Landel, clinique (Le Magazine littéraire), Josyane Savigneau. Ah ! qui sait encore voir que cette vieille dame qu’est Le Monde loge dans sa villa un groupuscule à qui peu de choses échappent ? Et que le supplément « livres » a tout, parfois, d’un samizdat ? Il n’empêche : si celui-là réserve, pleine page, et sa première, un accueil mérité au Mausolée…, il ne sera pas fait mention de ce passage qu’on brandit ailleurs (Guibert évoque une de ses connaissances, qui va s’offrir pour trois cents francs une gamine) : « G. ouvre la porte de la chambre : la fillette, très belle, le dévisage. Elle a dix ans. On y entre très facilement : c’est tout ce que dit G. de cette petite fille ». Parlons-en tout de suite, afin de ne plus y revenir. On pourrait relever que, malgré les apparences, G. n’est pas Guibert (il s’en faut de peu, cependant. L’auteur avait l’enfance chevillée au corps. D’autres extraits ? « Martyre au restaurant de déjeuner à côté d’un petit garçon auquel la mère refuse les spaghetti dont il a tellement envie, et lui dicte un menu qui ressemble à une punition. » La page précédente : « Un père et son fils, ce dimanche après-midi, près de nous à la terrasse du restaurant. (…) Le petit garçon est mignon, un blondinet gracile, secret, comme je les aime, mais le père est splendide, inoubliable (…) Pour une fois, je préférerai (sic) coucher avec le père plutôt qu’avec le fils. ») Nous préférerons, quant à nous, et revenant à G., souhaiter que certains gothiques cultivant, eux, le fantasme du sous-sol et du chevalet, s’emparent justement de lui pour se le troquer, mettons, une semaine. Est-ce assez clair ? Nous ne rentrerons donc pas dans la querelle, mais cette affaire nous paraît significative du creuset littéraire d’où Guibert extrait l’or très pur. Cette absence de jugement… Cette vie devant laquelle il avance à mains nues, le front clair… Nous sommes à la fin des années soixante-dix, à Paris. Y avoir vingt ans, à moins d’être lourd, c’est avoir fait son deuil des idéaux de la génération précédente. Les résultats sont là. Qu’est-ce qui reste ? Moi, non pas un « moi » criant parmi d’autres certitudes – la pensée refuse de servir et, par là-même, d’être asservie –, mais un moi-mon-corps. Et, à mesure que je me penche sur le corps, sur les corps – ce « miroir du monde » selon le très beau mot de Nicolas Bouvier –, je découvre avec un inlassable étonnement les pouvoirs du jeune mien. Ce ne sont pas des pouvoirs fascistes, c’est un don, la possibilité de renouveler de façon quasi illimitée l’émerveillement. Vous vous rendez compte du cadeau ? Oui. Au point, malgré les apparences, malgré les expériences, de ne le prendre et de le donner qu’à quelques-uns. En tout cas, à chaque fois, comme si j’étais vierge. On appelle cela de l’amour. Filons à Paris. Nous avons employé dès le début un pluriel qui n’est pas tout à fait de majesté : c’est qu’en avons-nous connu, à ce moment-là, de ces jeunes gens plus intelligents, plus dignes et plus fins que des ancêtres, entre la rue de Vaugirard et celle de la Folie-Méricourt… Pas de mélancolie : la capitale ne cesse d’être une fête pour ceux qui la fourbissent. Nous nous absentons, voilà tout. Cependant, où pouvait-on vivre ailleurs ces rendez-vous plus importants que tout, ces nuits à côté desquelles un raid est une aventure vulgaire, ces squats, mais ces appartements quai de Javel où, dans l’éclat pâle du soleil, si l’on était le premier réveillé, on faisait en traversant les pièces, dans le même temps que celui des lits occupés, l’inventaire de la vraie famille ? La photo était un instrument privilégié pour capter ça, et les noms des grands photographes résonnaient encore à nos oreilles – seulement eux, d’ailleurs – avec ce bruit de cymbales qui inflige le respect. Juste retour des choses dans cette période qu’avec beaucoup d’éloignement, on pourrait qualifier d’omphaloscopie – a-t-on assez reproché à ces beaux tziganes de se regarder le nombril ? Nous les avons encore dans l’oreille, tous ces mauvais écrivains d’alors qui lâchaient, Je n’aime pas la littérature française, elle se regarde trop le nombril –, juste retour des choses, donc, nous lisions peu Les Lubies d’Arthur, ou Vous m’avez fait former… Nous allions à quelques-uns prendre en direct, et sans déranger, des nouvelles de Guibert dans les vitrines que la librairie Autrement, rue des Ecoles, lui ménageait, portraits, lettres, manuscrits… J’ai parlé d’impalpable essentiel. Nous le trouvions là-bas palpable, plus haut, plus courageux, différent aussi en cela que nous n’aurions pas connu G., je veux dire : l’autre. Mais enfin c’étaient les lieux, les campagnes où se retrouver comme éberlués, parce qu’il y avait eu une voiture, et même à l’heure d’écrire cela, nous sommes tentés de marquer, songeant à elle, D., si D. constituait à nos yeux un monde en soi, et les prénoms entiers, si nous les aimions moins. Il faut faire attention à cette histoire de nomination, à cette histoire d’initiales. D’où vient que Guibert les utilise avec autant de sens (accusant par ailleurs qu’après d’autres aînés chez Minuit, elles soient entrées dans le vrai de la littérature) ? Et d’où vient qu’un cran au-dessus, c’est-à-dire quelques années plus tard, nous ne puissions plus écrire comme « avant Guibert » ? L’irruption, entre autres - entre autres, il faut insister –, d’une extraordinaire sincérité (le mot rend mal compte de ce que c’est, la sincérité), et que Le Mausolée… minéralise davantage. Nous avons une très haute idée de l’art. Nous tenons que l’art transforme la vie - témoigne d’une vie transformée. Il ne nous est certainement pas indifférent qu’un ange passe en modifiant la donne.

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La Nuit
SERGE JONCOUR

17-01-2003
Oui je t’assure, d’ailleurs tu le sais, j’en ai trompé des heures dans le projet flou des trottoirs, les soirs de pluie, j’en ai vu passer des heures sur ces miroirs du ciel foulés, je l’aurais vu plus d’une fois le reflet des pantalons blancs que je mettais, et crois-moi, c’est pas seulement la solitude qui me pousse parfois dehors la nuit, à me perdre dans le laqué des évasions vagues, c’est pas seulement la solitude qui veut ça, c’est aussi le goût de voir, sortir par précaution, dans l’idée de ne rien rater. Voir quoi tu me diras, le spectacle est toujours le même, après une certaine heure tu le sais bien, l’improbable est couru d’avance, des mecs qui se remplissent ou qui se foutent sur la gueule, des nanas qui te tapent dans l’œil mais auxquelles tu ne parles pas, la fauche, la fuite, la dope, la course à l’émotion forte, puisqu’il fait nuit on se lâche, y’a de la désolation dans tout ça, y’a comme un goût de fuir sous la grande bâche des conneries qui se font tard. La nuit tu le sais comme moi, y’a des hommes qui chantent et des femmes qui dansent, y’a des emballements qu’en finissent pas de durer, y’a des mots plus haut que les autres et des musiques qui recouvrent le tout, y’a des tas de gens qui gambadent dans la trop belle idée qu’ils se font d’eux, alors évidemment y’a des déroutes qui se croisent, des désillusions qui s’élisent, et ça se remet à boire autour de ce projet là, de se raconter, autrement, mais pour le coup vraiment, autrement qu’on ne l’est, on se la raconte un peu et on fini par y croire. Le danger se serait de trop en dire, ou que la lucidité revienne d’un coup, de se retrouver déstabilisé au détour d’un propos banal, le prendre mal, se balancer des mots avant d’empoigner les verres, d’autant qu’il y a toujours une heure, trop tard, où on finit par tout prendre mal, que ce soit les autres ou soi-même, on le prend mal, que ce soit la vision de sa propre déroute ou ce mal de tête qu’on se prépare pour le lendemain, on le prend mal, que ce soit ces regards aux filles qui ne répondent toujours pas, toutes ces jupes qui énervent à force de passer, on le prend mal, que ce soit la musique pas assez bonne, ces doses de quoi que ce soit qu’en finissent pas de désamorcer le chemin du retour, une furieuse retombée, on prend tout mal, même un regard, le regard d’un homme qu’on connaît ou pas, de travers ou pas, on le prend mal. Crois-moi y’a des heures qui rendent con, surtout les gars bien disposés déjà, les hommes plutôt que les femmes, à croire qu’elles poussent jusque-là l’élégance, pour celles qui en ont, de s’arrêter juste avant de basculer dans le minable, de garder pour elles-mêmes les pires côtés de soi, sûrement plus pudiques dans l’autodestruction. On le sait tous qu’à rentrer trop tard, on prend le risque de tomber sur un aspect de soi qui ferait mal au moral, un rien entamé, pas trop cohérent, survolté, c’est d’ailleurs pour ça qu’on y va, qu’on y retourne soir après soir, qu’on cherche à se voir à cette lumière-là, qu’on cherche à prendre de ses propres nouvelles, voir comment on se porte, de l’autre côté du miroir, à l’envers du convenu. Y’a pas de mal à s’en faire, du moins tant qu’on ne tape pas trop fort dans la pension, le peu de rétribution qu’on soutire du monde, au-delà de ça, ce serait sombrer dans le déraisonnable, les solutions dangereuses, voler, braquer, dealer, au mieux ne faire que subtiliser, receler ou transbahuter, tout ça ce serait malgré tout s’exposer à des peines, et de la peine on s’en fait déjà assez comme ça à soi-même, sans parler des autres, à croire que pour certains on ne soit né que pour ça. Alors à cause de tout ça, par peur de trop brutalement changer, je ne veux plus sortir, ça fait perdre des amis c’est sûr, mais on y gagne une tranquillité d’âme, ça repose le corps sans trop réjouir l’esprit. Pourtant y’en a toujours qu’insistent, qui savent trouver les mots pour te bouger de chez toi, qui t’harponnent sous le propos du détour. Le grand Patrick en particulier, surtout c’est un gars qu’a le détour facile, du genre à venir te chercher en bas de chez toi et à se planter au ralenti, un quarantenaire en plein divorce depuis toujours, toujours pas détaché de cette femme avec laquelle ils se font souffrir. Quand il klaxonne en dessous de la fenêtre, c’est qu’une envie de parler le démange, faut qu’y m’emmène, faut que je l’accompagne dans ces rizières à emmerdes que sont les bars à bières du côté de Pigalle, des décors fraîchement rustiques, plantés de santés qui se détruisent, la moquette sale sauvée par l’éclairage blafard, un tas de mégots et de serments crachés qui t’assouplissent le pas. Lui, la bière il aime ça, il la commande dans des grands verres avec poignée, faut voir comme il te soulève ça, avec un entrain d’attraction de fêtes foraines, illuminé comme un gosse, et quand il la boit c’est comme un plongeon à l’envers, c’est le liquide qui lui tombe en dedans et c’est le sourire qui l’éclabousse. Là-dessus il se plante de suite une cigarette dans la voix, il aspire une grande bouffée mais ne recrache rien, pas un soupçon de tabac qui ressort, seulement dans sa phrase d’après y’a de la fumée en plus de la colère, ça fulmine de partout, souvent à propos de cette vie toujours pas quittée, cette femme fantôme de sa jeunesse, et de cette obstination qu’ils ont tout deux à bien se détruire, à s’écorcher de rancune, comme résolus qu’ils sont à se regretter sur place, à se lamenter d’être toujours là. Là-dessus il venge un petit flottement de mélancolie en rallumant bien vite une nouvelle cigarette, pour un gars qui fume pas ça fait deux, de toute façon c’est couru d’avance il s’enverra le paquet dans la soirée, y se prépare ses remords pour le lendemain… Pas grave, c’est vrai que sur le coup ça fait du bien de parler dans sa fumée, de boire dans ses paroles, de s’écouter dans l’écho de son verre, ça rempli d’une volupté dont on ne se croyait plus capable. Tu me diras c’est du bonheur qui dure pas longtemps, au bout de deux heures le grand Patrick a déjà le sourire qui suinte, l’a le regard qui s’abreuve dans l’ailleurs, les réponses qui dérapent avec ça, des phrases comme des doigts qui claquent, des tirades finement pêchées, entre deux savonnages, parce que la langue au bout d’un litre ça finit par peser, même remonté par le liquide, les aveux ça finit par te sécher. C’est tout le problème de la griserie, elle ne se vit bien que dans l’élan, au-delà c’est de l’entêtement, une puérilité d’adulte. C’est là que le grand Patrick bascule de l’autre côté de son regard, il va rejoindre ces forêts de mots qu’à longueur de journée on se tient à soi-même, face à moi il chavire dans l’abstrait. Alors c’est là qu’une pudeur désuète me taraude, je lui pose des questions pour bien lui montrer que j’ai pas perdu le fil, que depuis le début j’écoute. Pour trente secondes ça le réconciliera avec l’humain. Il dira même que je suis un mec bien, parce que c’est toujours plus flatteur de s’épancher devant un mec bien plutôt qu’un naze. D’un seul coup on sera proche comme jamais ; comme un frère encore une fois. Après deux heures du mat les fraternités prennent vite. Là-dessus je lui propose un dernier verre alors qu’on n'a plus soif depuis longtemps, et le temps que le serveur débarrasse les verres vides et reprenne la commande, ça recréera un petit espoir, la satisfaction au moins de voir arriver quelque chose de neuf et de frais, avec sur les verres les gouttelettes d’une toute jeune rosée. C’est toujours gratifiant de recommander un dernier verre. Pour un temps on se croit encore un pouvoir sur les choses, on mesure que le monde réagit toujours à ce qu’on lui demande. Mais l’illusion ne durera pas longtemps. A ce stade-là de la non-soif la bière soulève le cœur un peu, les décilitres comptent double. Le grand Patrick se donnera le coup de grâce en me posant la question de savoir comment ça va moi, la chose à ne pas faire pour un gars comme lui, qui ne va déjà pas bien. C’est pour ça que je ne lui répondrai pas. Comme on dit, je suis chrétien. Je suis chrétien dans l’idée que ces gens-là n’accablent pas davantage les autres qu’il ne le sont déjà. Je sais ce qu’il ressent, à moi aussi il m’est arrivé de boire et de mettre à parler, et c’est vrai qu’à un moment tu t’en veux. C’est là qu’au détour d’un coup d’œil à la montre tu te réalises là, avec devant toi le tas de petites misères que tu as dites, t’as comme une envie de remballer les gravas, dire que tout ça ce n’est pas toi, de faire en sorte que ce ne soit pas vrai. Tu t’es mis à parler, ami, tu m’en voudrais de t’avoir écouter mais je t’en veux pas. Dehors, la nuit continue le sortilège facile de balader les ombres, elle continue de débaucher les gars, de leur souffler les conneries à faire avec ce qu’il faut d’astuces d’enseignes et d’éclairages, mais sur nous deux elle ne peut plus rien, elle n’insistera pas, d’ailleurs on mettra même nos ceintures de sécurité pour rentrer.

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L'Autre
ANNE LENNER

21-10-2012
La neige avait commencé à tomber, recouvrant le manteau dur de la veille et sa pellicule craquante. La petite fille avançait péniblement derrière la haute silhouette brune, ses bottines trop fines pour la saison creusant de minuscules empreintes derrière celles, géantes en comparaison, de la femme qui la précédait. Un temps, au début de leur marche, la fillette avait tenté de marcher exactement dans le creux laissé par les boots de l’autre, mais au bout d’un moment elle s’était fatiguée. Les enjambées de l’autre s’étaient de plus en plus espacées, comme si quelque rendez-vous important l’attendait en haut de cette colline ou de cette montagne, la petite fille ne savait plus – en haut de ce monticule de neige qui n’en finissait plus de s’élever vers le ciel, déroulant sous leurs pas un tapis roulant de pierres gelées d’abord, près du lac où l’autre s’était garée, puis d’une neige dure sur laquelle il ne faisait pas bon de tomber. La fillette trébuchait de plus en plus, elle avait du mal à se retenir de sangloter et devait essuyer régulièrement, du revers de sa main rouge de froid, les filets de morve qui coulaient de son nez. Elle ne devait pas pleurer, cela ne ferait qu’aggraver les choses, elle le savait. Elle n’était pas bien vieille, mais son expérience de la vie était celle d’une vieille femme qui, redoutant les coups, se recroqueville, autant pour les prévenir que pour se rendre plus petite, moins visible. A présent, la petite fille aurait voulu être comme le lapin de son unique livre de contes, une édition racornie qui racontait l’histoire d’un lapin qui changeait de couleur de duvet selon les saisons. Elle aurait tant voulu à présent avoir un duvet blanc. Comme le lapin du conte, elle aurait pu s’arrêter de marcher et disparaître dans l’immensité neigeuse. Mais le regard de l’autre l’en empêchait. De temps à autre, la haute silhouette se retournait, pour s’assurer qu’elle suivait toujours. Au moins s’était-elle arrêtée de chantonner, comme elle l’avait fait en longeant le lac. La fillette n’aimait pas quand l’autre chantait de cette manière. Les paroles étaient pourtant celles de la chanson préférée de la mère de la fillette, mais elle n’aimait pas la manière de l’autre de les prononcer, en appuyant délibérément sur chaque syllabe. Comme pour railler la bêtise de la comptine ou celle de la mère de la fillette. L’autre riait encore cependant. Un rire chevrotant, caricatural, comme celui des méchants dans les dessins animés, un chuintement, pire qu’un ricanement. L’autre avait de longs cheveux noirs, comme ceux de sa mère quand elle dénouait son chignon, de longues mèches qui voltigeaient autour de son visage grimaçant telle une bourrasque sombre et inquiétante. Il y avait tant de visages différents sous cette surface mouvante, on eut dit que la chevelure servait à plusieurs masques, abritant autant de personnalités différentes. Certaines étaient joyeuses, comme celle de la femme qui avait décrété qu’elles iraient faire de la luge à la sortie de l’école, alors que la nuit commençait déjà à tomber. A présent, il faisait nuit et la seule tâche de lumière était celle du lac, tout en bas, réduite à l’état d’une petite mare scintillant légèrement sous la lune. Elle s’avisa soudain que l’autre s’était arrêtée de marcher et la fillette l’imita. Dans le silence de la nuit, on entendait seulement leu souffle court à toutes les deux, et puis aussi la neige qui continuait à craquer toute seule, même si elles avaient cessé d’avancer. Comme si elle se moquait sous cape. La femme posa la luge qu’elle portait par terre. Son visage était à présent grave, il ne riait plus. Pourtant la fillette était consciente qu’elle avait encore affaire à l’autre.   - Allez, dit la femme en tapotant la luge pour qu’elle s’assoie. La fillette regarda le lac, en bas, la pente infinie et drue qui l’en séparait. Elle se mit à pleurer. Elle n’avait que quatre ans, elle ne savait pas faire de la luge ni comment s’arrêter, elle sentait que si elle montait sur la luge, elle finirait dans le lac et elle ne savait pas nager non plus. L’eau devait être encore plus froide que la neige. La femme saisit son petit visage plein de morve entre ses deux mains gantées (des gants de couleurs différentes, cette femme-là ne savait pas appareiller les choses par paires, ni les chaussures, ni les bas et encore moins les gants)   - Tu vas voir, ça va être délicieux. Tu ne riras plus jamais autant de toute ta vie. Tu comprends ? dit-elle en lui secouant le menton. Parce que la femme lui faisait mal, la petite fille se hâta d’opiner du chef. Elle savait que cette personne-là n’était pas très patiente. Elle pleurait tout doucement. Elle savait qu’elle aurait dû dire quelque chose, protester, que si elle ne disait rien, elle devenait complice, comme la fois où l’autre avait pris Bunny pour le mettre au micro-ondes. Elle savait bien pourtant que c’était une mauvaise idée, mais elle s’était contentée de pleurer comme un bébé. Cela s’était produit un an plus tôt et de temps en temps, la fillette parvenait à se persuader que Bunny n’avait jamais vraiment existé, que c’était juste une page de son livre de contes qui lui avait paru plus vivante l’espace de quelques mois. Bunny avait été son seul confident, elle n’avait pas beaucoup d’amis car les autres enfants la trouvait « spéciale » à l’école. Peut-être au fond qu’elle était comme l’autre. Quelque chose ne tournait pas rond, elle avait des araignées au plafond comme disaient les autres enfants de l’école quand sa mère venait la chercher, habillée n’importe comment, comme la fois où elle avait enfilé un string rose sur son jean. La petite fille avait fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était assise sur la luge, l’haleine chaude de l’autre dans son cou, tandis qu’elle lui chuchotait des mots sans suite, des paroles inquiétantes mais dont la fillette était trop jeune pour en saisir le sens. La luge recula, comme si l’autre prenait son élan pour la jeter sur la pente de toutes ses forces. La terreur sortit la fillette de sa torpeur et elle parvient à bredouiller : -       Maman… C’était un filet de voix, mais l’autre l’entendit. Contre son dos, la fillette sentit les muscles de la femme se relâcher imperceptiblement, comme le début d’une hésitation. -       Maman, parvint-elle à dire un peu plus fort, pleine d’espoir. Elle se força à ne pas penser à Bunny, au sang contre la vitre sur le micro-onde et au bruit d’explosion qui avait précédé. A sa petite truffe humide quand il venait manger des graines de tournesol au creux de sa main. C’était la période de sa vie qui avait été la plus heureuse, celle où elle s’était sentie moins seule, moins démunie face à la folie de sa mère. Elle pensa à sa mère quand elle faisait encore son chignon avant d’aller travailler tous les matins, quand elle venait la chercher avec des souliers qui n’étaient pas troués ou avec un œil maquillé et l’autre pas. Quand elle ne se faisait pas une bouche de clown avec son rouge à lèvres dont elle se barbouillait aussi toutes les dents de devant. Une harpie aux cheveux plein de nœuds, qui chantait en se moquant d’elle-même et de la petite fille qui osait l’appeler « maman ». Une folle qui avait coupé ses tresses une semaine plus tôt pour les suspendre à la cheminée, telles des trophées. -       Maman, répéta la petite fille, à présent pleine d’espoir. Après tout, elle était déjà parvenue à l’arrêter, peut-être n’était-il pas trop tard cette fois-ci ? Longtemps, elles restèrent ainsi, serrées l’une contre l’autre sous la lune. La neige brillait autour d’elle d’un reflet minéral. Si on faisait abstraction du froid et de l’incongruité de faire de la luge à la nuit tombée, elles formaient un tableau mère-fille idyllique. Dans son dos, la petite fille sentait la femme hésiter, sa chaleur se communiquer à son corps menu et grelottant. Elle se laissa aller un plus contre sa mère, épuisée et pleine de larmes. Une minute s’écoula encore. Sa mère bougeant à peine, desserrant petit à petit son étreinte. La colère semblait la quitter, la preuve elle ne disait plus rien. Et puis la chaleur de son haleine quitta la nuque de la petite fille. Celle-ci ferma les yeux. Elle sentit le vent fouetter ses cheveux courts, faire couler des larmes de froid tandis que la luge prenait de la vitesse. La petite fille ouvrit les yeux. Elle voyait le lac se rapprocher d’elle à toute vitesse. Elle pensa fugitivement à Bunny, mais sans être triste cette fois-ci. Elle aussi, bientôt, elle aurait un petit duvet blanc et serait invisible. Anne Lenner

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Les cocottes, l’écriture ou la déchéance du papier
ANNE LENNER

02-02-2006
À l’origine, le papier est le fruit d’un désir inouï de verticalité. Il n’était pas question, alors, d’y coucher des mots, mais au contraire, de l’envoyer haut dans le ciel, comme un salut muet à ce qui pouvait se tapir derrière les nuages. On en fit donc des cerfs-volants. Les écrits pouvaient rester là où ils étaient : sur la pierre, les tablettes de cire et d’argile, le parchemin… les paroles, elles, s’envolaient, et le papier avec. Haleine ou vent, tout ce beau monde semblait bien destiné à flotter en suspension, comme autant de petites bulles de conscience sorties tout droit de leurs boîtes crâniennes. Plus tard, seulement, le papier est devenu matière à impression. On l’a chiffonné, on l’a peint, on en a fait des origamis et pour finir, on s’est mis à écrire dessus. Un peu de tout et surtout n’importe quoi : le papier à lettres, entre autres, est né de ce besoin inhérent à l’humanité de passer à confesse, notre non-animalité nous valant la conscience de tous nos ratés. Alors, cette diarrhée verbale de faits mal digérés, on l’a torchée de papier. Un temps, cependant, on voulut renouer avec sa fonction première, et rompre anarchiquement avec un monde voué à l’horizontalité. On lui redonna des ailes : on en fit des avions, que l’on envoya par escadrons entiers dans le dos des professeurs, ces éducateurs de conscience. Puis, de nouveau, on voulut lui rogner les ailes et le domestiquer. Et on en fit des cocottes de papier.

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Petits plaisirs d'un dilettante
LAURENT MARÉCHAUX

12-09-2008
Même au Dilettante les traditions se perdent. Dans ce bastion des mots ciselés et des belles histoires, le progrès technologique a renvoyé au magasin des accessoires désuets la délicate «Carte blanche» à laquelle était priée de se soumettre les auteurs maison à l’heure de la sortie en librairies de leur précieux tapuscrit. Dorénavant, un entretien-vidéo, rondement mené, tient lieu d’exutoire aux déambulations intellectuelles de l’écrivain. Fini le temps où les plumes prometteuses dévoilaient leurs joies d’en avoir terminé avec leur pensum et délivraient au compte-gouttes les affres de leur cheminement créatif. Traits d’esprit et répliques orales audacieuses ne sauraient remplacer cette « cerise sur le gâteau » qui, bien avant d’avoir reçu l’imprimatur maison, faisait rêver l’apprenti écrivain, impatient de figurer aux côtés d’une Anna Gavalda, d’un Ludovic Roubaudi ou d’un Éric Holder dans ce panthéon des billets d’humeur. Fuyons les modes, soyons rétrograde et ne boudons pas ce petit plaisir réservé aux seuls dilettantes. Tout nouveau roman s’accompagne de petites joies qu’il serait mal venu de passer sous silence : la réponse, toujours téléphonique, du despote maison pour vous avertir que votre roman a passé avec succès la redoutable épreuve de la première lecture, la journée de corrections où le maître des lieux malmène votre prose et vous pousse dans vos ultimes retranchements, le choix d’un titre et d’une couverture, la relecture des épreuves, la découverte du premier exemplaire imprimé, l’exténuante journée de dédicaces à destination de la presse et des libraires, l’apparition du livre sur la table du libraire du coin suivie ou précédée de la première chronique. Ultime plaisir, jamais vécu à ce jour, s’asseoir dans un train ou un bus et découvrir avec émotion que le voyageur qui vous fait face est plongé dans la lecture de votre roman.

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Les Dieux du stade
LAURENT MARÉCHAUX

29-12-2006

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Délicates dédicaces
LAURENT MARÉCHAUX

18-10-2006
Mes amis aiment les livres – les grands, les vrais – : Don Quichotte de Cervantès, Les Trois Mousquetaires de Dumas, Lord Jim ou Le Duel de Conrad, Les Sept Piliers de la sagesse de T.E.Lawrence, Voyage au bout de la nuit de Céline, Les Poneys sauvages de Déon, mais aussi Le Dahlia noir de James Elroy, Légendes d’automne et Dalva de Jim Harrison ou Terre et cendres d’Atiq Rahimi. Une dizaine d’incontournables à emmener au purgatoire pour passer le temps. Mes amis sont des esthètes, ils ont épousé de jolies femmes, drôles et intelligentes, à la beauté intérieure troublante. Leurs enfants leur ressemblent : sensibles, facétieux, talentueux. Mes amis sont généreux, le cœur sur la main et d’une solidarité sans faille. Mes amis sont des «frères de la côte», présents les jours de tempête et les soirs de marée basse quand les«rats» ont quitté le navire. Mes amis ont le goût des belles aventures et des grandes causes. Ils aiment les combats désespérés. L’Afghanistan – celle des années 80 contre les soviétiques – nous avait réunis. Mes amis sont de véritables amis, prêts sur un simple appel à venir – sans poser de questions – enterrer un cadavre encombrant dans un endroit discret. Mes amis sont des salauds. Ils ont la sale habitude de se tirer, avec une balle dans la tête, sans attendre la sortie des livres que je leur ai dédicacés. Ce manque de courtoisie se retourne contre eux ; ils ne liront jamais la prose que je leur ai dédiée. Mes amis s’appellent Geoffroy Linyer et Christophe de Ponfilly, l’un «est parti trop tôt sans laisser d’adresse»*, l’autre «Don Quichotte cabossé, chevauche désormais entre les nuages».** _______________ * dédicace des Sept Peurs ** dédicace du Fils du Dragon

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De Ringolevio à Romanzo criminale…
LAURENT MARÉCHAUX

18-06-2006

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Support de rêve *
LAURENT MARÉCHAUX

29-03-2005
Ce sera Le Dilettante ou rien. La faute à Ravalec et aux petits angelots égayant la couverture d’un Pur moment de rock’n roll, placés là pour rappeler que paradis et littérature peuvent faire bon ménage. Une fois l’adresse notée avec soin, le plus dur attend l’écrivain en herbe : amadouer le portier, un saint Pierre bougon et volontairement désagréable, chargé avant tout de décourager les vocations naissantes. N’entre pas qui veut dans « ce saint des saints », surtout quand le message affiché au frontispice rappelle au visiteur, trop pressé ou trop sûr de lui, que notre cerbère « ne se fie qu’aux impulsions de ses goûts ». Quand l’idée fixe vous taraude et que devenir écrivain tourne à l’obsession, mieux vaut prendre son temps. Treize ans à contempler les boîtes de sardines, libellule ou trapéziste-barbie ornant les couvertures ; treize ans à se bercer de titres aussi intrigants qu’alléchants – Vol de sucettes et Recel de bâtons ou Plaisir d’offrir, joie de recevoir avant d’oser pousser la porte vitrée et déposer sur le comptoir, avec discrétion et délicatesse, le manuscrit, sésame du grand rêve. Les affres de l’attente sont trop banales pour être évoquées, le chemin de croix menant au Graal plus original et plus instructif. Un premier appel téléphonique de saint Pierre – histoire de tâter le terrain avant la béatification – mêle, avec habileté, chaud et froid et laisse perplexe : – Ce n’est pas mal, il y a quelques bonnes choses mais au cas où… Il faudra beaucoup retravailler. Je réfléchis et vous rappelle. La première rencontre, à l’image du détenteur des clés, est insolite. Une caserne de pompiers, un soir d’automne, où perdu au milieu d’une foule de pique-assiettes mal élevés, il faut, dans un brouhaha décourageant et une indifférence générale, identifier le maître de cérémonie. Aussi avare de ses deniers que de ses paroles, notre juge plénipotentiaire préfère les silences loquaces aux longues déclarations. L’impétrant est mal à l’aise, attendant, anxieux, la sentence qui lui ouvrira la porte céleste. Intérieurement, notre bon pasteur jubile : – Bon, je vous le prends mais ne m’harcelez pas, c’est moi qui vous recontacte. Pas le temps de remercier mon bienfaiteur, il m’a déjà tourné le dos, absorbé par d’autres bouches affamées. Les jours s’égrènent, sans nouvelle, ni fumée blanche. Aurais-je rêvé ? Le doute s’insinue. A la relecture, saint Pierre aurait-il changé d’idée et m’aurait-il renvoyé au Purgatoire réécrire ma copie ? La Toussaint approche, je surveille le calendrier. Les voix du ciel sont impénétrables, le téléphone sonne enfin. J’aurais dû m’en douter, le possesseur des clés du paradis ne travaille bien que le dimanche et au domicile des auteurs en devenir. Tout en surveillant la cuisson du poulet dominical, je guette, angoissé, l’arrivée de mon futur éditeur. Une fourgonnette commerciale poussive, ornée d’un chat noir, monte la côte ; probablement le vétérinaire venu soulager l’animal de compagnie du voisin. Tout faux. C’est le bon pasteur accompagné de Pepita, la petite chienne de la princesse du royaume, qui s’extrait de ce véhicule de fonction. Ses allures de dandy et sa démarche nonchalante tiennent davantage du rat des villes que du rat des champs. Le silence retrouve son éloquence. Les mouches bourdonnent. Le malaise reprend ses droits. Le bruit des mâchoires sur les pilons tient lieu de conversation. Reste à s’attaquer au vrai plat de résistance : mon manuscrit. Saint Pierre est obstétricien littéraire, l’accouchement d’un livre sa vraie passion, la traque des adverbes inutiles et du verbe « faire » son obsession. La parturition s’effectue à l’ancienne, sur place, à même la table de la salle à manger. Le maître est intraitable, l’élève docile. Il serait mal venu et indécent de contrarier son bienfaiteur. La pendule s’affole, les heures s’enchaînent, harassantes. Le tapuscrit perd des pages, les clichés s’éclipsent, le livre prend forme. Le point final est validé. Deux heures du matin, l’éditeur, content de lui, s’étire. Il est temps d’emmener pisser dans le jardin Pepita, témoin silencieux de mon entrée au paradis. Les désillusions peuvent commencer. ––––––––––––––––––     *Les supports de rêve sont des appuis-tête qui accompagnent les Africains dans leurs périples quotidiens à travers la brousse. A l’heure de la sieste, il apporte le confort indispensable à de beaux rêves.

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Le Début d’un roman
HUBERT MICHEL

06-01-2002
  Il vit à Paris. Une merveilleuse soirée s’annonce : je vais écrire. La pluie qui tombe est une chance supplémentaire. Je l’écoute, calme, posté devant la fenêtre de mon bureau. Aux premières volutes de ma cigarette, des mots me viennent, subreptices, promesse d’encre noire sur papier blanc. Je les laisse vagabonder, voleter autour de moi, je ne suis pas pressé. Je me sens invincible et pour peu je passerais une chemise blanche. Je tergiverse encore avant de me mettre au travail. J’entreprends de revisiter ma bibliothèque, un alignement de dos de livres où sont imprimés des titres et des noms d’auteurs chéris. J’en réveille un, presque au hasard. Toi, viens par ici. J’en lis quelques pages, pour la musique. Ensuite, je regarde mes objets familiers : une fiole de sable jordanien, une boîte d’Afrique du Sud où se dissimule un très dangereux reptile, une statuette en albâtre achetée au marché londonien de Camden… Et je m’assois enfin à ma table après avoir glissé un compact-disc dans le lecteur. Devant la page blanche, en l’occurrence, un écran d’ordinateur, je devine ma bouche bée ou en cul-de-poule : j’attends, au moins dix doigts prêts à attaquer le clavier. A se prolonger, cette attente me déstabilise. La fébrilité et le doute me gagnent, mon estomac se noue, la pluie cesse. Eh ! Oh ! me dis-je, vas-y… Doucement, me réponds-je. Un klaxon retentit dans la rue et c’est bientôt le concert tonitruant qui me déconcentre. J’en ai marre. J’habite un carrefour. J’avais oublié. Je songe à mon éditeur ; aussitôt la paralysie m’atteint. Je me demande ce qu’il pense vraiment de moi. Je ne suis pas Gavalda, ni Holder ou Page. Evidemment non ! dirait-il… Tiens ! une sirène de police. Le Samu, peut-être, et à l’idée de l’hôpital, je réussis à taper un mot, une phrase, un paragraphe. Je travaille depuis plus de deux heures, moins de trois. Je me relis. Hum ! Pas si mal ! J’ai grillé dix ou quinze cigarettes. Je ne devrais pas fumer ainsi. Je pense à ma petite fille adorée. Il faut arrêter de fumer. J’imprime. Je lis encore une fois. Je déprime. J’allume une cigarette. A minuit, je me surprends à feuilleter la monographie d’un peintre tandis que des fêtards hurlent dans la rue. Je suis fatigué. Je suis vieux. Je me traîne jusqu’à la cuisine pour me servir un petit whisky. Je suis seul au monde. Qui m’aime sur cette foutue planète ? L’horloge digitale du magnétoscope indique minuit et demi. Je décide de me rendre dans un bar d’Oberkampf, à cinq minutes de chez moi. Au Charbon, personne ne m’adresse la parole. Tant mieux. Tant pis. J’avale ma bière. Je vais rentrer, demain c’est école, métro, boulot. Sur le trottoir du retour, soudain me vient : Ma vie ressemblait alors à un tableau d’Edward Hopper… Et si j’en faisais le début d’un roman ?

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Astrakan café
ALEXANDRE MILLON

13-01-2003
Suffit-il parfois d’attendre que les choses se retournent pour les voir apparaître sous leur meilleur jour ? Violaine venait de faire demi-tour, offrant un jeans bombé d’amour. Qu’on me comprenne bien, ce n’était pas, une vision réductrice, voire machiste, des femmes. Celle-ci était même intelligente, qui plus est, et dûment pourvue d’un cœur. Je veux dire par là, qu’elle avait surtout une intelligence de cœur. Quoique, très complexe. Passons. Un prénom, est-ce prémonitoire ? Violaine, ça m’avait tout de suite fait penser à violence, à viol. C’est bizarre, les mots. J’ai cru longtemps que j’avais des tendances sadiques. L’autoritarisme (sans aller jusqu’à la brutalité) dont je fais souvent preuve lors de mes étreintes ; la propension à agripper les parties charnues de ma partenaire. Mon goût immodéré pour les histoires de viol. Toute évocation, verbale, journalistique, littéraire ou cinématographique d’une femme en proie aux assauts d’un ou plusieurs mâles avait sur moi un effet certain. Tout restait dans l’ordre du fantasme, ou plutôt de son savant désordre. L’idée d’humilier, de passer à l’acte, de faire mal, de réduire une femme aux orifices, ne me convenait pas. Ça m’attristait davantage. J’ai rencontré Violaine dans un bar à concert très "musique du monde". Situé tout au bout d’une plage. L’Astrakan café. Un endroit inoubliable. Comme tous les endroits qu’on ne veut pas oublier. L’arrière-salle du bar était joliment aménagée et tenait lieu de salle de concert intimiste. Des groupes musicaux, parfois connus, aux consonances latines, arabes, asiatiques, hindoues ou corses. Violaine était étudiante. Plutôt mignonne, pas à en crever, faut pas exagérer, mais d’une beauté à vous suggérer un envol, sans jamais vraiment décoller. Violaine avait la tête solide sur ses épaules et poursuivait, avec brio, des études de droit européen. Violaine était une distinguée héritière de la bonne société. Vieille famille royaliste. Fortunes immobilières effritées, mais avec de beaux restes encore très confortables. Une jeune femme originale. Hors norme. Elle s’arc-boutait sur des vieux principes délicieusement démodés, dirons-nous. Elle poussait, en particulier, la virginité en une sorte de symbole suprême d’élévation intellectuelle. L’hymen étant une icône, un étendard qui s’élevait au-dessus de la consommation sexuelle galopante. Qui n’était, selon elle, qu’une frénésie vulgaire, déclassée, basse, appauvrie. Sans noblesse, disait-elle. Violaine n’avait rien d’une godiche coincée. Elle était éperdument "romantique". Mais le "romantisme", c’est comme la perversion : un délicat ressort d’horlogerie qu’il ne faut jamais remonter à fond, sous peine de bloquer définitivement son mécanisme. Il n’y avait pas vraiment d’escroquerie morale en elle, j’étais simplement son petit jouet. Les interminables séances de flirt qu’elle me faisait subir, me chauffaient à blanc, à force de s’arrêter "au bord de la falaise", ma libido s’enfiévrait de pensées, disons, dangereuses. Les meilleurs raffinements, c’est comme la meilleure cuisine, ils ne doivent pas être consommés au quotidien. C’était un des principes tacites de cette jeune femme, déjà très habile d’arguments, pour son âge. On ne se voyait pas plus de deux fois par semaine. Au bout de six mois, Violaine poussait toujours la perversité jusqu’à accepter de laisser non seulement mes doigts tremblants, mais aussi ma verge caresser le bord de son sexe. Elle tenait mon pénis d’une poigne décidée. Contrôlait, au centimètre près, l’approche du gland qui agaçait son clitoris, puis s’en chatouillait le périnée, les petites lèvres. J’étais au-dessus d’elle. Sur mes mains. Les coudes tendus. Un point d’équilibre insoutenable. Je vibrais de surexcitation et la mordais partout, en lui suçant le bout des seins. Même si, parfois, dans une concession extrême, Violaine m’autorisait à la pénétrer de quelques centimètres, je me devais de ne pas aller plus loin. Ça devenait très frustrant. Violaine, me conférait, avec subtilité, une sorte de statut d’écrivain capable de comprendre, et surtout d’apprécier, à sa juste valeur, le sens profond de sa démarche esthétique. Une virginité brandie, rendue inaccessible au dernier moment, dans un entêtement élevé en art. Elle avait mis au point une mise en scène, faite de gestes, de feintes, de paroles et de silences. Un tout, qui me faisait croire dur comme fer, que la prochaine fois, on irait jusqu’au bout. C’était machiavélique. Une nuit d’été, après un restaurant, nous nous sommes retrouvés sur la banquette arrière de sa vieille Saab. Nous étions parvenus au stade ultime de notre rituel. Quand dans une rage que je n’avais pas vu venir moi-même, j’avais agrippé ses chevilles pour les porter sur ses épaules, en laissant mes 80 kilos s’effondrer sur elle. Je m’enfonçais, pour la première fois, dans l’intérieur de son sexe éminemment chaud, souple et humide. Violaine s’était débattue avec fureur. Ses ruades désespérées se heurtaient aux éléments étroits du décor. Son opiniâtre résistance n’avait fait que décupler ma force, mon endurance et ma maîtrise. Car je tenais là ma vengeance. Et j’étais resté glorieusement tout au fond d’elle, le plus loin possible, en butée. Il n’y avait pas eu de sang sur le lycra blanc et transparent de sa culotte. Ni sur moi, ni sur la banquette de cuir. Je me demande encore aujourd’hui, si je n’avais pas été dupe jusqu’au bout. Le doute subsiste. De retour dans ses vêtements, recoiffée sommairement, elle avait fait preuve d’un calme inattendu. Ni reproches ni larmoiements. Rien. Elle conduisait lentement, elle semblait si paisible. Trop. Un relâchement étrange. Le lendemain, j’étais invité par un libraire à Jehay-Bodegnée, pour y présenter mon dernier livre. Jehay-Bodegnée était un bled perdu. J’allais sans doute me retrouver devant deux pelés et trois tondus, mais c’était le village natal de Zénobe Gramme. Célèbre électricien belge (1826-1901). Inventeur de la première dynamo-électrique industrielle. Une machine capable de transformer l’énergie mécanique en énergie électrique, sous forme de courant continu. Zénobe était aussi connu pour son bon sens et son franc-parler. On lui doit cette célèbre maxime : La femme est sinusoïdale. Allusion au caractère cyclique des humeurs féminines. En référence au sinus qui, comme chacun le sait, en mathématiques, est le rapport au rayon OA de la perpendiculaire MP abaissée d’une des extrémités M d’un arc AM sur le diamètre qui passe par l’autre extrémité de cet arc. Vous comprendrez que je n’avais nulle envie de mourir la veille d’une telle épopée dans le berceau historique de la dynamo ! Violaine conduisait avec un seul doigt sur le volant. Prête à braquer net pour nous fracasser contre un mur. Elle avait ce sourire très ambigu que je ne lui connaissais pas, limite folle. Je n’étais pas très à l’aise. En sortant d’un tunnel, Violaine avait fait tanguer la voiture, mollement. Des légers coups de volant à gauche, à droite. Je ne bronchais pas. Je le savais, le moindre petit commentaire aurait pu provoquer une catastrophe. D’autant que Violaine accélérait, par petits paliers imperceptibles. Je m’efforçais de ne rien montrer. J’avais des picotements d’angoisse dans les tempes. La voiture tanguait, de plus belle. La roue avant droite avait même heurté une bordure. L’onde de choc avait provoqué une sacrée embardée. Sur le boulevard bordé de grands arbres aux troncs effrayants, dont certains étaient plus vieux que le siècle, quelques piétons noctambules estomaqués nous regardaient zigzaguer. Je ne bougeais pas sur mon siège. Ma ceinture était bouclée. J’avais la bouche sèche. Un coup d’œil sur le tableau de bord : la Saab, rappelons-le, n’était pas d’un modèle récent, et elle n’était pas équipée d’airbags. Pour la première fois, je me disais : Il faudra un jour songer à ton inscription tumulaire. Ci-gît... et puis non. Plutôt du latin. Sur une tombe, ce sera plus classe. Un truc de Virgile ? Labor omnia vincit Improbus (Un travail opiniâtre vient à bout de tout). On vient à bout de tout, même de la virginité de Violaine... De penser, de la sorte, à une éventuelle épitaphe, ça m’aidait à rester calme. D’autant que la Saab frôlait les 120 Km/h. Une vitesse très excessive pour une caisse aussi pourrie. Peut-être une strophe d’Ovide, dans l’art d’aimer ? Ignoti nulla cupido (On ne désire pas ce qu’on ne connaît pas). L’indifférence naît souvent de l’ignorance. Les platanes défilaient. Leurs troncs chaulés de blanc pareils à des cibles allumées sur le bord de la route. Bordel, ça n’en finissait plus. Comme si de rien n’était, Violaine s’était arrêtée juste au bas de mon immeuble, sans prononcer une seule parole. L’air impassible. J’aurais aimé lui dire que je l’aimais bien, telle qu’elle était. J’aurais voulu la cajoler, la prendre dans mes bras, avec l’intensité impérieuse des aveux qu’on ne formule pas. Je n’ai plus jamais revu Violaine. Je ne sais pas si elle a continué à lire mes livres. Je passe de temps à autre devant son cabinet d’avocat. Sans oser m’arrêter.

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ISABELLE MINIÈRE

30-01-2006
Mes premiers pas dans l’existence furent plutôt pénibles. Je tombais tout le temps. Tomber, cela n’est rien, mais se relever… Et à quoi bon ? Pourquoi marcher, dans le fond ? Je manquais de motivation. J’ai réussi à marcher pourtant, je ne sais comment, et presque malgré moi. Réussir ? tu parles d’une réussite… Tout le monde marche ; et pour aller où ? Je regardais mon corps avancer, mes mains saisir les objets qu’on leur tendait, cuiller, timbale, vêtements… Je laissais mon corps s’en débrouiller, je ne me sentais pas concernée. J’ai su nouer mes lacets, m’habiller, me laver… sans conviction. Je ne voyais pas l’intérêt. Les journées se ressemblaient tellement que j’avais l’impression de recommencer toujours la même. Je me demandais si ça allait durer longtemps… Et je ne voyais rien à espérer. Rien de neuf, rien de réjouissant. Mes parents n’étaient pas des gens antipathiques, mais enfin, c’étaient des parents… Mes frères et sœurs n’étaient pas méchants, mais ils étaient bruyants. Vivre dans le bruit, ça n’était pas très amusant. Déjà vivre… Un soir, j’ai aperçu comme une lumière, éclatante ; un espoir, magnifique. C’était le plus beau jour de ma vie. Mes parents nous ont tous réunis dans la salle à manger, et ils nous ont demandé le silence : ils avaient quelque chose d’important à nous dire. Ils avaient l’air grave, la mine abattue ; mais comme ils n’étaient jamais follement gais, ça ne faisait guère de différence. J’ai pensé qu’ils avaient peut-être décidé de nous abandonner et qu’ils voulaient nous en avertir, pour qu’on ne soit pas trop surpris le jour où des gens viendraient nous chercher. J’avais déjà imaginé cette solution – comme nous étions des enfants fatigants, nos parents en avaient souvent assez de nous supporter. J’avais imaginé le transfert dans une autre famille et cette idée me laissait indécise. Toutes les familles se ressemblaient sans doute plus ou moins, et, une fois l’attrait de la nouveauté passé, tout recommencerait. Ici ou ailleurs… Ce serait du pareil au même. Et puis on sait ce qu’on quitte… Ma mère a essuyé une larme, et nous a annoncé la grande nouvelle : ma grand-mère était morte. Morte, morte. Plus jamais elle ne vivrait. Pas même une journée, pas même une heure. Rien, plus rien. J’ai éclaté de joie. Mon père a dit que c’était nerveux, et ma mère m’a envoyée me calmer dans la salle de bains – c’était la pièce réquisitionnée pour se calmer. J’étais si heureuse. Ainsi donc tout ça prendrait fin. Tout le monde y avait droit. Même moi ! Tout allait finir… Un immense soulagement m’a envahie. J’avais le sentiment de sortir d’un cauchemar dont je ne saisissais toute l’horreur que de façon rétrospective, une fois réveillée : je l’avais échappée belle. Pendant quelque temps, la vie me fut plus légère. L’ennui ne pesait plus autant : il était transitoire, éphémère pour ainsi dire. Mais. Mais les parents font le malheur de leurs enfants sans même s’en apercevoir. Et avec une application qui peut ressembler à de la cruauté. Les miens ont cru malin d’associer la mort à la vieillesse. Et encore : à l’extrême vieillesse. Il était nécessaire, d’après eux, de devenir très vieux, d’abord, pour espérer enfin la mort. Je n’étais pas sortie de l’auberge. A peine y étais-je entrée… Le découragement me gagnait au fur et à mesure qu’ils remuaient le couteau dans la plaie. Je me souvenais des mains fripées de ma grand-mère et je regardais les miennes, dodues, effroyablement jeunes. Mes frères et sœurs paraissaient rassurés, comme si un grave danger s’éloignait d’eux. Ils ne comprenaient rien à rien. Je m’étais déjà aperçu qu’ils n’étaient pas tout à fait normaux. J’avais pris le pli de très peu parler, les mots ne me semblaient servir qu’à créer de la confusion, mais j’ai fait une exception pour l’occasion. J’ai demandé si les enfants avaient interdiction de mourir. On m’a répondu que les enfants devaient vivre, sauf accident. Ne me restait plus que l’accident… Je l’espérais de tout mon cœur, à Noël, à mon anniversaire… Peine perdue. J’en pris mon parti. Et tout recommença. Il y eut des lundis, invariablement suivis de mardis, eux-mêmes inexorablement suivis de mercredis, etc., etc. Ca n’en finissait pas. La vie était lente, la vie était longue… J’aurais voulu être une vieille dame, infiniment vieille. Au lieu de quoi, tout ce temps devant moi, inépuisable… Je jouais mon rôle d’enfant, mais le cœur n’y était pas. Je n’étais pas intéressée. Et il me semblait qu’il en serait toujours ainsi. Jusqu’au jour où… Comme une révolution. Une révélation. Le monde s’ouvrit, tout bascula, tout s’éclaira. La lumière jaillit, et la joie… Une joie que je n’avais jamais imaginée. Plus rien ne serait jamais comme avant. J’étais intéressée, j’étais concernée, j’étais transportée. Le plus beau de ma vie, le plus intense, le plus troublant, le plus réjouissant, je le tenais là, entre mes mains dodues, et j’en étais tout éblouie. J’étais sauvée, à jamais. Je savais lire.

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Carte blanche
ISABELLE MINIÈRE

24-01-2006
Carte blanche… J’ai carte blanche : je peux dire ce que je veux. Mais est-ce que je sais ce que je voudrais dire ? Peut-être ceci, pour aujourd’hui :   Je voudrais dire des choses plus légères que d’ordinaire. Je voudrais dire ces petits riens qui font les matins joyeux. Je voudrais dire ces petits quelque chose qui font les journées heureuses, simples et tranquilles. Je voudrais dire ces trois fois rien qui font les nuits si douces… Je voudrais dire l’air du temps, un soir de printemps, quand il fait si bon, si léger, si aérien… Je voudrais dire cette joie discrète, secrète, cette joie qu’il y a certaines fois à se sentir vivant. Je voudrais dire la grâce, naturelle, bouleversante, sur le visage d’un enfant. Je voudrais dire la maladresse, charmante, désarmante, des adolescents ; ces restes d’enfance, dans leur corps devenus si grands. Je voudrais dire la pureté, quelquefois, et ce vertige qui vous prend quand par hasard, au détour d’un regard, à l’ombre d’un sourire, dans l’inflexion d’une voix, vous la percevez soudain, fugace, indicible… Je voudrais dire les moments fragiles, délicats, les moments-papier de soie. Je voudrais dire le sourire d’un passant, d’un inconnu, cette complicité d’une seconde ou deux, gratuite, gracieuse. Je voudrais dire le charme, irrésistible, d’un éclat de rire, pour presque rien, l’innocence radieuse de ce rire-là. Je voudrais dire les bonheurs futiles, enfantins ; les petites joies de rien du tout, et qui changent tout. Je voudrais dire la délicatesse ; cette vertu modeste, discrète ; cette pierre précieuse au milieu d’un champ de cailloux. Je voudrais dire cette impression, au sortir d’un livre, d’avoir eu avec son auteur une sorte de conversation ; ce sentiment, si troublant, d’intimité avec quelqu’un qu’on ne connaît pas. Je voudrais dire ces instants, furtifs, de détachement, quand notre petit moi, à l’étroit dans sa cage, semble enfin se libérer, s’évaporer, se dissoudre ; ces instants si sereins que mourir devient soudain sans gravité, sans tourment ; ces instants mystérieux, éphémères, mais qui laissent leur empreinte, indélébile et rassurante. Je voudrais dire certains regards, comme des miroirs, si plaisants, si gratifiants qu’ils suffisent à nous sentir aimables. Je voudrais dire le charme de ces conversations, bien anodines, mais où un autre langage se devine, où la séduction doucement se dessine… Je voudrais dire ces mots qu’on ne dit pas, tous ces mots qu’on pense tout bas, qu’on invente en secret pour quelqu’un qui n’est pas là, ces mots tendres, ces mots idiots, ces mots tout doux, tout fous, et qu’il ne saura pas. Je voudrais dire la pudeur des sentiments, de ceux qu’on dit avec les yeux, quand ce sont les yeux qui sourient, quand c’est le regard qui dit oui. Je voudrais dire ces instants d’intense intimité, où l’on cesse de se sentir seul au monde, et pour toujours ; ces instants de grâce… Je voudrais dire la douceur d’un regard, la douceur d’un geste, la douceur d’un sourire, la douceur d’une parole, la douceur… Je voudrais dire des choses plus légères que d’ordinaire. Je voudrais dire la légèreté. Je voudrais dire l’ordinaire. Je voudrais dire une banalité : Je voudrais dire que sans une petite touche d’amour, on n’est plus personne.

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L'Oasis
CYRIL MONTANA

18-09-2003
Et puis d’abord pourquoi est-ce que j’avais passé mon adolescence dans une cité qu’on surnommait l’Oasis à cause des trois bouts de pelouse desséchée qui se battaient en duel, et pas chez les bourges à péter dans la soie et à tripoter des petites connasses dans les rallyes ? Ces gonzesse qui parlent en dé-ta-chant bien leurs mots les uns des autres. J’en rêvais moi, d’avoir trois paires de Weston et cinquante sacs en permanence au fond des fouilles. À la place de ça, je fréquentais Polo le Portugais qui baisait la gonzesse du bâtiment C, celle qu’on surnommait Peggy la cochonne quand elle n’était pas là, et salut Isabelle, tu vas bien, dès qu’elle arrivait. C’était à cause de son nez qui ressemblait à un groin, un nez empâté qui se terminait en trompette avec une petite boule au bout. Et puis aussi par ce qu’elle était boulotte et blonde comme la marionnette du Muppet Show. On ne comprenait pas ce qu’elle lui trouvait au Polo qui était tout le temps sapé comme un clodo, avec les ongles des mains dégueulasses à cause du cambouis du garage où il bossait. En plus, il boitait et passait son temps à cracher par terre en jurant. Caraï de caraï. Y’avait aussi Pipo le feuj, un gros type aux cheveux bouclés qui se faisait sucer dans les escaliers du bâtiment B par Maria, la cousine de Polo. Trente-cinq ans la meuf. Elle présentait bien, on aurait dit une beauf normale, petite, brune, femme de ménage, sauf qu’au lieu de scotcher tous les soirs devant la télé, il lui arrivait de venir sucer le Pipo. Elle débarquait comme ça, à l’improviste, alors qu’on était assis sur les bancs de la cité à fumer des pétards en douce ou à faire des parties de tennis-foot l’été. C’était comme un tennis sauf qu’à la place des raquettes, on se servait des pieds et de la tête. Y’avait le droit qu’à un seul rebond sinon t’étais niqué. Pour le terrain, on jouait devant les bancs, juste là sur les dalles de béton qui tapissaient la cité, ça rebondissait bien. Si ça provoquait souvent des embrouilles le soir, c’est parce qu’avec les lampadaires, on n’y voyait pas grand-chose et qu’il y en avait toujours un qui essayait d’en profiter pour gruger en faisant passer une balle dehors pour une balle dedans. Quand Maria débarquait, elle nous faisait la bise, et moi je pensais à cette bouche qui se posait sur mes joues et à la grosse bite qu’elle allait enfourner dix minutes plus tard. Il ne se faisait pas prier pour la suivre le Pipo. Je reviens, on va discuter. Il s’énervait quand on faisait des allusions devant elle en rigolant. Vous allez me péter mon plan, bande de bâtards, si elle apprend que je vous en parle, c’est terminé, vous entendez, foutu pour moi, alors faites pas les cons, merde. Il nous racontait qu’il la prenait parfois debout dans les escaliers. Des pauvres escaliers de béton en colimaçon, avec des lumières dégueulasses actionnées par une minuterie intransigeante, un écho omniprésent et une odeur qui surfait entre la pisse séchée et le moisi. Quand il revenait, il avait l’air tout détendu le Pipo. Ça me semblait incroyable qu’une femme au look si banal puisse faire des choses pareilles.

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Le fait divers est mal foutu
MARTIN PAGE

28-12-2006

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Histoire du football
MARTIN PAGE

06-07-2006

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Caio Fernando Abreu
MARTIN PAGE

01-04-2006

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Vladimir
MARTIN PAGE

28-02-2006

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Notre recette à nous
MARTIN PAGE

02-01-2006

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William L.T., Union Correctional Institution, Raiford, Florida, USA
FRED PARONUZZI

28-01-2006
Cher Fred, J’espère que ce courrier te trouvera en bonne forme… quant à moi je ne peux pas me plaindre, je suis encore en vie. Aujourd’hui est un triste anniversaire puisqu’il marque ma vingt-neuvième année dans ce trou à rats, soit largement plus de la moitié de mon existence à croupir derrière les barreaux d’une cage de sept mètres carrés. J’ai connu des dates plus réjouissantes ! Mon avocate est passée ce matin, en coup de vent. Des documents à signer, comme d’hab’, des papiers regorgeant de mots savants et qui viendront s’ajouter à des kilogrammes d’autres documents sensés, au bout du compte — pour peu que le juge chargé du dossier n’ait pas une digestion trop difficile, ce jour-là —, commuer ma peine de mort en prison à perpétuité. L’espoir fait vivre, hein ? Comment vas-tu ? Si ma mémoire ne me trahit pas, ton second roman sera en librairie lorsque tu recevras cette lettre. Je croise les doigts et j’espère surtout que ce bouquin sera traduit en anglais, lui, que je puisse te lire enfin.) Merci pour les photos, elles sont splendides et ont rejoint le mur gris, minuscules fenêtres ouvrant sur un ailleurs, un peu d’air frais. J’ai à présent ton chalet en quatre exemplaires, à chaque saison, les images hivernales étant, je crois, mes préférées. Tout ce blanc, mec ! Et cette lumière incroyable ! Pour ma part — ne te moque pas —, je n’ai jamais vu la neige ailleurs qu’à la télévision… Pas de nouvelles de Brian ni même d’Aymée, mon petit ange, mon trésor. Aucun n’a pris la peine de répondre à mes SOS. Ils ont honte. Je les encombre. Leur père n’existe plus. Et sans doute que je mourrai sans même connaître le nom de mes petits-enfants… Ça me rend triste, putain, et je préfère ne pas trop y penser car je serais capable du pire, alors, du pire. Veux-tu connaître le dernier jeu à la mode chez nos amis matons ? Ces enfoirés font circuler une rumeur puis nous observent d’un œil rieur gigoter dans la cour, pareil à des animaux de laboratoire, de très petites souris aux yeux rouges. Des bagarres éclatent avec la violence d’un orage, des gars se font crever la paillasse et restent sur le carreau comme ce pauvre bougre d’Alvaro Sanchez, un simplet de 19 ans.   Ils prennent un temps infini, les surveillants, pour intervenir, et puis c’est un moyen plutôt marrant de se débarrasser de la vermine à peu de frais. Les économies, ça plait aux électeurs et Jeb Bush assure ainsi sa ré-élection au poste de gouverneur pendant que son président de frangin, grand seigneur, gracie devant les caméras de CNN et de Fox News une dinde ou deux pour Thanksgiving… Le monde est un drôle d’endroit, non ? L’extinction des feux approche et je dois te laisser, mon ami, envoie très vite de tes nouvelles et prends bien soin de toi et de tous ceux chers à ton cœur. Ton pote Bill  

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T’as l’air heureux, Fred !
FRED PARONUZZI

14-01-2003
Je ne me souviens plus exactement du menu, ce soir-là. De la soupe, sûrement. Les restes de midi, forcément. Des pâtes, je crois. Du poisson pour les musulmans. "Halouf" – du porc – pour les autres. Une brioche Carrefour sur le point d’être rassise. Un bout de fromage. Du pain, à volonté. Un yaourt aromatisé à 0% (J’aime pas trop la banane, tu pourrais me l’changer, s’te plaît…). Le dernier R.M.I. (prononcer "rémi"), c’était il y a une éternité : trois semaines. Alors bien sûr, du monde. Plein de monde. Jusqu’à dehors, devant la porte des waters. Jawad notait le nom des arrivants. Il connaissait la majorité d’entre eux, les saluait d’un mot aimable, personnel. Ils devenaient quelqu’un, tout à coup – et lui en savaient gré. Les "nouveaux", eux, on les croisait une fois. Puis plus rien. Ou alors ils restaient. S’installaient, si l’on peut dire… Un samedi, 18h30. Fin avril 2002. L’Europe, ici, s’était unifiée depuis 1983 autour d’un bol de soupe. De l’Atlantique à l’Oural. Et même plus loin : jusqu’en Afrique, aux confins de l’Orient... C’était le monde entier, tous les continents à la même table. On ne parlait pas beaucoup. On n’avait pas le temps. Juste : bonsoir, ça va bien ? Ou : tiens, il me reste un pain aux raisins, tu préfères à la brioche ? Roger, derrière moi, servait le plat principal – à pleines louches. Je versais le potage. On complétait le plateau. Sans temps mort. Efficaces. Une cuiller. Pas de couteau. Jamais de couteau. Au bout d’environ vingt minutes, le flot s’amenuisait. Roger jetait un œil à la liste des noms : Soixante ? Dis donc ! Hier, on a fini à cinquante-cinq… Roger m’appelait monsieur le professeur, pour rigoler. Avait-il été S.D.F., lui aussi, avec sa drôle de trombine ? Peut-être. On ne causait pas du passé… Parfois, je faisais halte chez lui. Il me montrait ses chiens, ses plantes vertes, ses tortues. Il était malade. On l’avait opéré. On lui avait ouvert le ventre. Il ne voulait pas y retourner, à l’hôpital. Je suis d’accord pour crever, disait-il, mais chez moi, merde ! Je l’aimais bien, Roger. Jawad écrivit mon numéro de téléphone au dos d’un paquet de cigarettes. Une de ses filles aurait peut-être besoin de cours d’anglais. Une moyenne pas extraordinaire, ce trimestre. Sept mois qu’on se côtoyait, le samedi soir. En alternance avec Mohamed (Momo). Et Roger, chaque fois. Jawad le paisible et Momo l’extraverti. Deux styles. Deux personnalités. Deux façons de rendre leur dignité à ceux qui l’ont perdue, quelque part le long du chemin. (Mais où ça ? Et quand ?) Avec eux, j’avais appris ce geste formidable de simplicité : donner à manger à des sans-abri. Il m’avait sauvé de quelques coups de blues, ce geste. Il m’apportait bien plus encore qu’il n’apportait aux autres... Au moment du rab, les jeunes emplissaient d’os des sacs plastique, pour leurs chiens. Ils parlaient avec animation. De copains. De musique. De filles. De foot. De squat. De bons et de mauvais plans. Des infos. De tout et de rien... Looping s’était mis en tête d’échanger la sonnette de son vélo d’enfant (le Joker grimaçant de Batman) contre le Klaxon de mon Solex (une sorte de corne de brume en caoutchouc). On se marrait bien. Des gens apportaient des casseroles, des Tupperware, des seaux, parfois. Certains prenaient congé en serrant les mains. D’autres filaient sans un regard. Un peu malgré moi, j’avais mes préférences. Les gamins surexcités, d’abord, "piercés", rigolos, qui – à peine arrivés – se mettaient à gueuler que oh mais ça va pas, là, y a aucune ambiance, ce soir ! et la créaient d’un coup, l’ambiance, par la magie de ces seuls mots. Ces rares femmes seules, intimidées, qui s’engageaient là en courbant l’échine et que l’on servait avec une triple dose de sourires. Ce Rom aux yeux clairs, radieux, qui embrassait le bout de ses doigts lorsqu’on lui tendait son bol. Christian, enfin, borgne, violet de peau à force d’alcool, assis depuis deux décennies près d’un carton le signalant dans l’attente d’un travail. Christian, qui disait merci mon ami d’une voix puissante et aristocratique. D’autres encore… Jawad, ce soir d’avril, comme je nettoyais une table sur laquelle il empilait des chaises, remarqua que j’avais l’air heureux et je lui dis que oui, je l’étais, heureux, très heureux même. Le cœur un peu serré, je m’apprêtais alors à lui raconter ma bonne fortune lorsqu’un homme parut à l’entrée. Bonsoir, dit-il d’une voix tellement rauque qu’elle en devenait inaudible. Il était en retard et s’en excusait : il n’était pas d’ici. On lui avait indiqué cet endroit. Il n’avait pas mangé de la journée, pourrait se contenter de pas grand-chose, si ça pouvait lui caler l’estomac. Jusqu’au lendemain. Un pansement sale et sanguinolent lui recouvrait un pied, il boitait, portait des strates de vêtements en guenilles qui empuantissaient l’air déjà épais des relents de cuisine. A sa main, des sacs plastique, 4 ou 5. La panoplie du miséreux… On dégotta un peu de viande. Un peu de pain. Le reste des restes. On échangea quelques mots puis il s’assit à un coin de table, mangea en silence. Alors Fred ? demanda Jawad, tu voulais me dire quelque chose ? Je me sentais embarrassé. Comment avouer – devant ce malheureux – que moi, la veille, j’avais réalisé mon plus beau rêve. Qu’au retour du lycée, un message sur le répondeur m’avait informé que Le Dilettante souhaitait publier mon roman : 10 ans 3/4. J’en avais eu les larmes aux yeux. Comment lui raconter ça, ici, sans en rougir ? Sans s’excuser d’être heureux ? Je n’en dis rien. Juste : Oh, tu sais, on sait pas pourquoi, des fois, c’est la forme… Il hocha la tête. Il devait s’attendre à mieux… Tout était en ordre, à présent, prêt pour le lendemain. Jawad me serra la main. Merci Fred, dit-il. Passe un bon week-end, à samedi. Ce sera Momo, précisa-t-il, je te revois le mois prochain. Ah oui, j’oubliais… Je remontai le boulevard en sifflotant Karma Police, pris la rue Nicolas-Parent. Des amis devaient passer dans la soirée. Ils n’étaient pas encore au courant. J’avais mis une bouteille de champagne au frais…   La Cantine Savoyarde 18, Faubourg Nézin 73000 Chambéry

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Médor
DOMINIQUE PÉRICHON

07-09-2006

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Histoire du lamantin
DOMINIQUE PÉRICHON

14-07-2006

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Les chiens couchés au milieu de la route
DOMINIQUE PÉRICHON

25-01-2006
J’ai une grande admiration pour les chiens couchés au milieu de la route. Aucune voiture ne les trouble, écolos beaucoup plus forts que les néo-babas cool des campagnes ! C’est à la bagnole de faire le détour. Ou d’écraser l’animal. Les militants bio se font ligoter sur les voies de chemin de fer pour empêcher le passage des déchets ou la percée du tunnel mais, quand le train fonce, ils décanillent écharpe mauve au vent, dredlocks en débandade… Les chiens couchés au milieu de la route, eux, ne bronchent pas, au maximum un bâillement avant de replonger tête entre les pattes… J’en connais un, retraité des troupeaux, qui tourne le dos aux voitures, très politiquement incorrect, abstentionniste même. Qu’une camionnette d’alcoolique (le monde rural en est plein) déboule et lui frôle son pelage de vieille moquette, il s’en moque : c’est Gandhi réincarné en corniaud sacré… Chapeau. De là à ce que le meilleur ami de l’homme tende la papatte gauche si une roue lui broie la droite, il y a un monde. Non par soumission en tout cas, c’est un fantasme de bipède, encore moins par sacrifice comme un chien de feuilleton (Lassie est une salope vendue au capitalisme hollywoodien et Rintintin a certainement dénoncé deux ou trois chows-chows sous MacCarthy)… Je les vois insociables et sauvages. A côté, les loups sont des agneaux. Les chiens couchés au milieu de la route ont choisi le bitume, à deux pas d’un talus bien moelleux, de la niche tout confort (« Fakir ! au pied ! »). Peut-être ont-ils atteint un détachement sublime où peu leur importe le danger, le danger qui n’existe pas : les poules, les hérissons paient à leur place. A moins qu’ils ne soient complètement idiots, purs inconscients. Encore mieux. Désormais, ces chiens-là seront mes seuls leaders charismatiques. Le XXIe siècle sera animalier ou ne sera pas.

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L'Heure de gymnastique
JACQUES PERRET

04-03-2009
 

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Le livre aux Enfers
EMMANUEL PIERRAT

22-01-2004
La qualité principale des censeurs tient à leur obsession. Les plus grands pourfendeurs de la littérature érotique ont toujours développé un goût très particulier pour la bibliographie, mais aussi pour la conservation méticuleuse des pages et gravures licencieuses. Dès 1546, Charles-Quint fait dresser, par l’université de Louvain, le premier Catalogue des livres dangereux. Pie IV, quant à lui, fait établir la Liste des livres défendus. Les Index librorum et prohibitorum deviendront en eux-mêmes un type d’ouvrages recherchés des collectionneurs. Car le propre de ces recensions est de reproduire ad libidum les intitulés les plus audacieux. Quelques pages du catalogue des livres de l’Enfer de la Bibliothèque nationale en témoignent : se succèdent Orgie soldatesque ou la Messaline moderne, Orgies à bord d’un yacht, Les Orgies de Bianca la belle voluptueuse, Orgies de jeunesse, Les Orgies d’une fille d’amour, L’Origine des cons sauvages, etc. Qui aime bien châtie bien. Le sens de la compilation et de la litanie n’est souvent que le reflet du trouble ou du désarroi des censeurs. Le statut du livre érotique, conservé mais interdit, est révélateur des rapports troublés qu’entretiennent la loi et la sexualité. C’est ainsi que la Confession de Mademoiselle Sapho ou La Secte des anandrynes, qui est tenu pour un classique de la littérature lesbienne, est attribuée par les commentateurs les plus autorisés à la plume de Matthieu-François Pidansat de Mairobert. Celui-ci était par ailleurs censeur royal… Il a fini par être accusé de fournir des pamphlets à la presse de Londres à partir des textes dont il pourchassait par ailleurs la diffusion. Ce personnage se serait tué dans son bain en 1779, pour échapper à une arrestation imminente. La première politique systématique de censure fut érigée par une loi de 1819 qui fustige "tout outrage à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs". Cette disposition, pour le moins amphigourique, fut redoutablement appliquée, au point de pourchasser ce que la fin agitée du XVIIIe siècle et la relative permissivité de la Révolution avaient laissé publier. Les victimes de cette loi sont encore célèbres aujourd’hui : Les Chansons de Béranger comme La Guerre des dieux de Parny connaissent leur première interdiction en 1821. En 1822, ce furent Le Chevalier de Faublas, de Louvet de Couvray, qui avait pourtant été publié régulièrement depuis 1787, et les Chansons de Piron. En 1824, la police poursuit soudainement Les Liaisons dangereuses ! En 1826, Erotika biblion, de Mirabeau, et Les Divinités génératrices du culte de Phallus chez les anciens et les modernes, de Dulaure sont visés à leur tour. En 1852, Le Sopha de Crébillon fils, et Les Bijoux indiscrets, de Diderot, sont rattrapés par le Second Empire, etc. C’est dans ce climat particulier que se serait structuré l’Enfer de la Bibliothèque nationale, les uns — et notamment Apollinaire — datant sa naissance du Consulat, les autres — tel Pascal Pia — rattachant sa création aux dernières années du Second Empire. Car les censeurs ont toujours pris le soin non seulement de mettre en fiches, mais aussi de rassembler et de conserver l’objet de leur fureur. Le Supplément du Grand Dictionnaire universel de Larousse précise qu’ "il existe à la Bibliothèque nationale un dépôt qui n’est jamais ouvert au public : c’est l’Enfer, recueil de tous les dévergondages luxurieux de la plume et du crayon". Il existe d’ailleurs un modèle mythique à ce type d’Enfer : tous les amateurs de curiosa savent que la plus impressionnante et la plus ancienne des collections de porn books est conservée à la Bibliothèque vaticane. Mais il est aussi un Enfer, dénommé Réserve spéciale, à la Bibliothèque de l’Arsenal, un Private Case à la British Library, une section réservée à Saint-Petersbourg… D’autres Enfers, moins connus, survivent en parallèle. En atteste une petite fiche cartonnée, trouvée dans ce volume qui dormit quelque temps dans les rayonnages de la préfecture de police : "ouvrage intitulé Etude de la flagellation à travers le monde, saisi au cours d’une descente de police opérée le 23 octobre 1903 dans la maison de rendez-vous exploitée par une née Leclerc rue Lamartine 46". Pascal Pia avait relevé, en préface à son célèbre volume bibliographique, intitulé Les Livres de l’Enfer : "qu’il y ait un enfer des imprimés, cela donne presque à rêver, même à qui ne lit jamais. Le feu est l’un des éléments de la mythologie du livre. Le calife Omar passe pour avoir fait incendier ce qui restait de la Bibliothèque d’Alexandrie après les ravages qu’y avaient provoqué deux cent cinquante ans plus tôt les brandons allumés par les légionnaires romains. Durant des siècles, les écrits condamnés par un tribunal ecclésiastique ou par une cour de justice ont été brûlés, et parfois brûlés avec leur auteur ou avec un mannequin le représentant, si le coupable était en fuite". Pascal Pia affirme que l’accès à ces volumes n’a jamais été plus difficile que celui des autres livres rares et précieux de la Réserve ; ce qui demandait toutefois le visa d’un bibliothécaire. Il reconnaît que les requêtes des érudits, pourtant déjà triés sur le volet de la recherche scientifique et universitaire, étaient examinées  "avec une certaine circonspection". En la matière, la discrétion et la retenue sont de mise : "dans ce livre, destiné uniquement aux prêtres et aux diacres, nous avons essayé de recueillir ce que les prêtres ne peuvent ignorer, sans danger, au confessionnal et ce qui ne peut être développé dans les cours publics des séminaires, ni confié décemment et indistinctement aux jeunes élèves." C'est sur cette mise en garde que Monseigneur Bouvier commence son très explicite Manuel secret des confesseurs, où il passe en revue, selon une hiérarchie clairement justifiée, l'ensemble des turpitudes qui, aux yeux de l'église, peuvent saisir les fidèles et qu'ils avouent à confesse. Il a même été soutenu que certains auteurs de tels manuels ou catalogues infernaux avaient choisi de s'asseoir nu sur un banc de pierre pendant leur rédaction et changeaient de place en cours de travaux pour se refroidir les sens… Les Enfers contiennent ainsi, au gré des législations, des modes et de la répression, des ouvrages en plus ou moins grand nombre sur l’adultère, la sodomie, la zoophilie, la pédophilie, le lesbianisme, la nécrophilie, la coprophagie, la scatophilie, le fétichisme, le triolisme, l’échangisme, le sado-masochisme, etc. Mais tous les livres de l’Enfer ne mettent pas le rose aux joues ou ne se lisent pas que d’une main. Les Enfers recèlent aussi des livres dont seul le titre peut paraître érotique. Sur les 1700 livres de l’Enfer de la Bibliothèque nationale, figurent bien entendu nombre d’ouvrages condamnés. Certains l’ont été cependant "par défaut", car l’éditeur et l’auteur, anonymes, étaient introuvables et n’ont donc présenté aucune défense. Ces piètres succédanés de libertinage ne méritaient ni la sentence ni l’Enfer. Ils voisinent parfois des livres qui n’ont jamais été condamnés, car il y a toujours eu, en pratique, une certaine tolérance pour les ouvrages scientifiques destinés au public restreint des chercheurs. Les éditeurs ont su en profiter et les albums sur l’anatomie ou le sport antique ont fleuri au début du siècle. Fernand Fleuret, comparse de Pascal Pia, édite ainsi en 1920, des recueils sur Les Procès de sodomie aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ou encore Les Procès de bestialité. Les conservateurs de l’Enfer ne s’y sont pas trompés. Ils ont mis la main sur des livres puissamment érotiques, malgré leur apparence historique ou scientifique. L’érudition et le retour aux classiques est un autre artifice très répandu.  En 1916, Guillaume Apollinaire - qui fut aussi éditeur, préfacier et traducteur de curiosa, et avec Louis Perceau et Fernand Fleuret, bibliographe de l’Enfer, en 1913 — publie Les Tendres Epigrammes de Cydno la lesbienne, "Traduites du néo-grec, avec une vie de la poétesse par Ibykos de Rhodes". La pornographie "lesbienne" est sur-représentée dans les Enfers. Car il s’agit là d’un ressort couramment et depuis longtemps utilisé par les érotomanes masculins. Les bibliographies spécialisées égrènent Les Deux gougnottes d’Henry Monnier (1864), Lesbia, maîtresse d’école, (1890), Voluptés bizarres et Chaudes Saturnales de Georges de Lesbos (1893), Julia la gougnotte, (1894), Les Emotions de Suzette (1894), Sœur Paloma la gougnotte, (1895), La Louve de Le Nismois (1899), etc. Figure encore en Enfer une très large collection de pamphlets révolutionnaires. En 1789, paraissent La Messaline françoise ou Les Nuits de la duch… de Pol…ainsi que L’Autrichienne en goguettes ou l’orgie royale, qui met en scène une reine bisexuelle. En 1790, sortent Les Enfants de Sodome à l’Assemblée nationale, etc. S’y adjoignent, des mêmes veine et époque, les "listes" de noms et d'adresses, qui sont les premiers véritables guides roses, tel que L'Almanach des demoiselles de Paris, publié, en 1791, "A Paphos, de l'Imprimerie de l'amour". Ces textes servent notamment à dénoncer la noblesse et le clergé, dont on dit clairement qu'ils seraient les grands organisateurs et bénéficiaires du commerce de la prostitution. Des noms célèbres sont donc cités au gré des listes et les règlements de compte plus ou moins avoués vont bon train. L’iconographie n’est pas absente des Enfers. Elle accompagne nombre de livres, qu’ils soient de fiction ou scientifiques, comme les couples de femmes imaginés par Achille Deveria ou les planches du De figuris Veneris de Forberg. Des dessins rendent parfois pornographique un ouvrage dont le texte est relativement pudique. Les planches illustrations circulent parallèlement aux romans de Genet ou de Cocteau. Les Enfers sont aussi un recensement de grands écrivains, qui ont presque tous essayé le genre érotique, avec plus ou moins de clandestinité et de bonheur. L’Enfer de la B.N. conserve Les exploits d’un jeune Don Juan et Les Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire, l’Arétin (pour de nombreuses éditions de ses Ragionamenti), mais aussi Jean de Berg (c’est-à-dire Catherine Robbe-Grillet, pour L’Image, illustré d’un frontispice de Bellmer), Crébillon fils, Théophile Gautier, André Hardellet, Hoffmann, Marcel Jouhandeau, Paul Léautaud, Guy de Maupassant, Henry Miller, Andréa de Nerciat, Théophile de Viau, etc. L’Enfer, c’est le Lagarde et Michard du sexe. On y trouve même Alfred Jarry, pour Les Silènes, sans doute écrit par Pascal Pia lui-même, qui tout en ayant été le plus sérieux des bibliographe de l’Enfer y règne aussi comme auteur, traducteur, éditeur, préfacier… Un des livres les plus représentés est sans doute Gamiani ou deux nuits d'excès écrit par Alfred de Musset, en 1833, l'année même des Caprices de Marianne, constamment réédité et recueilli dans l’Enfer. Il y côtoie les ouvrages des petits pornographes multirécidivistes que sont Le Nismois, Grimaudin d’Echara, Alphonse Belot, ou même Pierre Mac Orlan, dont des dizaines de titres occupent les rayons. Les Enfers permettent de constater que la littérature érotique n’a jamais été aussi intéressante, inventive et écrite que lors des plus intenses périodes de répression. Les très victoriens Ma Vie secrète et Les Mémoires d'une puce, qui sont la traduction de textes anglais originellement édités, sous le manteau, à Londres, en 1881, en constituent de bons exemples. Ce dernier récit repose d’ailleurs sur le principe déjà bien connu du témoin involontaire, placé au cœur de l'action. Un tel procédé a donné plusieurs de ses meilleurs ouvrages à la littérature de l’Enfer, des Bijoux indiscrets au Sopha, en passant par Le Canapé couleur de feu, l'Histoire d'un godemiché ou encore les Mémoire d'une petite culotte. D’autres sont en revanche étrangement absents des Enfers. Ce ne sont donc pas des catalogues ou des conservatoires parfaits. Il n’est d’ailleurs pas certain, s’ils étaient encore aujourd’hui ouvertement en fonction, qu’y rentrerait la production contemporaine. S’il est fort à parier que La Vie sexuelle d’un plateau de fruits de mer de Jean-Pierre Otte, celle de Catherine Millet ou le Baise-moi de Virginie Despentes seraient immédiatement intégrés en raison de leur titre, l’œil du censeur moderne hésiterait devant certaines autofictions face à Sade, soudainement entré dans la Pléiade.

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Maître Nemo largue les amarres
EMMANUEL PIERRAT

16-01-2003
Maître Tapiro digérait paisiblement, les pieds posés sur le bureau, lorsque son assistante lui apporta la lettre recommandée. Une telle audace à l’heure rituelle de son havane ne pouvait présager que d’une mauvaise nouvelle. L’enveloppe s’ornait du blason de la ville de Paris. Un nouveau maire venait de prendre la place du vieux Bertrand Delanoë, qui, une fois élu président-gérant de la Région de France, s’était plié à la règle ancestrale du non-cumul des mandats. La Région française avait succédé à la République de même origine au sein de l’Europe des quarante. L’ancien maire de Paris, qui avait rompu avec le socialisme dès sa réélection, vingt ans auparavant, avait triomphé de la fille de Bruno Mégret, à l’issue d’une campagne au cours de laquelle s’étaient opposés les slogans sur « les travers de la France » et ceux sur « la France de travers ». Maître Tapiro, comme tous les avocats parisiens, avait suivi de près les réformes constitutionnelles et les soubresauts électoraux, dont chaque hoquet secouait et remaniait l’institution judiciaire. Mais cette fois, il devinait que le pli cacheté n’annonçait pas la faculté de plaider en toute langue devant une nouvelle juridiction régionale ou tout autre dépêche d’ordre général. Il pressentait une nouvelle plus personnelle. Le coup de stylet libéra la copie d’un arrêté municipal pris, selon les récentes réformes procédurales, « en concertation » avec la préfecture de l’hémisphère nord et le garde des sceaux d’Europe occidentale. Le début du document ne surprit pas Maître Tapiro : il avait enfin été décidé de fermer le Palais de justice de Paris. Les raisons étaient à la fois diplomatiques et climatiques. Les bâtiments de l’île de la Cité n’abritaient plus que le tribunal d’instance de Paris et l’ordre (très local) des avocats. La carte judiciaire avait depuis longtemps été malmenée et la place de Paris en avait fait les frais. On plaidait désormais en appel à Anvers, en cassation à Copenhague. Les barreaux de Lyon, Valence et Grenoble venaient de fusionner, prenant la mesure de l’urbanisation accélérée de l’« axe rhonalpin ». Depuis la fin de la guerre finlando-ukrainienne, cinq millions de Baltes campaient sur la plage du Touquet : leur sédentarisation avait entraîné la création d’un tribunal spécial des dunes. Chaque jour, des places fortes disparaissaient, des villes éphémères se créaient, des barreaux mourraient et d’autres explosaient. Maître Tapiro s’attendait depuis quelques années à ce que les résidus de contentieux qui se plaidaient encore à Paris disparaissent dans une ultime refonte administrative. L’hallali avait été donné pendant le dernier hiver. La Seine avait encore débordé de son lit pour recouvrir l’île de la Cité. L’endroit avait toujours été choyé des flots. En 1910, lors des célèbres crues, les prisonniers du dépôt étaient tous morts noyés. Au début du XXIe siècle, les alertes avaient été récurrentes. Chaque saison froide, les journaux annonçaient le retour des grandes inondations de la Seine. Cette fois, le fleuve avait bel et bien eu raison des digues érigées depuis dix ans du Pont-Neuf jusqu’au pont Saint-Louis. L’Evêché, la police et l’hôpital ne s’y étaient pas trompés. Ils avaient revendu de concert Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu et les locaux de la préfecture à une société chinoise spécialisée dans les parcs d’attraction à thèmes. Le Palais de justice, fatigué, faisait ainsi face à un « Atlantide Park » triomphant. Les autorités avaient d’ailleurs ouvertement envisagé de le transformer à court terme en centre nautique. La maison du barreau serait rebaptisée capitainerie. On prévoyait d’aménager des espaces marchands spécialisés en loisirs maritimes dans les immeubles qui avaient, jusqu’aux dernières inondations, abrité la librairie Litec et la papeterie Gaubert. La Sainte-chapelle serait dédiée aux marins disparus en mer. Jusqu’ici, Maître Tapiro se sentait concerné, mais pas au point d’en être averti par missive recommandée. Le dernier paragraphe éclaircit tout et le glaça. La montée des eaux menaçait également le centre de Paris. Il fallait évacuer une grande partie des sept premiers arrondissements. Le cabinet de Maître Tapiro, en plein sixième historique, était expulsé. Il lui restait quinze jours pour quitter les lieux. Maître Tapiro appela son propre avocat. Celui-ci lui répondit qu’un recours était possible, mais qu’en pratique, il n’y gagnerait qu’une indemnisation, dont le versement profiterait au cabinet dans une décennie, au terme d’un pourvoi devant la Cour transeuropéenne de Sofia. Bref, il serait toujours temps d’actionner ; pour l’heure il fallait agir. L’agitation à venir plaisait à Maître Tapiro. Il incarnait le symbole d’une nouvelle génération d’avocats particulièrement dynamique. Les quatre-vingts collaborateurs de Maître Tapiro étaient tous spécialisés en droit de la propriété génétique. La clientèle comprenait des entreprises de médecine classiques, mais aussi des centres de clonage, des banques de sperme, et autres plates-formes d’échange d’organes. La plupart de ces clients high-tech avaient, paradoxalement, leur siège dans les alentours du sixième arrondissement, où se concentraient les divisions du ministère régional de la recherche et du gène. Maître Tapiro pouvait, de son bureau, apercevoir chaque matin le secrétaire d’Etat aux embryons et aux hormones, dont les services avaient été installés cinq ans plus tôt dans ce qui s’appelait encore le Panthéon. Quant au Palais de justice de Paris, tout proche, il était devenu aussi désuet qu’inutile. Le secteur avait crû un temps que le conseil balayerait le contentieux, que le premier l’emporterait sur l’autre, que les anglo-saxons dompteraient le marché du droit européen. Et puis les événements en avaient décidé autrement. La partition des Etats-Unis avait accéléré la désagrégation de certaines structures. D’autres étaient nées de cette dislocation des plaques. Les cabinets de province avaient ouvert à Paris, à Genève, à Sofia. Les Parisiens avaient investi les terres les plus arides, les plus désertées de l’hyperspécialisation. L’emplacement des locaux était depuis toujours le reflet de ce que les candidats au dauphinat appelaient, dans une sorte de lieu commun de la propagande de campagne, la « tradition dans la modernité ». Car si le barreau avait endossé quelques nouveaux tics, il avait aussi conservé de vieux usages. L’adresse du cabinet restait donc primordiale. Les rapports avec les clients s’établissaient par téléphone, par mail, par fax, par image en 3D… C’était le triomphe de la conférence numérique, au cours de laquelle chacun pouvait visualiser ses correspondants dans une salle de réunion de synthèse. Les vêtements étaient préconçus à la palette graphique. Seuls les visages étaient retransmis tels quels. Mais ce rituel était presque aussi lourd qu’un rendez-vous réel. Il fallait se maquiller, car chacun apparaissait blafard sur l’écran ; et nul ne souhaitait être défendu par un homme au teint cadavérique, oscillant entre anémie et syncope. Comme dans chaque cabinet de taille moyenne, la standardiste faisait donc aussi office de maquilleuse. Certaines des offres d’emploi que publiaient les gazettes juridiques précisaient même : « standardiste-maquilleuse-coiffeuse. Anglais et proprété exigés. Expérience en manucure appréciée ». Maître Tapiro avait failli perdre un nouveau client la semaine précédente : la maquilleuse avait oublié de lui passer un peu de blush sur les mains afin qu’il soit « raccord » à l’écran avec la couleur « électrique » de son visage. En avocat d’expérience, Maître Tapiro avait deviné la gêne du directeur juridique. Il louchait à travers l’écran vers les doigts de son avocat jusqu’à ce que celui-ci s’aperçoive qu’ils étaient bleus d’encre. Maître Tapiro travaillait donc encore avec un stylo ! Il avait bredouillé aimer crayonner des dessins à la plume. Ses enfants l’avaient d’ailleurs surnommé, sur un air mi-amusé mi-narquois, « Daumier ». Le directeur juridique avait souri, rassuré, et lui avait avoué un penchant pour le théâtre, divertissement qui avait totalement disparu depuis une vingtaine d’années. Son groupe l’encourageait, au titre de la loi « mécénat et patrimoine », à représenter des tragédies anglaises lors des séminaires de formation organisés chaque printemps. A l’issue de ces confidences forcées, Maître Tapiro s’était non seulement vu confier un nouveau dossier, mais avait encore conquis la confiance du directeur juridique. Il lui avait adressé la veille au cabinet deux nouveaux dossiers et une édition de Molière illustrée par Gustave Doré. Mais hormis les gravures et les livres, Maître Tapiro appréciait également le modernisme, en particulier celui des gens de robe. La profession animait de nombreuses émissions sur Juriste d’affaires channel. Le Bâtonnier de Paris présentait une fois par semaine un talk-show, austère mais très suivi, baptisé Le Bulletin. En dépit de ce déferlement de technologies, le « contact humain » restait sacré. Dans le monde des affaires génétiques, la parole donnée, les yeux dans les yeux, la poignée de main, le regard rassurant, le sourire bienveillant, les mouvements de tête, le parfum de l’avocature primaient. Il fallait donc rendre visite aux clients et que les clients viennent au cabinet. Une vraie consultation classée « secret techno », un conseil vital, tout cela se délivrait de visu. Les pensées de Maître Tapiro le ramenèrent donc rapidement à son déménagement. Il avait déjà évoqué, sur le ton de la boutade, le transfert éventuel de son cabinet. Pour se rendre compte que ses clients suivaient une alchimie géographique très particulière. Au début du siècle, sa mère avait conseillé de nombreuses maisons d’édition. Depuis longtemps, la corporation de libraire-éditeur n’imposait plus de travailler aux heures fixées par la cloche de la Sorbonne. Rien n’obligeait ces savantes entreprises à demeurer rive gauche. Mais la force de l’habitude et l’instinct grégaire avaient perpétué la concentration géographique. Les mœurs n’avaient guère évolué. Les confrères spécialisés en informatique étaient tous groupés autour du centre Surcouf, qui couvrait à présent la moitié du douzième arrondissement. Les avocats experts en rapprochement d’entreprises s’agrégeaient aux abords du vétuste Parc de prince, transformé en centre de contrôle des fusions-acquisitions. Les pros en droit du fret squattaient l’ancien aéroport d’Orly Sud, à proximité des bâtiments d’Orly Ouest, dorénavant entièrement affectés aux fonctionnaires du Service des douanes communautaires. Bref, Maître Tapiro devait s’accrocher au Ministère de la recherche et à son voisinage. Le plus important n’était pas la fermeture de l’île de la Cité, pusiqu’on avait déjà parlé de déplacer le Palais de justice de Paris, pire encore, de le disperser. Dès 2002, les juges de Saint-Pierre et Miquelon avaient pris pour habitude de laisser plaider à distance des avocats parisiens. Mais les gros clients du génétique, eux, voudraient toujours, au moins une fois, frotter la paume de leur avocat contre la leur. « Un métier de contact » se vantait d’ailleurs le barreau de Paris dans les spots télévisés qui parrainaient Le Bulletin. Il fallait rester dans le périmètre sacré de ce qui avait été une rive gauche. Car, en outre, circuler en voiture dans Paris était devenu impossible. Certes, il était désormais plus aisé de se déplacer en deux roues. Le réchauffement de la planète avait fait monter la température d’une dizaine de degrés en quelques années. Finis les imperméables, les doudounes et autres pelisses. Les avocats du cabinet de Maître Tapiro venaient en chemisette au cabinet. La confection des robes avait d’ailleurs été revue. Désormais, les costumes d’audience sentaient même les parfums artificiels. En demande, on portait une robe musquée, censée évoquer la brutalité et l’animalité de l’attaque. En défense, Maître Tapiro endossait une tenue iodée, qui respirait la recherche scientifique claire, éthique et transparente. Pour la coupe, Maître Tapiro aimait le modèle « humilité », fruit d’un subtil mélange de laine crue et d’un tissu de synthèse permettant d’afficher un air digne et fragile. Le tout serait parfait pour sa plaidoirie de la semaine prochaine devant la cour d’assises, où il représenterait une entreprise accusée de clonage de baleines à des fins cosmétiques. Le dossier avait nécessité l’intervention d’une cinquantaine d’experts. La pièce maîtresse de Maître Tapiro était incarnée par un vieil eskimo diplômé d’éthologie et de psychiatrie. Son témoignage visait à établir que les cétacés avaient intrinsèquement le sens de l’esthétique, mais souffraient de leur laideur et de leur grosseur. Les baleines, et particulièrement les rorquals, s’ils avaient pu communiquer, auraient donc accepté de bon cœur la coopération avec le laboratoire qui avait mené l’expérimentation pour le compte d’un géant des produits de beauté. Certes, cette déposition n’invalidait en rien l’infraction pénale ; toutefois, elle assurait la modération du jury, sensible aux épanchements zoophiles. De plus, les médias avaient adoré le DVD contenant le dossier de plaidoirie, des conseils de maquillage et un documentaire sur la prolifération problématique des orques. Tout cela s’annonçait sous les meilleurs auspices. Maître Tapiro commençait déjà à enchaîner en ruminant sa prochaine argumentation en faveur du gouvernement de la république autonome du Groenland, qui contestait la validité des brevets d’icebergs déposés par une multinationale implantée à Terre Adélie. Il reprit soudainement ses esprits. Pour l’heure, il fallait songer à ces satanés locaux. Maître Tapiro appela, résigné, un agent immobilier. Celui-ci commença par lui vanter les « open space » de la ZAC Rive Gauche : un seul plateau sur quelques milliers de mètres carrés. Il s’agissait d’un étage de la Très Grande Bibliothèque, déménagée à Bobigny en raison du manque d’espace dans les tours de Tolbiac. Les réserves avaient très vite été remplies de DVD, dont le dépôt légal était obligatoire. Les petits disques contenaient de plus en plus d’informations, d’images et de sons. En clair, ils prenaient de moins en moins de place. Mais les boîtiers, les coffrets, les matériels de PLV qui entouraient les frêles bases de données avaient doublé de volume en quelques années. Les marketeurs avaient en effet dû surenchérir en visibilité et en encombrement, à mesure que le nombre de DVD nécessaire diminuait. Toute la jurisprudence régionale, numérisée, tenait en un seul minidisque. Son prix élevé était justifié : l’objet en tant que tel ne pouvait cependant satisfaire un patron de cabinet à l’ancienne que sous réserve de peser, grâce à l’emballage, un ou deux kilos… Pour refuser l’ « open space », Maître Tapiro asséna à l’agent immobilier des termes que l’autre n’avait jamais entendus tant ils étaient surannés : « confidentialité », « secret professionnel ». L’avocat finit par lui opposer le « secret des affaires », ce que l’agent immobilier comprit, retrouvant le sourire et confiance en son professionnalisme. Il avait bien aussi la vielle Sorbonne à louer. La proximité avec le Panthéon rendait l’offre alléchante. Mais personne n’en voulait en raison du risque lié à la présence de résidus de monoxyde de carbone dans les cheminées. Le scandale avait éclaté dans les journaux, lorsque la première équipe nord-coréenne avait identifié le germe du CO2 polyforme dans un vieux morceau de houille. Le jardin du Palais avait d’ailleurs été transformé en centre de décontamination. Depuis lors, les immeubles avec cheminées étaient désertés. Les contentieux s’accumulaient faisant la fortune de certains cabinets, désormais spécialisés en droit du CO2. Que cherchait-il, demanda, agacé, l’agent immobilier ? Des locaux plus humbles ? La question ne se posait plus. Certains confrères avaient tenté au début du millénaire de s’installer dans d’austères bureaux sans caractère, sans ornement et donc sans coût apparemment trop élevé. La clientèle d’affaires n’avait pas suivi. Il fallait plutôt du luxe, du marbre et des moulures. Là encore, comme face au ventre rond du notaire, les clients jaugeaient le savoir-faire à la prospérité visible du cabinet. Il n’y avait rien d’autre sur le marché qui puisse contenir, dans cette zone, l’ensemble du cabinet de Maître Tapiro. Démuni, il réunit en assemblée extraordinaire ses collaborateurs. Les avocats se divisèrent en plusieurs camps, opposant jeunes, débutants, doyens et associés. Les uns plaidaient pour un cabinet virtuel, domicilié en ligne, chacun œuvrant à distance d’où bon lui semblerait de vivre. Deux militants des « avocats jardiniers » entamèrent eux-aussi sérieusement les nerfs de Maître Tapiro. À les entendre, il ne fallait garder qu’un pied-à-terre à Paris, juste un local pour entreposer les robes, quelque lieu entre la consigne de gare et le box de parking. Le cabinet s’épanouirait au milieu des champs. Les autres avançaient Dreux, devenu récemment technopole internationale. Maître Tapiro comprit à leur propos que leur récent embourgeoisement les avait faits opter pour une résidence de l’ouest de Paris. Il leur avait répliqué qu’à choisir, des bureaux sur une île antillaise à la fiscalité aussi accueillante que la température de l’eau ferait mieux l’affaire. De rage, il clôtura la réunion sans avoir trouvé de solution. Il retourna à son havane et au calme du bureau qu’il devrait bientôt abandonner. Le mur s’ornait d’une gravure découpée dans Vingt mille lieues sous les mers. Maître Tapiro s’imagina en capitaine Nemo, à la tête d’un cabinet immergé, baptisé Nautilus. Il tira une dernière volute de son Épicure et appela la fondation Cousteau, qui bradait depuis des années ses vieux engins de mer. L’aventure continuerait sous l’eau, aux pieds du Ministère, le périscope en bannière, la chaloupe à quai aux armes du cabinet assurant le transport des clients et de leurs enfants qui descendraient avec Maître Tapiro dans les méandres de la Seine le voir combattre les pieuvres de la procédure.

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Souvenir de fabrique
EMMANUEL PIERRAT

05-01-2002
Histoire d’eaux est un premier roman. C’est donc avant tout un livre de souvenirs. Il est le fruit de mon goût prononcé pour les visites de jardins zoologiques décadents, d’un long séjour au Bengale, et de quelques autres expériences et réminiscences. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore acheté, ou plutôt lu, le personnage central d’Histoire d’eaux, Sentinelle, est directeur de la ménagerie duJardin des Plantes. Il a rencontré à Chandernagor un certain Banerjee, qui apaise le manque des opiomanes en leur injectant le venin du cobra. Patronyme bengali, Banerjee pourrait se traduire par Dupont : la moitié des dix-huit millions d’habitants de Calcutta s’appelle Banerjee (l’autre moitié s’appelle Bataccharya, c’est-à-dire Durand). Mais je garde en mémoire le souvenir très vif d’un Docteur Banerjee, dont le nom reste pour moi associé au zoo de Calcutta. Ce jardin animalier est un endroit magique. Il y a là des tigres blancs, capturés dans l’Himalaya, dont les yeux bleus et l’épais pelage contrastent avec la température tropicale. Le visiteur peut aussi observer sans danger des poules, maintenues derrière d’épais barreaux, et prendre la mesure de l’exotisme du volatile en lisant sur le petit panneau pédagogique que cette race de poules vit d’ordinaire en France et en Espagne. Juste au-dessus de cette cage, en liberté, accrochés par centaines aux branches d’un banian, des vampires de plus d’un mètre d’envergure somnolent. C’est en face de ce zoo que se dresse la Bibliothèque nationale de Calcutta. Construite avant que la capitale du Raj britannique ne soit transférée à New Delhi, la Bibliothèque a survécu à l'indépendance et n'a jamais été délogée de l’ancien palais du Gouverneur des Indes. La bâtisse se meurt lentement au milieu d'un parc en transition, entre entretien psycothico-batave des tulipes et abandon des bassins boueux à une forêt de mangroves. Dans le hall d'attente, une maquette poussiéreuse annonce une future grande bibliothèque. Les employés de la salle de lecture ronflent sans discontinuer sous la multitude de ventilateurs, qui grincent en chœur en brassant l’air chaud et humide. Les rayons d'accès libre et direct proposent des usuels dans les principales langues du bassin du Gange. En anglais, une seule section, qui proclame : « William Shakespeare ». Lorsque j’habitais à Calcutta, il y a une dizaine d’années, le Docteur Banerjee était le directeur de cette institution. À la vitesse où change l’Inde, sans doute l’est-il encore. Je suis certain en revanche que la grande bibliothèque est toujours à l’état de maquette (que Brahma, qui semble avoir terrassé le Dominique Perraut du sous-continent, soit loué !). Le bras droit du Docteur Banerjee, Mme Mukhopadyay, est conservatrice en chef. Leurs bureaux se touchent et leurs appartements de fonction, perdus dans l’immense parc de la bibliothèque, sont mitoyens. Ils se détestent cordialement. Chacun est soutenu par un des deux syndicats d'employés de la Bibliothèque. Chacun fait la grève à l'autre. Le moins populaire est incontestablement le Docteur Banerjee. Tous les murs de la Bibliothèque sont en effet couverts de graffitis représentant des ânes qui proclament en bengali : « Je m'appelle Docteur Banerjee ». J’avais mes entrées dans chaque camp et je manœuvrais assez bien à ménager les susceptibilités des deux tendances pour bénéficier, en ma qualité de bibliophile et de membre du Consulat, d’un statut de V.V.I.P. (Verrry Verrry Imporrrtant Perrson). Un après-midi que j’avais projeté de montrer le département des livres rares à un éditeur français de passage à Calcutta, nous trouvâmes tous les bureaux ouverts, mais vides. Un unique gardien nous invita à rejoindre le directeur à son appartement. Le Docteur Banerjee nous ouvrit après dix bonnes minutes, en pyjama. Un des employés du vestiaire venait de mourir et l'ensemble du personnel, en deuil, avait jour chômé. Je traduisais au fur et à mesure ces explications à mon hôte français, de plus en plus étonné, lorsque le Docteur Banerjee commença à bailler et nous salua en joignant les mains. Nous avons retraversé l’avenue en évitant d’être renversés par les pousse-pousse. J’ai changé un billet de cinquante roupies contre de pleines poignées de menue monnaie. Nous avons parlé littérature le reste de l’après-midi, assis sur un banc face à l’éléphant du zoo : celui-ci était particulièrement habile à prendre de sa trompe les piécettes pour les redonner à son cornac, assis à l’ombre, entre les grandes jambes du pachyderme, juste devant un gigantesque tas de bouse, dont l’écroulement a salué le coucher du soleil.

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The Salt of the Earth
PIERRE-EDMOND ROBERT

21-08-2006
A text in English

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La grève c'est comme La Samaritaine
LUDOVIC ROUBAUDI

03-02-2006
C'est vrai ça. On trouve de tout dans les cortèges syndicaux. Hier j'étais en vadrouille et je suis tombé sur une intersyndicale de footballeurs. Drapeaux FO et CGT en tête, ils défilaient pour la défense de leur emploi, de leurs conditions de travail et de leur salaire. Moi forcément je m'étonne et je commence donc à leur causer. – Dites les gars, vous n'avez pas l'impression de charrier. Vous n'êtes quand même pas à plaindre. – Alors ça c'est bien facile ! Parce que vous ne connaissez pas la réalité de notre vie professionnelle, vous vous permettez de nous juger. – Je ne juge pas je m'étonne. – Eh bien, laissez-moi vous dire mon cher monsieur que notre vie n'est pas drôle. Tenez, sur les horaires de travail par exemple. Saviez vous que les prolongations n'étaient pas payées en heures supplémentaires !? – Non. – Eh bien voila. Maintenant vous le savez. Si c'est pas un scandale... et le pire c'est que tout le monde s'en fout. Alors nous, on défile pour que les prolongations soient comptabilisées en heures sup'. – Je comprends. – C'est comme le banc ! – Le banc ? – Ben oui, le banc. Quand on est remplaçant. – Oui et alors? – Eh bien, nous n'avons aucun dédommagement... – Au moins vous êtes payés. – Là n'est pas le propos monsieur. Etre sur le banc c'est une sanction unilatérale. L'entraîneur, le représentant du patronat si vous voulez, peut le faire sans aucune consultation du Comité d'Entreprise. Et ça, ce n'est pas légal. Etre sur le banc est une sanction professionnelle due au fait du prince. Et nous sommes contre ce type de management autocratique. Il faut une prime de banc. – Mouais... mais quand vous êtes sur le banc, vous avez droit aux primes de match. – C'est la moindre des choses... mais si vous n'êtes pas sur la feuille de match vous n'y avez pas droit. – C'est normal, vous ne jouez pas. – Ah ! Ah ! Ah ! Mais c'est trop facile ça. Depuis quand peut-on vous sanctionner financièrement parce que votre patron ne veut pas que vous travailliez ? C'est du libéralisme dangereux. Alors nous manifestons... mais ce n'est rien encore comparé aux matchs en CFA. – CFA ? – Un championnat de seconde zone. Quand vous vous relevez de blessure, ou que l'entraîneur pense que vous n'avez pas votre place en ligue 1 (sur quelles bases le juge-t-il ? Mystère. Encore une dérive ignoble du patronat) vous allez jouer dans ce championnat. Eh bien nous sommes contre. – Je m'en doutais. – Nous sommes contre car c'est une requalification abusive qui n'entraîne pas un avenant au contrat de travail. Que diriez vous si, en rentrant de congés maladie, on vous demande d'effectuer une période dans un emploi moins qualifié que le vôtre ? – Je ne serais pas content. – Ah, vous voyez. Bon, je vous laisse, faut que j'y aille. – OK. Salut. – Merci camarade...

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L'Oiseau bariolé
LUDOVIC ROUBAUDI

26-01-2006
«Il y a bien longtemps, bien avant votre naissance et même bien avant celle de votre père, je travaillais pour un homme dont le métier consistait à peindre les pianos. J’y avais été placé en apprentissage par mon propre père qui pensait qu’il valait mieux travailler à la ville plutôt que de s’escrimer à arracher à la terre de quoi ne pas mourir de faim. Ignatiev, car c’est ainsi que s’appelait cet homme, m’avait accepté moyennant dix kilos de choux rouges par mois pendant tout le temps de mon éducation... Ces dix kilos de choux servaient exclusivement à mon alimentation. Et je les ai mangés pendant de nombreuses années. Voilà pourquoi je ne supporte plus le chou et pourquoi vous n’en avez jamais, et n’en mangerez jamais. Mais si Ignatiev me nourrissait mal, il m’a en revanche transmis tout son savoir sans jamais rechigner. Et si je suis aujourd’hui l’un des plus grands peintres de piano c’est bien grâce à lui. Et pour cela je l’en remercie. C’est lui qui m’a donné le secret du noir à piano. Vous savez comme tout le monde qu’un piano de concert doit être noir et parfaitement laqué afin qu’un simple coup de chiffon le fasse briller de mille feux. Mais il n’est pas question de peindre et laquer un piano de concert avec une quelconque peinture. Ça non ! Pour que la musique traverse confortablement le bois de la caisse, pour qu’elle se gorge de sa chaleur et de sa vitalité, il faut absolument que la peinture que l’on mélange à la laque soit fine comme un souffle d’amour. Vous savez aussi que pour donner une profondeur et un éclat à une laque noire, il faut un minimum de vingt-deux couches. Vingt-deux couches sur un piano, c’est tuer sa sonorité. Aussi chaque peintre de piano a son propre secret, sa propre composition de laque noire qu’il tient jalousement secrète, afin de peindre les pianos avec un minimum de couche. Ignatiev qui était considéré comme le meilleur peintre de piano du pays n’avait pas d’enfant. Et, parce qu’avec le temps il avait fini par m’aimer comme le sien, il m’a donné son secret. Et son secret du noir à piano, ce qui fait que jamais on ne verra ailleurs que sur nos pianos un noir si profond, c’est l’ivoire. Les gens pensent que pour faire du noir il faut mélanger plusieurs éléments noir : du charbon, du coaltar, du goudron, du pétrole... mais ils ont tort. Ce qui fait le noir, me disait Ignatiev, c’est le blanc. De la même manière que ce qui fait le chaud, c’est le froid ; il faut créer son noir à partir du blanc. Seulement alors il possèdera une intense luminosité. Il n’y a rien de pire qu’un noir sombre. Ignatiev m’a montré comment on obtenait du noir avec de l’ivoire... Pour vous résumer, il faut le faire brûler d’une certaine manière et utiliser les cendres avec quelques autres produits. Ainsi on obtient un noir puissant et brillant qui permet de laquer un piano avec seulement sept couches de laque. Un jour, je devais avoir quinze ou seize ans, Ignatiev m’a confié une importante mission. — Petit, il est temps que tu apprennes les dernières ficelles du métier. Aujourd’hui tu sais faire du noir avec de l’ivoire. Tu sais laquer un piano mais tu ne sais rien de l’achat d’ivoire. — Il en reste dans la réserve, monsieur. — Comme le dit bien son nom, petit, une réserve est là pour qu’il en reste. Et je ne veux pas que l’on y touche... elle est là en réserve. Au cas où ! Tu vas donc aller acheter de l’ivoire. — Où ça ? — Chez le Maharadjah de Malabar. — Et il habite où ce Madjadja ? — En Inde. — En Inde !!! Mais c’est le bout du monde ça, l’Inde... je ne vais jamais trouver. Déjà que je me perds quand je sors du quartier pour les livraisons, alors là-bas... Et puis pourquoi en Inde ? De l’ivoire on en trouve chez Bouliganov... c’est quand même plus près. — Arrête de discuter, petit. J’ai décidé que tu iras en Inde et tu iras. C’est comme ça. Et puis les voyages forment la jeunesse et tu es jeune. Et puis depuis quand tu te permets de discuter ce que je dis d’abord ! Je suis ton maître, ne l’oublie pas. Tu me dois obéissance. — D’accord... mais enfin le port quand même... — Tais-toi. Tu ne sais rien à rien. Il y a autant d’ivoire qu’il y a d’espèce d’éléphants ou de morses. Chaque espèce possède sa propre fantaisie et produit un ivoire de qualité particulière. Tous sont différents mais aucun n’est parfait... sauf celui que fabrique les éléphants blancs. Leur ivoire est le plus beau, le plus puissant, le plus pur que l’on puisse trouver sur terre. Et le Maharadjah de Malabar possède la plus belle et la plus grande écurie d’éléphants blancs du monde. Tu vas donc aller chez le Maharadjah et acheter tout l’ivoire que tu pourras y trouver. C’est ainsi, alors que je n’étais pas encore un homme mais plus tout à fait un enfant, que je suis parti dans le royaume de Malabar. C’était le plus long voyage que j’avais jamais entrepris de toute ma vie. Et je croyais que jamais je n’en ferai de plus long... Si j’avais su. Je suis donc allé jusqu’à Vladivostok en train et de là je suis monté à bord d’un clipper britannique qui m’a emmené jusqu’à Calicut. Puis j’ai rejoint une caravane et c’est sur le dos d’un dromadaire que je suis arrivé à Panjabar, capitale du royaume de Malabar, après un voyage de deux mois, six jours et seize heures. J’étais épuisé mais ravi par toutes les merveilles que j’avais vues lors de mon long voyage. Je bénissais Ignatiev de m’avoir forcé à partir. À peine arrivé, je fis transmettre au palais mes lettres de recommandations et de crédits. Mais on ne me reçut pas immédiatement... c’est ainsi avec les puissants. Ils n’ont jamais de temps à l’instant. Après une semaine d’attente, l’archichambellan du maharadjah me reçut. C’était un homme âgé qui portait une courte barbe blanche sous une grosse paire de moustaches. Le palais était une pure merveille. Construit sur l’île d’un grand lac, on y accédait par un pont de bois précieux travaillé d’or et de moulures. De hauts murs aux créneaux sculptés comme des ogives d’églises ceinturaient le palais. Une fois passé l’immense porte de bois de Macassar, on découvrait alors l’extraordinaire palais d’or du Maharadjah de Malabar. Carré de forme, avec de grandes tours fines et élancées sur ses côtés, il était entièrement recouvert de feuilles d’or. J’appris que plus de mille personnes y vivaient. L’archichambellan écouta ma demande avec une grande politesse et me fit savoir qu’il en parlerait au Maharadjah son maître et qu’il me ferait parvenir sa réponse dans les délais les plus brefs. En attendant il m’offrit de vivre dans l’aile réservée aux invités. Le premier soir une grande réception était organisée dans la salle du palais et j’y fut convié. On me donna pour l’occasion un superbe costume traditionnel blanc et on enrubanna ma tête d’un turban de soie rouge. J’étais très élégant. La grande salle de réception était pleine de monde. Mais à peine avais-je pris place au milieu de la foule que je la vis. Elle se tenait sur une estrade, à la gauche d’un homme majestueux que j’appris être le Maharadjah. Elle devait avoir seize ans, avait de longs cheveux noirs qui lui descendaient jusque très bas dans le dos, un visage d’ange et de fantastiques yeux violets. C’était la plus jolie femme que j’avais jamais vue de mon existence et j’en tombais follement amoureux au premier regard. De ce jour je cessais de penser à l’ivoire, au piano et à ma mission. Seul mon désir de la revoir m’animait. Et lorsqu’au bout de trois jours l’archichambellan me conduisit auprès du Maharadjah, j’avais oublié jusqu’à la raison de ma venue à Malabar. Et quand le Maharadjah me demanda ce que je désirais, je lui répondis : — Je viens vous demander la main de votre fille. Sur le coup l’archichambellan fut si surpris qu’il ne pensa même pas à me sortir de force de la chambre d’audience. Le Maharadjah me regarda longuement. Puis il me dit : — Si tu me rapportes une parure en plumes d’oiseau arc-en-ciel, alors je te donnerai ma fille. Car seul un homme grand, un homme digne de ma fille, pourrait accomplir ce prodige. Je te donne un an. Si dans un an et un jour tu n’es pas de retour avec la parure en plumes d’oiseau arc-en-ciel, alors je reprendrai ma parole et ma fille. — Où trouve-t-on cet oiseau, Seigneur ? — Dans la forêt d’or de l’Himalaya. Maintenant, va. Tu n’auras pas trop d’un an. Je quittai le palais et le royaume de Malabar dans la journée et affrétais une caravane pour me rendre dans l’Himalaya. L’archichambellan qui m’avait accompagné pour m’aider à trouver un guide et à qui je demandai où se trouvait exactement la forêt d’or et ce qu’était cet oiseau arc-en-ciel me répondit : — Il y a dans les hauteurs inaccessibles de l’Himalaya une forêt qui existe depuis la nuit des temps et qui, si Dieu le veut, existera jusqu’à la fin des temps. Rares sont les hommes qui ont eu la chance de l’apercevoir. Plus rares encore ceux qui l’ont traversée car aucun chemin ne l’a jamais souillée. Ne me demandez pas où elle se trouve car je ne le sais pas... tout ce que je peux vous dire c’est qu’elle est au détour de plusieurs vallées, protégée par des cimes qui caressent le ciel de leurs neiges éternelles. On y arrive porté par les vents et le hasard. C’est la plus vieille forêt du monde. La seule dans laquelle la mousse accumulée sur les basses branches des ginkgo bilobas est devenue si grise qu’on pourrait les croire habillées d’une barbe vénérable. À l’automne, les feuilles des ginkgos se couvre d’une belle et profonde teinte d’or... les Chinois l’appellent d’ailleurs l’arbre aux mille écus. Et celui qui récupérera les feuilles se verra devenir plus riche que le plus riche des empereurs. Et c’est dans cette forêt immémoriale que vivent les derniers représentants du plus étrange des animaux à plumes que la terre ait jamais portée : l’oiseau arc-en-ciel. C’est, je crois l’animal le plus craintif de la création. Mais cela peut se comprendre car il n’a pas d’autres armes que sa beauté. Enfin quand je dis arme, j’emploie un très mauvais mot. Au début des temps, toutes les créatures du monde respectaient la beauté. On la choyait alors, on la protégeait. Et donc d’une certaine manière la beauté de l’oiseau arc-en-ciel le protégeait de toutes les attaques. Mais avec le temps les choses ont changées et maintenant au lieu d’apprécier la beauté on l’envie. On la veut pour soi. Et l’oiseau arc-en-ciel à été victime de la rapacité des hommes et de leur incommensurable besoin de posséder la beauté des autres. Il a disparu de la surface de la terre. Sauf de cette forêt perdue sur le toit du monde. Il a à peu près la taille d’un aigle et une longue queue de traîne comme un paon. Son plumage a la couleur de l’arc-en-ciel. Seul le mâle porte ces couleurs extraordinaires. La femelle, elle, est plus petite et grise... mais elle a un courage qui fait défaut au mâle. Mais peu importe, là n’est pas l’important. À l’automne, lorsque les ginkgos sont couverts d’or, commence la saison des amours. Pour séduire les femelles, les mâles ne se battent pas les uns contre les autres. Ils ont une méthode beaucoup plus subtile pour séduire. Le mâle dégage une partie du sol de ses plantations, le gratte et le transforme en une belle surface plane. Puis il arrache du duvet de sa poitrine de petites plumes blanches comme le lys qu’il dépose au sol en forme de nid. Une fois ceci terminé, ce qui peut lui prendre plusieurs jours, il vole jusqu’à la canopée et commence à effeuiller les branches des arbres pour créer un cercle au diamètre de ses ailes déployées afin que les rayons du soleil puissent traverser le toit de la forêt et tomber juste sur le nid de duvet. Maintenant que tout est prêt, l’oiseau arc-en-ciel déploie ses ailes et recouvre l’ouverture qu’il vient de créer de tout son plumage. Et ses plumes sont si fines, si transparentes que la lumière les traverse. Mais en les traversant elle se gorge de leurs couleurs et, comme le vitrail de la cathédrale Sainte-Sophie, tombe sur le nid dans un océan arc-en-ciel. L’oiseau alors se met à chanter, un chant doux et mélancolique pour appeler les femelles... et si son chant est beau, si son nid de couleur arc-en-ciel plait alors peut-être une femelle le prendra pour amant. La légende dit que celui qui arriverait à se placer sous cette douche de couleur et de lumière verrait tous ses vœux s’exaucer... Je ne pouvais pas dire que les explications que m’avait donné l’archichambellan m’étaient d’une grande utilité. En gros, je devais trouver un animal disparu dans une forêt inconnue... mais rien n’aurait pu m’arrêter. Et je fonçai donc à travers l’Inde en direction de l’Himalaya. J’y arrivai après une course de huit semaines, douze jours et quinze heures. Ceux qui n’ont jamais vu l’Himalaya ne savent pas ce qu’est une montagne. Tout n’est que colline à côté de l’impressionnante majesté de ce massif rocheux. Et encore. La regarder ce n’est rien comparé à ce que c’est que de l’escalader. Moi qui étais un jeune homme de la ville, un habitué du plat et qui ne connaissais comme seul escarpement que l’escalier qui menait de la rue Borodino au Café des Penseurs où je prenais mon thé après ma journée à l’atelier d’Ignatiev, je fus bien vite exténué par les pentes infinies de la montagne. Le décor était d’une beauté dont je n’aurais pu soupçonner l’existence tant elle était loin de tout ce qu’un homme habitué de la civilisation peut connaître. L’immensité des espaces, la puissance brute des matières, l’intensité du climat, la violence de la vie qui naissait au milieu des cailloux acérés, l’étrangeté des formes nées de cet univers minéral, me bouleversaient plus que je n’osais me l’avouer. Au bout de dix jours de marche, nous avions rencontré douze Himalayens et aucun n’avait pu nous donner la moindre indication cohérente sur la direction à suivre pour trouver la forêt. Oh ça, tous la connaissaient... du moins en avaient-ils entendu parler. Pour l’un elle se trouvait au sud, pour l’autre au nord, pour les autres à l’est ou à l’ouest, pour certains elle se trouvait dans les Andes, et pour le dernier nous avions intérêt à arrêter de boire et de croire n’importe quoi. Si ces indications contraires eurent un effet dévastateur sur mes sherpas, qui menacèrent de me quitter immédiatement si je ne leur donnais pas plus d’argent, elles n’entamèrent en rien ma détermination, dopé que j’étais par le violet si pur des yeux de ma princesse. Nous avons erré plusieurs semaines d’une vallée à une montagne, d’un à-pic infranchissable à des plateaux rocailleux sans jamais trouver la moindre trace de forêt... des buissons par contre en pagaille... des grands, des petits, gris et parfois presque bleus, mais toujours bourrés d’épines qui marquaient nos corps d’estafilades douloureuses. Le moral de mes sherpas baissait de jour en jour. Puis un matin en me réveillant, je me suis rendu compte qu’ils avaient profité de la nuit pour déguerpir et me laisser seul. Si je comprenais qu’ils en aient eu assez de marcher pour rien, je n’avais plus les moyens de les payer, je trouvais quand même qu’il n’était pas très aimable de leur part de m’abandonner au plein milieu d’une montagne inconnue. Mes chances de survie sans leur aide étaient en effet proches de zéro. Mais la nécessité faisant force de loi, je fus bien obligé de me débrouiller par moi-même... et comme je ne savais absolument pas dans quelle direction se trouvait la sortie de ce labyrinthe de cols, je décidais de marcher toujours vers le nord. Il me restait encore 47 semaines avant la fin de mon année... j’avais encore du temps. D’abord la nourriture commença à manquer, puis je perdis ma tente un soir de grand vent et je ne fus pas long à me retrouver sans rien d’autre que mes vêtements sur le corps et deux yeux violets dans l’esprit. Quand on est obligé de marcher pour ne pas mourir, il arrive un moment où plus rien ne compte que d’avancer. La fatigue même est tellement intense que vous n’avez plus conscience d’être épuisé. Le jour et la nuit se confondent. La faim ne compte plus... Je ne sais pas combien de temps j’ai erré ainsi dans ces montagnes. Puis un matin, alors que le soleil qui se levait illuminait le ciel d’une jeune lumière, je vis sous mes pieds, dans le creux d’une vallée, briller de mille feux la canopée d’or de ma forêt. Des milliers et millions d’arbres jusqu’à perte de vue... une vague de miel qui ondulait sous le vent... un trésor des mille et une nuits... de la beauté sans condition. Les larmes me sont venues et c’est le visage secoué de sanglots que j’ai pénétré cette forêt inconnue, ce monde qui n’était pour l’humanité qu’un mythe. Les troncs forts et tordus des gingkos bilobas m’entouraient de leur rassurante présence. Il y avait une telle paix dans cette forêt, tant de silence et de sérénité que ma faim, ma fatigue et ma peur m’abandonnèrent. J’avançais sans bruit, mes pas étouffés par le profond tapis de feuilles accumulé depuis des lustres sur le sol. Ne me demandez pas combien de temps j’ai marché dans cette forêt. Il n’existe plus de temps dans un lieu comme celui là. Je marchais et c’est tout. Sans me soucier de savoir si je suivais la bonne direction. Et puis, subitement, au détour d’un arbre je vis un puit de lumière aux couleurs d’arc-en-ciel qui tombait sur un nid de branches souples recouvertes de duvet blanc. Je levai les yeux vers le sommet des arbres et j’aperçus un extraordinaire oiseau qui étalait ses ailes sublimes sur un cercle découpé dans le feuillage. Jamais de ma vie je n’avais vu de spectacle aussi merveilleux. Malgré les dizaines de mètres qui nous séparaient, je pouvais voir ses plumes une à une, duveteuses comme les ailes d’un papillon, saupoudrées de couleurs... Son chant mélodieux tombait avec la lumière et m’enveloppait de calme et de volupté. Comme une pluie d’été qui vous couvre de fraîcheur sans jamais vous glacer la peau. Plus je regardais l’oiseau et plus le désir de lui tordre le cou pour lui arracher ses plumes et les rapporter à mon Maharadjah pour qu’il m’offre sa fille, s’éloignait de moi. Comment aurais je pu poser la main sur cette beauté majestueuse ? Comment aurais je pu continuer de vivre si j’avais par envie tué une si intense manifestation de l’amour de Dieu ? Et même si je l’avais voulu, comment aurais je pu attraper l’oiseau moi qui n’avais plus d’autres forces que celles de me traîner un peu plus loin. Fatigué. Bouleversé. Je m’asseyais à quelques mètres du nid et me mis à pleurer. Je voyais les beaux yeux violets de ma princesse s’éloigner à tout jamais, l’ivoire des éléphants blancs échapper à la réserve d’Ignatiev, et ma vie s’arrêter là. Quand je relevai les yeux, l’oiseau se tenait devant moi. Ses yeux de bronze me fixaient. Il n’y avait aucune crainte dans son regard mais beaucoup d’étonnement. Il me regardait comme je le regardais : comme une étrange créature. Sans bouger, je lui expliquais alors pourquoi j’étais là. Pourquoi j’étais venu pour le tuer et pourquoi je ne pouvais pas le faire. Et l’oiseau me répondit. Il ne parlait pas à proprement dire. J’entendais sa voix dans mon esprit... une voix très douce. — J’ai le pouvoir de t’accorder un vœu petit homme. Si tu te places au centre de mon nid et que tombe sur toi la lumière arc-en-ciel de mes plumes, il s’exaucera. Il ne te reste plus qu’à choisir maintenant : de l’ivoire d’éléphant blanc pour tes pianos noirs ou les yeux violets de la plus merveilleuse des femmes Et il s’envola vers la trouée des arbres. Je me traînais jusqu’au nid et m’y allongeais. Ma dernière pensée avant de perdre connaissance fut pour un regard violet. Je repris connaissance dans un lit. À mes cotés se tenait une jeune femme qui lisait calmement un livre. Je dus faire un bruit puisqu’elle me regarda à ce moment-là. Elle avait de grands yeux violets. — Comment vous sentez vous ? — Je ne sais pas... où suis-je ? — Dans un hôpital... Une sorte d’hôpital en fait. Nous sommes une mission religieuse. — Ah... et comment suis-je arrivé ici. — Des voyageurs anglais vous ont trouvé à moitié mort sur une des pentes de l’Himalaya il y a trois semaines. Ils vous ont amené ici et nous vous avons soigné. — Sur les pentes de la montagne ? Ils ne m’ont pas trouvé dans une forêt ? — Il n’y a pas de forêt sur l’Himalaya, monsieur. — Ah bon... — Dites-moi, pourriez-vous me dire ce que vous faisiez seul et à moitié nu sur les pentes de l’Himalaya ? — Je cherchais un regard violet... une fille de prince... je me réveille et vous me regardez avec vos yeux violets. Voilà. Elle a souri. Quatre mois plus tard elle quittait son service et rentrait avec moi chez Ignatiev. Elle est devenue ma femme, la mère de votre père et votre grand-mère.» — Mais alors, Babou, l’oiseau il n’a pas réalisé ton vœu ? Tu ne l’as pas épousée ta princesse. — Si, il l’a exaucé mon vœu. Votre grand-mère est la princesse qui me fallait. — Et monsieur Ignatiev, qu’est-ce qu’il a dit pour l’ivoire ? — Que j’étais plus doué pour les femmes que pour le commerce mais que ce n’était pas grave et qu’une réserve après tout, c’était fait pour être utilisée. Et maintenant bonne nuit.  

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Vodka catalane
LUDOVIC ROUBAUDI

11-01-2002
Patrick devait me faire découvrir Barcelone… depuis le temps que je devais aller le voir. Trois ans. Pétard ! Je n’avais pas vu le temps passer. C’est étrange d’ailleurs, lorsque l’on est dans le flux du temps il semble immobile. Mais le jour où l’on s’arrête pour le regarder, il passe si vite qu’on ne le reconnaît plus. Curieux… Donc je n’avais pas vu Patrick depuis son départ pour Barcelone où il était allé ouvrir son restaurant. Trois ans et il n’avait pas changé d’un pouce, à part la barbe peut-être. Un peu plus fournie, un peu plus adulte. Mais sans cela, toujours le même blazer sur pantalon blanc avec chemise ouverte de deux boutons sur le cou. J’étais heureux de le revoir et malgré ce temps passé j’avais l’impression que nous nous étions quittés la veille. — Je commence tout juste à m’en sortir… tu sais la restauration c’est simple. En terme financier, j’entends. Cent vingt couverts jour et je gagne des ronds. Cent je suis étal… dans les premiers temps j’étais à quarante, quarante cinq jour maximum. Pour te dire que j’ai salement tiré la langue. Mais là, ça va… faut dire aussi qu’ils sont cons ces Espagnols. Au fait tu bois quelque chose ? — Ben je vais essayer ton truc là… la Peperzyskia. — Bon choix mon gars. Il me servit une larme de son truc et une bonne lampée pour lui. J’avais apporté la Peperzyskia à sa demande. Deux jours avant mon départ pour Barcelone il m’avait téléphoné pour cela. "On ne trouve de rien dans ce bled. Je t’assure. A part la Corona et le JB faut tout que j’importe. Une vraie plaie. Alors tu vas à l’épicerie russe de la rue Daru et tu me prends une bouteille. Dis leur que tu viens de ma part." Le matin même de mon départ j’y étais passé. C’était un magasin carré, pas très grand, avec sur les côtés de la pièce des étagères bourrées de boîtes et de sachets. Au fond, face à la porte d’entrée, un comptoir en bois. Sur le mur derrière le comptoir une ribambelle de bouteilles vertes, bleues, rouges, noires… Avec de ces formes ! un régal d’alcoolique. Le patron, un énorme ours des Carpates, me regarda comme si je venais d’interrompre son hibernation. D’un coup sec du menton il m’interrogea sur la raison de ma venue. — J’aimerais une bouteille de… — ah merde, c’est quoi le nom de son truc déjà. C’est une vodka… du genre peppermint, comme le Get 27. Vous voyez ce que je veux dire ? Mais il ne voyait pas du tout… pire même, il ne faisait aucun effort pour voir. Ca m’ennuyait cette affaire car Patrick avait vraiment eu l’air d’y tenir à sa bouteille de machin chose. Concentré, je regardais les étiquettes des bouteilles dans le dos du type en espérant qu’un nom éveillerait quelque chose en moi. Mais comment m’y retrouver dans ce kaléidoscope alcoolique ? Je n’avais jamais vu de pareilles bouteilles, jamais lu une seule de ces marques. Et puis le regard du type me perturbait. Je le gênais, c’était évident. Et il l’appuyait de toute la force de sa carrure de monstre. Au départ je m’étais dit que je ne parlerais pas de Patrick, que ce n’était pas la peine. Pour une bouteille, ça me gênait de leur dire que je venais de sa part… et puis il était parti depuis trois ans… et la mémoire chez les commerçants, à part pour les crédits, on sait ce qu’elle vaut. Mais là, j’étais coincé. Alors j’ai chuchoté : — Je viens de la part de Patrick G… Le simple nom de Patrick métamorphosa l’ours en bon petit gros. — Ah, Patrick, mais qu’est ce qu’il devient ? Il est toujours à Barcelone ? — Hé oui… et il n’arrive pas à y trouver son truc là, Peper machin. — Peperzyskia… Une vodka rouge au poivre. Un alcool pour connaisseur. C’est pour vous ? — Non, c’est pour lui, je pars le voir tout à l’heure… — Vous allez voir Patrick ! Alors attendez mon ami. J’ai quelque chose pour lui. Il se retourna vers sa collection de bouteilles et en sortit quatre flacons. — Vous lui donnerez ça. Vous verrez, ça lui fera plaisir. Aux prix marqués sur les étiquettes, j’ai eu envie de discuter un peu mais j’ai compris très vite qu’il n’était pas question d’argent. Patrick paierait quand il reviendrait et s’il ne revenait jamais cela n’avait aucune importance. Son amour sincère et véritable de l’alcool l’avait propulsé, aux yeux des commerçants en spiritueux, bien au-delà du client… Il était Patrick. Un point c’est tout. Donc je lui avais apporté ses bouteilles. Et maintenant je goûtais sa Peperzyskia… Aouch ! Une fusion thermonucléaire dans la bouche, la gorge et le ventre. Quelques larmes dans les yeux aussi. — Ah ! fit-il après avoir claqué sa langue sur son palais quand il eut bu son verre cul sec. Ca fait du bien. C’est bon hein !? Je hochais la tête sans conviction. — Ca ne m’étonne pas mon gars. Faut être connaisseur. C’est comme le violoncelle de Pablo Casals… Si tu n’as pas la culture tu n’entends que des portes qui grincent. Mais si tu sais, tu entends la musique des dieux. La Peperzyskia c’est pareil. — C’est aussi que je n’ai pas encore bouffé aujourd’hui. J’ai fait la route d’une traite… — Oh malheureux ! mais il fallait le dire. Où veux-tu qu’on aille dîner ? Je savais qu’il n’aimait pas trop qu’on s’installe dans son resto mais j’avais diablement envie de me taper une bonne viande. Et nulle part ailleurs dans le monde on ne mange une aussi bonne barbaque que chez Patrick. D’ailleurs dans son restaurant, on ne sert que ça. Du pavé découpé en fines tranches avec une sauce à la recette secrète. En vrai seigneur, il accéda à ma demande. Il nous installa à une table en retrait de la salle. Il n’y a pas de carte chez Patrick. C’est une formule unique. On ne commande pas, sauf le vin. Donc on s’assoit. — Tu bois quelque chose ? — Du vin oui… du blanc. — C’est le début de l’alcoolisme ça, le vin… surtout le blanc ça rend fou. Mais t’es adulte mon gars, c’est ta santé. Et il commanda pour lui un Manhattan. Je dois avouer que je ne l’avais jamais vu boire le moindre verre de vin à table. Dès qu’il était devant une assiette, il devenait d’une étonnante sobriété… pour le reste… A seize ans je l’ai vu boire douze cocktails de suite chez Guillou, un fameux bar de la côte normande, sans ciller. D’habitude quatre Guillou suffisaient à mettre un homme de poids au sol. Lui douze. Sans tituber, la parole toujours limpide. Un vrai cas d’école. Jamais saoul. Il avait un truc. Une fois, je me souviens, c’était un soir de finale du bouclier de Brennus dans un bar de ses amis. Toute la journée à la mominette et à l’ours blanc… des fontaines, des litres. Une vraie ambiance. Vers trois, quatre heures du mat’, il était reparti chez lui avec l’écharpe du club en sautoir, le bob Ricard et les cotillons encore sur les vêtements malgré la défaite. Et là pan ! un contrôle de gendarmerie. Ils ne se tenaient plus de joie les pandores de l’avoir enfin à leur main. Avec sa réputation dans le pays, ils tenaient leur gros lot les poulets. Il souffle ! Pfou, pfou, pfou. A plein poumons. Mais négatif le test. Pas une humeur d’alcool dans son haleine. Les gendarmes n’en revenaient pas. Ils le font souffler encore avec un nouvel Alcotest… balle peau ! Toujours négatif. Et puis une prise de sang… jamais ils voulaient le lâcher. Mais rien dans le sang non plus. A la fin, ils ont du admettre sa sobriété mais ça leur faisait mal de le laisser filer. Le lendemain tout le pays était au courant de son exploit. Au bar on le félicite, on l’acclame. Et puis on le questionne aussi : — Mais comment t’as fait ? — Moi, je ne bois pas pour être ivre mon gars. Je bois pour le goût. Aussi j’ai réfléchi à la manière de bloquer les effets de l’alcool. Ca m’a pris du temps mais j’ai trouvé. Il ne faut jamais pisser ! Si tu pisses, tu te draines… et si tu te draines, tes reins se remettent en marche et tout l’alcool qui se tenait peinard dans ton estomac passe dans le sang et direct au cerveau ! C’est le début de la fin. Alors moi, je ne pisse jamais. Ca nous avait drôlement marqué son histoire et depuis on faisait attention à lui dans les soirées. Et effectivement on l’a jamais vu pisser. Pas une fois. Alors ce soir-là, dans son restaurant, je pensais bien qu’on était parti pour une nuit de java. Mais à la fin du repas, après plusieurs Manhattan, il m’a regardé avec un air triste m’a demandé pardon et s’est levé. — Qu’est ce qu’il y a ? Ca ne va pas ? — La soirée est foutue mon gars. Faut que j’aille pisser. C’est pour ça que je ne connais de Barcelone que le restaurant de Patrick… Un jour j’y retournerai pour y faire le touriste. Lorsque Patrick se sera fait opérer de la prostate.    

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BRUNO ROZA

03-01-2001
A la question : « Quels sont les risques du métier d'écrivain? » Italo Calvino, lors d'un entretien accordé au Monde en décembre 1979 (Calvino, Italo. Entretiens avec Le Monde 2. Littératures par Christian Delacampagne, 16 décembre 1979. La Découverte / Le Monde), répondait : « Il y a au moins le danger de perdre une partie de soi. Si quelqu'un est le propriétaire d'un souvenir - avec tout ce que ce souvenir peut avoir d evague, d'indéterminé - et qu'il cherche à le définir sur le papier, lorsqu'il y est parvenu il a gagné quelque chose parce qu'il a fait ce travail d'éclaircissement, pour lui et pour les autres, mais il a perdu cette vibration qui existait avant l'expression. Il a perdu l'émotion. » Je commençais d'écrire Leçons de Choses lorsque j'ai rencontré ce texte. L'essentiel de mon projet tenait sur une feuille, une simple liste de noms d'objets. chacun de ces noms étiquetait une image très personnelle, mais aussi très profondément enfouie, toute vibrante justement et perçue, non comme au travers d'une vitre opalescente, mais comme par le trou d'une serrure, avec un champ de vision très réduit, entourée, bordée, presque couronée par cette opalescence. Je ne voulus voir dans l'avertissement de Calvino que l'expression de cette modestie propre aux très grands écrivains et je n'en tins évidemment pas compte puisque j'ai continué d'écrire. En fait je mesurais seulement mes « gains » : l'éclaircissement, les souvenirs retrouvés, l'élargissement du trou de la serrure, le travail sur l'opalescence. En Mai dernier, je finissais de corriger les épreuves de mon travail, et je découvrais Autres Rivages (Rivages, coll. « Du monde entier », Gallimard 1989) de Nabokov (le plus beau livre que j'ai lu cette année : « un montage de souvenirs » dont la majeure partie évoque l'enfance de l'auteur. Le lecteur imaginera comme j'y étais réceptif). Première phrase du chapitre V, je lis ceci : « J'ai souvent remarqué que, une fois attribué aux personnages de mes romans, tel détail de mon passé, dot j'avais précieusement gardé le souvenir, déperissait dan sle monde factice où je venais de si brusquement le placer. Il s'attardait bien encore dans mon esprit, mais c'en était fini de sa chaleur personnelle, de son attrait rétrospectif, et bientôt il s'identifiait plus étroitement avec mon roman qu'avec mon moi antérieur, où il avait paru si bien à l'abri de l'intrusion de l'artiste. » Bien sûr, je me rappelais immédiatement le texte de Calvino dont l'avertissement néfaste m'avait frappé : « perdre une partie de soi » disait-il, évanouissement de la « chaleur personnelle » semblair répéter Nabokov. Le risque était-il donc si grand que des auteurs à ce point différents le décrivent avec cette même précision ? M'étais-je laissé leurrer par le « gain » et ce « refroidissement » allait-il me gagner maintenant ? Il faut toujours lire jusqu'au bout. Quelques lignes plus loin Nabokov ajoute « L'homme en moi se révolte contre le romancier, d'où, en ces pages, mon effort désespéré pour suver ce qu'il reste d ela pauvre Mademoiselle. » Suit cette descritpion magnifique : « Femme de forte carrure et de très grand embonpoint (...) la voici. Je revois si nettement ses abondants cheveux bruns, relevés haut et grisonnant en grand mystère ; les trois rides de son front sévère ; ses sourcils broussailleux en surplomb ; ses yeux d'un gris d'acier derrière le pince-nez à monture noire ; ce rien de moustache, ce teint couperosé qui dans les moments de courroux, manifeste une rougeur supplémentaire das la région du troisième et plus simple menton, si royalement étalé sur l'éminence du corsage à jabot. Et voici qu'elle s'assied, ou plutôt qu'elle s'attaque au problème de s'asseoir : ses bajoues tremblotent comme gelé\\", son postérieur monstrueux, avec les trois boutons sur le côté, s'abaisse avec circonspection; puis, à la dernière seconde, elle abandonne toute sa masse dans un fauteuil de rotin qui, de frayeur, lâche une salve de craquements. » Voilà ! C'est si beau, si vivant, si plein de chaleur ! ... C'était quoi ma question? Bruno Roza

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New Morning- Vieux soir- Chet Baker
ANNA ROZEN

22-06-2007
Texte paru dans Minimum Rock'n roll, avril 2007. Je ne sais plus quand, mais je me souviens très bien où. Le New Morning. Maintenant j’habite à côté, à l’époque j’avais fait allègrement le chemin depuis un de ces arrondissements où je ne mets plus les pieds, dans l’Ouest lointain. J’étais venue pour Chet ! Pas tout seule. Je ne vois plus du tout avec qui. Tous fans parmi les amis, c’était déjà un peu la fin, mais au moins il était vivant, le trompettiste brindille à la voix déchiquetée. La voix en danger? Découragée? Désenchantée plutôt, désenchantée et enthousiasmante. Cette voix qui dit que tout est foutu de toute façon quoi qu’on fasse et que ça n’empêche rien. Ben ouais, foutus, déjà morts, pathétiques et obstinés. Une de ces voix qui vous attrape là, vous remonte partout, vous blesse et vous soigne en même temps. Une qui fait pleurer des larmes calmes ou qui vous soulève jusqu’à l’insouciance, the big one, qui dit : on est tout petits, la vie est immense. C’est ça qu’est cruel et magnifique. La queue dans la rue des Petites Ecuries, nous piaffons sous la pluie. Les portes s’ouvrent, nous entrons au sec et au trot. Verres au bar, discutailles, foule jolie. Je trouve toujours les têtes intéressantes quand je vais voir un concert bien. Et aux concerts pas bien ? Ben les concerts pas bien, j’y vais pas. On attend, on attend, on attend. De temps en temps une sorte de vague profonde nous agite, nous sommes encore patients. Plus tard, des applaudissements clairsemés percent qui grossissent et s’éteignent. Y a de la flemme, ou de la bonne volonté. Enfin, une voix micro s’adresse à nous, féminine : “… suite à un incident technique, hm, nous allons vous demander de bien vouloir patienter encore un moment, merci …” Musique d’ambiance reprend, sais plus ce que c’était … Conversations recommencent, sous forme de murmure interrogatif d’abord, puis en houle pressée, lassée, apaisée. On attend, on attend, on attend. Longtemps. Les impatiences éclatent et meurent par rafales de pétards mouillés. Retour de la voix micro : “ … hm, Chet a un petit problème de dents, hm, nous faisons l’impossible, merci de patienter encore un instant …” La foule rit et commente, la houle a un petit air de Bretagne au printemps. Indiscrétion due à un micro malencontreusement ouvert ? Gag ?  Message codé ? Excuse bidon pour couvrir un artiste assommé de substances ? La foule a décidé que ce serait un bon soir et qu’il n’y avait pas lieu de se fâcher, les murmures se réchauffent, chacun sourit à son voisin, parle à ces inconnus qui arborent le même sourire. Tous embarqués dans une galère humaine. Ramons ensemble. On est aussi bien là entre nous que dehors sous la pluie noire. Qu’est ce que le temps après tout ? Qu’est ce que le temps quand on aime tous la même musique ? La suite ne tarde pas : “… hm nous sommes désolés, c’est un problème hm, de colle … il semblerait que seule une marque américaine convienne, nous ne l’avons pas trouvée, mais hm … encore un peu de patience … Chet Baker n’a pas renoncé à monter sur scène, il ne pourra peut être pas jouer, mais … chanter … Il procède à quelques essais …” L’obscénité de l’information, son minuscule pathétique nous rapproche encore. Tous frères d’avoir entendu ça ensemble, c’est aussi fort que de partager la musique. Plus rare certainement. Les joies du live, les misères du corps vivant. Nous sommes une communauté maintenant, soudés à la vie à la mort par les liens de la colle à dentier. Il arrive. On n’y croyait plus, c’est encore meilleur. On applaudit comme des gars qui n’ont pas eu l’occasion d’agiter leurs membres depuis trois heures et ça n’est pas loin de la vérité. Il arrive pieds nus dans des sandales de curé, pantalon vide et pull abandonné. Sa tête est en cuir de Cordoue, toute travaillée en plis patinés et sa bouche comme la fente qui bâille au bout d’un godillot à la semelle décollée. Colle ou pas, il est bien là tout entier, trompette à la main. Il s’assied sur le tabouret au milieu de la scène croise ses jambes maigres où balancent les sandales. Désigne l’instrument d’un coup de menton. Presse le métal jaune contre ses lèvres absentes, l’air incrédule et désolé. Il essaie, c’est bien pour nous faire plaisir et parce qu’il est venu de loin. Fffwuuff … y a effectivement un problème de colle, au moins. Il lâche l’instrument. Il chante. On n’y pense jamais : pour souffler, il faut encore plus de dents que pour chanter. Il faut des dents pour s’aboucher à une trompette. Pour canaliser le souffle, pour s’arrimer à la bouche dorée. Pour ne pas se laisser aspirer en retour. Pour garder un peu de son âme. Almost blue, almost you … c’est presque lui, ça n’est presque pas triste. Il se réchauffe en chantant, bientôt il pourra réessayer de trompetter doucement. Peut être qu’il s’habitue à la colle française. Peut être qu’au bout d’un moment le corps n’a plus d’importance. Son instrument a la même voix que lui. La trompette sonne Chet. Comme elle n’a que très peu de mécaniques j’imagine qu’on chante dedans, lalala, plutôt que de souffler moduler et qu’elle fonctionne comme un vocoder. Avec Chet, c’est flagrant. Il chante, elle traduit : autre langue, même voix. For heaven’s sake, let’s fall in love ! Ben oui, allons-y ! Nom de Dieu, merde ! Y a qu’à. Puisqu’on est là, tous emmusiqués, tous englués dans la colle à dentier. Pourquoi pas ? Tombons, vautrons-nous dans les sentiments, aimons nous inconsidérément. Qu’est ce qu’on fait tous ici à balancer comme des serpents charmés ? On serait pas mieux dans un pieu ? On passe tant de temps à rêver d’amour et si peu à le faire. Il a raison Chet, faut y aller, dire à ceux qui nous rendent fous, dire les mots indécents, encombrants, faut tomber dans l’amour. A pieds joints comme dans une flaque traîtresse. Tant pis si c’est un gouffre sans fond. Tant pis si y a des bouts de verre au bord qui écorchent la peau. Tant pis pour les questions dont on ne veut pas savoir la réponse. Plongeons. Let’s get lost ! Quand les malheurs nous échappent feignons de les maîtriser. Tout est perdu for l’honneur. Plus de dignité, plus de dents, plus de pudeur. Nous pareil. On perdra nos dents et on avancera quand même, on perdra nos yeux, nos jambes, et on continuera de vouloir et d’être. On continuera de souffler dans nos trompettes. A bouche que veux-tu.

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Donald Fagen / Morph the Cat
ANNA ROZEN

19-06-2007
Des chansons pour décapotable avec l’avant-bras calé sur la portière, des chansons qui roulent sur de longues routes ensoleillées … avec, derrière la tête, une amertume rampante un peu désolée souriante un truc acide, désespéré tendre. Ce sont de gros trains, des wagons de luxe avec de la loupe d’orme et du velours rouge, des poignées de porte en cuivre et des lampes à abat-jour de soie, qui nagent dans la nuit silencieuse avec un ronronnement parcouru d’imperceptibles frissons inquiets. Ces trains possèdent des amortisseurs extrêmement sophistiqués, qui avalent les cahots et ne restituent au voyageur que de minuscules sursauts en forme de soupirs. Ce sont des bateaux, des Riva sur la Méditerranée lisse, ils vont comme en rêve, de fêtes non-stop en petit-déjeuners sur la terrasse, ils glissent par dessus de sombres poissons lourds qui trimbalent l’angoisse du monde. Dans la mousse joyeuse de leur sillage on voit parfois un dos noir ou une nageoire ensanglantée. Mais le soleil chauffe, les cheveux sèchent, le sel laisse des cercles blancs sur la peau, l’été n’est pas fini. Le dernier Donald Fagen est comme le précédent. Comme les Steely Dan, comme les Walter Becker. Comme les films de ces réalisateurs qu’on va voir systématiquement. Toujours pareil, toujours nouveau. Ils disent toujours la même chose et de la même façon et pourtant ce sont toujours des films différents. On pourrait dessiner les modèles des chansons, on retrouve les mêmes structures, les mêmes couleurs, de disque en disque. On ne les reconnaît pas tout de suite, mais on est tout de suite bien dedans. Bien, avec cette pointe de malaise savoureux qui fait que même immergé, on reste en alerte. On écoute complètement mais on est entièrement là, il y a du port d’attache et du qui-vive à la fois. C’est comme plonger décidément dans une crique transparente où l’eau sent la pastèque fraîche, mais dont les rochers sont fleuris d’oursins acérés. Sophistication & conscience. C’est sa recette, sa pente : une forme ultra fabriquée, totalement maniaque, un musicien pour chaque effet, que des pointures, des castings à n’en plus finir, tout dans l’apparence, huilée comme une machine de guerre … et dessous dedans, l’humour et la fragilité. Je crois qu’en cuisine c’est l’aigre-doux, mais alors avec des tas de toques. Est ce que j’ajoute que l’une des chansons est un dialogue entre le fantôme de Ray Charles et une version jeune de Fagen sur le thème « comment tu fais pour te les taper toutes ? » ? Les Inrockuptibles, courrier des lecteurs.                                    

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Diamant
ANNA ROZEN

17-04-2003

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Méfie-toi des Fruits n'est pas un film mais a quand même une B.O.
ANNA ROZEN

07-01-2002
Je ne me souviens pas de tout, je n’écris pas en musique, mais je m’en sers souvent pour respirer un peu ou me remettre de la pluie continue, des ciels lourds, des découragements … Le plus efficace sous la pluie c’est Trenet « hop, hop, monte plus haut qu’il fait bon, lààà » ou alors « ouvre ton cœur à l’amour ouvre ta fenêtre au jour, laisse entrer chez toi le gai soleil et dis : ah di ah di ah, di ah bonjour » (oui, je sais, le problème de la musique c'est que sans la musique c'est moins bien.) Côté fruit – la notion de fruit qualifiant tout ce qui met l'eau à la bouche – je me tartinais l'ouïe de Watermelon man version Mungo Santamaria qui fait partie de la bande son par ailleurs tout à fait salivante de Out of Sight (de Steven Soderbergh) un film musical dans sa structure même – la première fois dans mon fauteuil de cinéma, je me faisais l'effet de conduire une Cadillac ou un grand orchestre, ce qui, pour une fille qui n'a ni permis ni solfège revient effectivement au même. Et le Bangra ! J’ai été tellement contente quand on m’a dit que ce mélange de percussions indiennes et d’électroniqueries occidentales avait un nom. Dans Bangra y a des fruits, évidemment. Je me fie en partie à Talvin Singh et puis j'ai Outcaste New Breed UK et Spirit of India une autre compile deux CD, le « new vibes » c’est Bangra et le « traditional » n’en est pas. The best of Asha Bhosle – The Golden Voice of Bollywood non plus mais ces chansons de films des studios de Bombay sont exquises à l’oreille, des voix acides et des tablas sucrés … des doiong qui massent l’estomac. Dans le genre, je recommande chaleureusement un disque qui n’a pas besoin de moi : la BO du Mariage des moussons (pourquoi Monsoon Wedding est-il tellement plus caressant ?) pour son mélange judicieux entre les morceaux indiscutables, respectables, magnifiques et les délicieuses cochonneries soupesques, disco-dance-oïdes. Peut être pas comme dans les mariages – où je ne vais plus (qu’on se le dise) parce que je m’y ennuie trop (quelquefois, s’ennuyer un tout petit peu n’est pas désagréable) – mais sûrement comme chez moi. Où le bio voisine avec la junk food, où le best of de Kool and the Gang est posé sur le dernier Rufus Wainwright. J’ai dû écouter Steely Dan aussi, l’enregistrement sonore de cette émission géniale (si si) où l’auteur (ou les auteurs) d’un album raconte(nt) et commente(nt) sa fabrication. En l’occurrence, Fagen et Becker, ensemble, tripotent les boutons d’une régie son où sont (je n’ai pas passé l’âge du comique de répétition, non, non) étalées toutes les prises de tous les morceaux d’AJA (ceux qui aiment me suivront). Je les adore, le mot n’est pas trop fort. Mais c'est tout le temps la saison de Steely Dan, je suis donc en train de déborder la coupe de fruits qui m'était impartie. J'arrête, c'est fini. Et comme on dit dans les disques « j'embrasse aussi tous ceux que j'ai oubliés » et qui me reviendront comme des remords rampants, des chenilles chutant du hauts des arbres, au plus mauvais moment, trop tard !

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Gros bonnet
FRANCK RUZÉ

15-01-2003
Je regarde mes nouveaux seins. C’est marrant, comme la prothèse est implantée sous le muscle, je peux les faire bouger si je contracte les pectoraux ; mhhh, et hop ils montent, et hop ils redescendent quand j’arrête de contracter. Remboursés par la Sécurité sociale. Hop, hop. Maintenant que j’ai des seins, je me sens le droit de parler aux autres, au lycée. J’ai des seins, donc je suis. Au-dessous du bonnet A, les seins ça devient d’une portée quasi-philosophique. Bon, en tout cas là les mecs ils me regardent quand je parle, et avec un autre regard que "oh mais c’est bizarre, elle a pas du tout de seins la meuf", et je me dis que mmmoui, peut-être qu’il y en a qui me désirent. Là, juste pendant que je leur parle. Grande découverte. Résultat : depuis que j’ai mes nouveaux seins, piapiapiapiapia, je n’arrête plus de parler. Ils ont fait passer les prothèses roulées très fin comme des cigarettes dans une petite incision juste sous le mamelon, et après, chais pas très bien comment ils se sont débrouillés mais bon, je suppose que ça devait être un peu comme euh… ouais, gonfler un bateau pneumatique à la plage ? Une copine est arrivée à l’hôpital, et elle a susurré à mon oreille "Anaïs ?" J’étais encore à moitié dans les vapes, mais j’ai senti quand même qu’elle soulevait les draps, et là j’ai souri parce que j’ai entendu "Salooooope !" Au début, c’est comme avoir quelque chose d’étranger en toi, et t’as qu’une seule envie, c’est de tout arracher. De percer le truc. De t’éventrer au cutter et de tout virer ce sale truc de merde. Et puis, petit à petit, t’y penses même plus. Les cicatrices se voient pratiquement pas ; le seul hhhh problème, c’est les vergetures, parce que la peau elle a été toute euh… toute distendue, là, d’un coup. Mais j’en ai seulement ici, et ici, sur le bas des seins ; pour les décolletés, c’est nickel. Un soir de la semaine dernière, jeudi je crois, j’me suis fait draguer dans la rue. Mercredi ou jeudi. Enfin bon, j’étais avec une amie, et après elle m’a demandé pourquoi j’avais dit au mec "dégage, connard". Elle pensait que j’attendais que ça, de me faire draguer dans la rue. Normal. Mais pour moi, le mec qu’est capable de t’arrêter pour te dire "Mademoiselle, vous êtes charmante", et celui qui te dit "Tu les as mangés, tes seins ?" c’est les mêmes. Ils disent juste ce qu’ils pensent. Alors dégage, connard. Hop, hop.

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Siddon’s House
GUILLAUME TAVARD

15-08-2006
Un chapitre du Petit grain de café argenté coupé au montage

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Dans les airs
GUILLAUME TAVARD

26-10-2005
Une nouvelle parue sous une forme légèrement différente dans la revue Quoi ?, n°1, automne 2005.

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Le Brunch
GUILLAUME TAVARD

30-09-2005
Une nouvelle parue dans la revue Décapage n°25, de septembre 2005.

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Sur le fil
GUILLAUME TAVARD

30-06-2005
Une nouvelle parue dans la revue Décapage n°24, de juin 2005.

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Isidore et Cléopâtre
GUILLAUME TAVARD

01-03-2005
Une nouvelle parue dans la revue Décapage n°22, de février 2005.

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Ma problématique carte blanche
GUILLAUME TAVARD

12-01-2003
Je lis The Onion, je rigole bien, et ensuite vite je m’y remets sans réfléchir, vite, je suis certain que si j’arrête de réfléchir j’ai plus de chance d’y arriver, mais bien sûr de me dire que je ne dois pas réfléchir ça me fait réfléchir encore plus et à nouveau j’échoue à trouver une idée de génie pour cette carte blanche. Je lève le nez vers mon Velux. Mes voisins d’en face discutent dans leur cuisine, et toujours en face, mais à l’étage en dessous, la peintre dans son atelier dessine et son chat la regarde. Non, allez, ça suffit. J’arrête. C’est fini. C’est foutu. Je vais les appeler et leur dire que je le fais pas. Tant pis. Je suis pas obligé, après tout. Il vaut mieux que j’annule plutôt que de leur refiler un truc pourri. Je vais avoir l’air con, au téléphone. Oh bof. Hum, allô ? Oui, c’est pour dire que. Mais j’ai essayé de et puis. C’est vrai je vous. Allô ? -------------------------------------------------* D’abord j’ai pensé à ce texte, écrit à mon ex-boulot, à propos de mon ex-boulot, une période où j’étais payé à ne rien faire dans une start-up typique. En voici un best of : — Pourquoi vous trouvez Bill Gates diabolique ? je demande aux informaticiens. — Parce qu’il l’est, ils répondent. Sans me regarder. — Ah ouais ? dis-je. Mais, hé, peut-être que vous vous trompez. Peut-être que Bill Gates est un mec marrant qui sait faire des super lasagnes ou, je sais pas, peut-être qu’il peut toucher son nez avec sa langue. Je veux dire, c’est pas parce que c’est le type le plus riche du monde que c’est forcément un génie du mal. Ils arrêtent enfin de fixer leurs écrans et lèvent la tête. Ils lèvent la tête, d’accord, mais ils ne me regardent toujours pas. Comme si je leur faisais peur. Comme si je n’existais pas. — De quoi tu parles ? ils grognent. On essaie de bosser. — C’est ça, dis-je en riant. — Laisse-nous tranquilles. Retourne à ton bureau. — Mais je n’ai rien à faire ! Je les désigne du doigt et ajoute : — Et vous non plus. Ils ne répondront pas. Je hausse les épaules et m’en vais. — Bill Gates EST le mal ! j’entends l’un d’entre eux crier, puis c’est juste le son des touches qu’on frappe encore et encore et encore. Ça ne s’arrête jamais. C’est jamais calme là-dedans. En ce moment, on attend une espèce de nouveau business plan. On est payés, mais on ne travaille plus. On arrive le matin et toute la journée on attend. On attend que quelque chose se passe. Peut-être que rien ne se passera jamais. On ne sait pas. Personne ne semble savoir quoi que ce soit. Tout le monde au bureau meurt d’ennui, ou fait semblant de travailler, ou monte des plans pour se barrer plus tôt. Rendez-vous chez le dentiste. Une grand-mère morte. N’importe quoi. N’importe quoi pour échapper à ça. En fait, personne ne semble avoir de vie. — J’ai une vie, me dit Archibald. — Oh, vraiment ? dis-je, comme si je le croyais. — Ouais, quand je joue à Everquest toute la nuit, je t’assure, c’est ma vie. Et c’est génial. — Génial, dis-je, effrayé. — J’ai plein d’amis sur Everquest. — Et tu les vois en vrai parfois ? — Quel intérêt ? — … — Et toi alors ? T’as une vie ? — Je… j’en sais rien, je réponds, et je retourne à mon bureau. J’avais appelé ça Préhistoire (ce titre ne m’a jamais vraiment convaincu). Mais ça n’était pas assez long pour une carte blanche, qui doit compter entre 6000 et 7000 signes, j’obéis aux consignes qu’on me donne, et puis je trouvais que ça craignait. -------------------------------------------------* Ensuite je me suis lancé dans une série de dialogues sans queue ni tête. J’avais facilement réussi à me persuader que c’était bien là le principe d’une carte blanche : raconter n’importe quoi. En voici une sélection : — Et à part ça ? — À part ça, je pense à Brautigan. — À cause de Noël ? — Ouais. Je pense à Brautigan qui passait ses Noëls tout seul dans des cinés porno. Je trouve que c’est une bonne définition de la solitude. — Solitude : n.f. Passer la soirée de Noël tout seul dans un ciné porno. — Voilà. C’est ça. — On devrait contacter les gens qui écrivent les dicos. — Je me souviens bien de la dernière fois. — Ça va faire douze ans. — Tu te rends compte ? Douze ans ? — C’est dingue. — Qu’est-ce que je disais déjà ? — Tu te souviens bien de la der… — Ah ouais. Ouais. Ça avait été annoncé un mercredi soir. Et le lendemain matin, j’avais une interro de maths. Je me disais, pff ça va être annulé, allez, il peut pas nous coller une interro alors que là-bas c’est en train de péter, c’est pas possible, ce serait pas logique. — Et ? — Il nous l’a fait. Je te jure. Je me souviens qu’en entrant il avait ce petit sourire en coin. Je pouvais l’entendre penser, Oui, bien sûr, je sais que c’est la guerre là-bas, mais pas ici, ici c’est les maths et vous allez me faire cette interro même si demain on est tous morts. — Et t’as eu combien ? — Je me souviens plus. — C’est une femme qui travaille dans une banque du New Hampshire, où Salinger possède un coffre-fort. Chaque année, il arrive avec un paquet emballé, format A4. Au bout d’un certain temps, la femme lui demande, "Ce sont des livres que vous mettez à l’abri ?" Et Salinger dit oui. Alors elle lui demande, "Vous n’allez jamais les publier ?" Et Salinger baisse les yeux vers elle et dit, "Pour quoi faire ?" — C’est pas mal comme anecdote. — Merci. Je trouve aussi. — Tu dis trop souvent merci. — Oh, tiens, c’est marrant que tu dises ça, je me faisais la réflexion récemment. Je me disais, les gens n’aiment pas qu’on leur dise merci trop souvent. Ça les énerve. C’est bizarre, tu trouves pas ? — Un peu. Mais je ne trouvais pas de titre et puis, pour être franc, ça me paraissait un peu limite, voire foutage de gueule. Quand j’ai commencé à taper un dialogue complètement débile sur la mort de Gaudi (écrasé par un tramway), j’ai compris que je ne tenais pas là non plus ma carte blanche. -------------------------------------------------* Mon dernier espoir reposait sur une nouvelle avec Ollie, un type qui se retrouve peu à peu avec de l’herpès plein la figure (on ne sait pas pourquoi). Le narrateur est un ami à Ollie mais entre eux il y a de l’eau dans le gaz (à cause d’une sombre histoire d’argent que je n’ai jamais pu élucider). En voici deux extraits significatifs : — C’est quoi qu’il a ? j’ai demandé. — Trois fois rien, a dit Herb. — Je suis en bonne santé, a souri Ollie. — C’est chouette, j’ai approuvé. — Herpès, a diagnostiqué Herb. Herb avait été en fac de médecine. Il était resté trois ans en première année. C’était beaucoup plus d’études que chacun d’entre nous. Ça lui donnait le droit de nous ausculter quand on avait un problème de santé. — Tu sais ce que c’est ? m’a demandé Ollie. — Non. — Un virus, a dit Herb avec son grand air. Herb a descendu plusieurs gorgées de gin au goulot. Il était onze heures du matin. On savait tous qu’il mourrait avant trente ans et c’est ce qui est arrivé. J’avais dû vendre la plupart de mes meubles, aussi Ollie s’est assis par terre en tailleur. Je me suis installé sur mon lit. Ollie a retiré sa capuche. Et il m’a regardé. — Merde, j’ai dit. Merde merde merde. — Ve fouffre hatrofement, a bafouillé Ollie. Il avait tellement d’herpès autour de sa bouche qu’il ne pouvait plus l’ouvrir beaucoup. C’est pour ça qu’il parlait n’importe comment. — Ve te vure que fé l’henffer, a dit Ollie. Je me suis levé et je suis allé me laver les mains. Tout cet herpès, ça m’a donné envie de me laver les mains. Si j’avais été mal élevé j’aurais carrément filé sous la douche, mais j’ai craint que Ollie ne le prenne mal. — Ça gratte ? j’ai demandé. — Thu peu pas himaginer, il a dit. Vai enfie deh prenddre hun hépluche-phatates et deh m’épluchher lah peauh. — Fais pas ça. — Oh, merfi duh confeil. Je me sentais mal à l’aise. J’ai ouvert la fenêtre. Je suis resté penché un moment pour respirer l’air frais et oublier l’odeur grasse que Ollie trimbalait avec lui et sa peau en croûte.   Voilà. J’imagine que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Pour la nouvelle dans son intégralité, je pense qu’il est très peu probable qu’elle apparaisse quelque part un jour. Je déteste cette nouvelle. Elle ne tient pas debout. Même pour une carte blanche.

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MARC VILROUGE

21-01-2004
L’interdit donne de la saveur, la censure du talent. Pour tout vous dire, j’en aurais crevé d’avoir des parents soixante-huitards. Et je n’imagine pas, plus tard, vivre dans une démocratie trop libre. Gâteau sur la cerise, je suis contre la légalisation du cannabis ! Un vieux con, me direz-vous ? Disons que je revendique le droit de préserver chez moi, dans mes 35 m2, un îlot d’anarchisme. Chez moi, c’est tout petit mais c’est à moi ce petit coin. 35 m2 n’ont aucune valeur au pays des libertés, ils seraient totalement décotés si tout le monde écrasait ses clopes sur le parquet ou dans l’assiette, si tout le monde se baladait à poil en chantant à tue-tête du Mylène Farmer. Imaginez un peu mon balcon, il serait déclassé si la culture du cannabis était libre, pfft… en cendres mon jardin de curé. Et que dire du manque. Quelle saveur peut bien avoir un joint quand le dernier coffe-shop ferme aux horaires de l’épicier arabe de quartier ? Du foin ! Non décidément, c’est bon de se promener avec une barrette en poche dans le XXe, c’est raison d’y mettre du sien et des sous. Comment vous faire comprendre que je vis dans un monde sacralisé où le rituel a ses vertus, sa beauté. Moi, j’aime quand un texto d’Eliane m’annonce "j’ai du bon chocolat dans ma tabatière". J’aime le parfum d’Eliane et le froid de sa cage d’escalier. J’aime son regard de souris et la discrétion du geste. J’aime le feu sous la glace, et les sous-entendus, oh oui les sous-entendus ! – pas de littérature sans sous-entendus. J’aime l’interdit et la censure. J’aime l’interdit et la censure parce que je suis anarchiste. Je suis mauvais jusqu’à l’os, pas la moelle. C’est vrai, la gangrène travaille mon corps, mais la colonne vertébrale, elle, reste à jamais saine et droite dans l’axe du Bien (pas celui de Georges W. Bush faut-il le préciser ? Oui, il le faut). Bref, sommes le 29 décembre 2003, 16 heures, les rideaux sont tirés, mon chat Berlioz chasse une mouche dont l’âge se mesure en heures, et j’ai envie de soupirer comme Brigitte Fontaine : Ah que la vie est belle ! Marc Vilrouge

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