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Le Singe appliqué

BRAU Jean-Louis

Genre : Roman
ISBN : 978-2-84263-706-4
Date de parution : 04/04/2012
Nombre de pages : 544
Couverture : © d'après des collages de Jean-louis Brau
Prix : 25,00 €

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En 1972, Jean-Louis Brau (1930-1985), publie chez Grasset Le Singe appliqué, le roman de sa vie, un roman fabuleux, inventif, unique. Une longue dérive à travers des points de la mappemonde. Mais il s’agit avant tout d’une bagarre de voyous au cours de laquelle les mots servent de gants de boxe pour frapper sur toutes les machines à mesurer le temps et l’espace qui tendent à faire de l’homme un singe appliqué selon la définition de Stevenson.


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Résumé

Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie » a dit un aviateur célèbre. Celle de Brau, Jean-Louis, dit aussi « le singe », rendue ces jours aux amoureux et aux curieux par le Dilettante, pourrait se signer comme un crime gratuit ou une toile de maître. Brau, de fait, vit à la baïonnette comme d’autres peignent au couteau : aplats criards et giclées franches, pas de repentirs et finitions au doigt. Il fallait bien ce pavé saignant pour nous faire le compte de ses plaisirs et de ses jours, les honneurs de sa bio non-dégradable. Bouclez ceinture car, en un demi-millier de pages sans faux col, vous allez passer de l’Indo, la vraie, l’unique (celle des tôles coloniales où le frifri des dames sert de godet à liqueur et celle du défourraillage en rizière), aux terrasses germanopratines, des dérades urbaines situationnistes (notre homme est d’Aubervilliers) aux premières de Cannes, de l’Algérie (plus pour longtemps) française à la Palestine en guerre. Et puis Brau, sa vie, il ne nous la débite pas en chapelet, marmottant et grain à grain, saucisse après saucisse, mais nous la sert en cocktail. Amis de toujours et copines d’un soir, tronches gothiques et figures du Gotha, arrêts comptoir et moments d’Histoire, Brau les passe au shaker, parlant de lui comme en rêve, revisionnant en accéléré, vidant le silo : averse de mots drus ou dialogues en pile, le tout truffé d’une érudition en roue libre (on y trouve même l’explorateur-faussaire Psalmanazar, c’est vous dire), propos d’ivrognes et tapisseries savantes. Pour des gens comme Brau, la planète taille trop court, l’histoire ne remplit pas l’assiette, il manquera toujours une bobine au film. Les brancards sont pour les ruades : « Je n’ai jamais pu aller quelque part sans ressentir l’horizon comme une source d’insatisfaction. Je ne peux pas voir une montagne sans rêver à ce qui est derrière, une mer sans vouloir absolument aller jusqu’à l’autre rivage. » On t’a compris, l’ami : vivons cul sec et marchons ferme. Vive le singe, sa vie est son œuvre !

Presse

 

Un poète de la dérive
Né à Saint-Ouen en 1930, mort à Paris en 1985, ce bizarre héros des avant-gardes des années 1950 et 1960 fut un des rares lettristes à mettre aussi consciencieusement en pratique la théorie de la dérive (…) À lire son roman, qui pour être écrit à la diable n'en est pas moins vif, rythmé, imagé, insolent et désopilant, on comprend qu'il a parfois été en délicatesse avec les bonnes mœurs et les usages des zonnêtes gens (…) Roman peuplé de belles indigènes et de mauvais garçons,
Le Singe appliqué est une fable foutraque sur la décolonisation et ses lendemains en Asie, en Afrique du Nord et en Afrique noire.
Sébastien Lapaque, Le Figaro Littéraire, 26 avril 2012

 

 

Journal en public

Il y a quarante ans, en 1972, paraissait Le Singe appliqué, d'un certain Jean-Louis Brau. Je ne me souviens pas que La Quinzaine en ait rendu compte, cela m'étonne. Aujourd'hui paraît une réédition de cet ouvrage singulier. Nous n'allons pas la manquer.

Jean-Louis Brau, décédé en 1985, avait passé sa quarantième année quand a paru son livre. C'est un livre de souvenirs. Auparavant, il avait publié le premier témoignage sur Mai 68 : Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi, puis plusieurs ouvrages hétéroclites, dont une Histoire de la drogue, qui fut un best-seller. Il ne se disait pas encore « singe appliqué », qualificatif pour lui de « l'écrivain » qu'il est devenu : « Alors, mec, ça va mec ? - Oui, mec. -Alors, mec, c'es pas tout ça, au boulot. - Oui, mec. -Alors, mec, on y va ? - Oui, mec. Allons-y. - II en faut du courage pour devenir un singe appliqué. »

Jean-Louis Brau fut un partisan d'Isidore Isou, le premier « lettriste », dont il se sépare lorsqu'Isou, triste fin de son ambition, est publié par Gallimard. Brau fonde avec Guy Debord une Internationale situationniste. Il en est exclu « pour déviation militariste ». Il s'est en effet engagé pour la guerre d'Indochine. Il y sera, entre autres, tenancier de bordel (un de ces établissements qu'en temps de guerre on appelle les BMC, Bordels Militaires de Campagne) et, de façon moins légale, trafiquant d'opium. Il fait la guerre d'Algérie de 1956 à 1958. On le trouve au Biafra en tant que « mercenaire » dans l'un des deux camps dè la guerre civile. Il réside quelque temps à Londres, au coeur de « la révolution pop », avant de retrouver à Paris quelquesuns de ses anciens camarades et de s'en faire de nouveaux pour fonder en 1964 une « Deuxième Internationale lettriste ».

Jean-Louis Brau peint, ce qu'il appelle des « transferts sur toile », il fabrique des poèmes « lettristes et sonores », il participe aux grandes manifestations pop en Europe et ailleurs. Puis, toujours insatisfait, toujours à la recherche du point oméga de sa vie, il décide de « cesser toute activité artistique » et de se vouer à une existence de « singe appliqué ». Il désigne par là une vie pour l'écriture. Une écriture à toutes fins et dans tous ses états, y compris alimentaires : journalisme, ouvrages pour bricoleurs, un Dictionnaire d'astrologie, Larousse et autres guides pratiques.

Écrire de bric et de broc, à la commande et pour gagner sa croûte, donne exceptionnellement des chefs-d'oeuvre. En l'occurrence, Le Singe appliqué ne relève pas de la commande, mais du seul désir (ou besoin) de l'auteur. Si, en tant que recueil de souvenirs ou autobiographie, il paraît sans ordre et « inabouti », du moins existe-t-il comme exercice voulu d'une écriture « littéraire » qui s'est voulue personnelle, et il donne l'impression que l'auteur, apparemment revenu de tout, n'est pas sans penser qu'au moins, par ce livre, il laissera des traces de son existence. Il n'a pourtant que 42 ans et pourrait se dire qu'il a encore du temps devant lui.


Il ne s'agit pas d'un livre désespéré, même si les grandes ambitions sont mortes, comme celle de « changer le monde changer la vie ». Au contraire Jean-Louis Brau s'exalte au souvenir de ses aventures et le désir de les faire partager à son lecteur est évident, non par narcissisme ou pour se donner le beau rôle, mais parce qu'elles ont été pour lui d'intenses moments de vie, ceux qui mettent en cause les meilleures qualités de l'homme : la solidarité, le refus de la peur, le courage, de même que ce n'est pas sans intention qu'il décrit son aptitude au plaisir loin des comportements grégaires. Rien de moralisateur dans le propos, au contraire : chausser de belles bottes en cuir, baiser une jolie fille consentante, se saouler avec des copains n'empêchent pas de chercher un sens à donner à une vie qui vous est dérobée de toutes parts.

Car, c'est bien cela que cherche le petit gars  d'Aubervilliers qui, lesté d'une culture classique, hante les mauvais lieux du Quartier latin et devient germano-pratin. Jusqu'au jour où il en a marre : « Oui, le Quartier e 'est ma famille, et ma famille méfait chien Laporte s'ouvre peut-être sur l'inconnu, mais la serrure est rouillée. J'ai envie de la faire sauter d'un coup d'épaule, j'essaie, ça ne marche pas, pas assez de recul pour prendre l'élan... J'ai envie de briser toutes les horloges que je vois. Et de me soûler à mort. » Le malheureux ! Des maîtres patentés lui ont fait découvrir Socrate et les Anciens. Il a lu Maldoror et Rimbaud, Cendrars et Antonin Artaud. Il a rencontre Isou, « un Moldo-valaque » fier de l'être. Il a lu une certaine Histoire du Surréalisme « comme un roman d'aventures », il s'est mis au Mandarin-Curaçao par amour pour André Breton dont c'était la boisson préférée. Il est de la petite foule qui assiste aux obsèques du prophète et mage pour se retrouver à célébrer l'événement au bistrot avec des « cocus du Surréalisme ». Lui, il y croit encore : «ny avait, je dis, dans le surréalisme, une exigence de liberté et de lucidité à la fois. Us me regardent. Consternés. Le jeune eon. C'est ce qui est terrible avec les anciens combattants, on est toujours leur jeune eon. Ontils de la merde dans les yeux, bon Dieu, pour ne pas voir que je suis vieux, vieux plus qu 'eux, plus qu'ils ne sauront jamais l'être... », etc.

 

Partir pour la Corée ou l'Indochine, c'est tout comme : « la Grande Cavale ». Tenancier des Cents Fleurs, officiellement, pour « surveiller la santé des pensionnaires » de cet ancien bordel chinois tenu par Mme Lé Naï, une très brave Vietnamienne, avec « cette vieille crapule de Tchou » qui a fait les cent coups (opium et guerres) et lui parle d'Euripide tandis que se déroule sous leurs yeux, avec de sympathiques putes, une orgie à la Sade. Pour la Corée, « on nous a dit qu'on représentait le monde libre, d'ailleurs on portait un badge de l'ONU » avec « une belle tête d'Indien dans une étoile blanche ». « La veille, on était consignés à Saint-Germain-en-Laye, pas question de venir à Paris because le moral de la population, vu qu 'on était des fafs, des salopes, des mercenaires, des hussards de la mort, les SS partout, la boue, les pas montrables, parce que trop mal embouchés. On s'en foutait d'ailleurs, on avait un peu de flèche, on touchait la prime ce jour-là et tout Pigalle venait nous dire bye les mecs, à la revoyure, deux ou trois cents putes femelles et quèlques dizaines députes mâles... », etc.

 

Les retours à Paris sont pénibles. Plus de pièces d'identité, qu'il faut aller récupérer, « assis à une terrasse, à Saint-Ouen, en face de la mairie, suivant de l'oeil tous les gens qui en gravissaient le perron ». C'est qu'entretemps il y a eu « le Front popu et les congés payés », le monde a changé. En avant pour de nouveaux voyages, de nouvelles rencontres ! À Cannes il se fait un ami de Malaparte, dont il trace un portrait sympathique (Togiatti l'avait fait secrètement communiste inpartibus). À Villefranche-sur-Mer il va rendre visite à Cocteau qu'il suit chez Mme Weisveiller, pour constater : « il me fait chier le poète ». Il baise maintes et maintes « mémères... avec un fort peloton de Beurre- Oeufs-Fromages », comme il s'envoie des femmes du monde « qui baisent autant que les boudins ». Une éclaircie dans ce désert de désirs déçus : la rencontre de la petite Gert, « quatorze, quinze, seize ans peut-être » qui, après une nuit d'amour se demande si elle a été dépucelée : « Je suis gêné. Non parce que je ne me souviens pas réellement si je l'ai possédée, non, non, je ne crois pas, je suis presque sûr que non, je suis gêné par ses maladresses de langage, parce qu 'elle me vouvoie, parce qu 'elle ne me demande pas si nous avons fait l'amour, mais si je lui ai fait l'amour, parce que... Chic, dit Gert, et des petites lueurs s'allument dans ses yeux, chic, alors je suis encore vierge. » Ce saoulard et ce baiseur à tout-va, pour ime fois dans sa vie a rencontre l'amour. On respire.

 

Où est le plaisir à lire cet ouvrage ? Je n'en sais trop rien. Sinon qu'on se met à vivre dans le vif des aventures du corps et de l'esprit qui, tout étranges, dramatiques ou parfois dérisoires qu'elles paraissent, engagent un individu qui ne vous est pas indifférent, si pressé qu'on le soit à le ranger dans une génération à une certaine époque de notre histoire. Lettrisme, Surréalisme, militance, erreurs de conduite, espoirs utopiques, rencontres déçues, on se surprend à ne pas regarder de haut ce « singe appliqué », avec ce que nous ont appris nos propres interrogations, nos propres espoirs et nos déceptions. Il nous attache ce Jean-Louis Brau, par ce qu'il a finalement rencontre et dont il nous fait cadeau : un langage, une écriture. 

Maurice Nadeau, La Quinzaine Littéraire, 16/31 mai 2012