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KENT
Peine Perdue

D’un coup, sèchement, par un simple appel, Vincent l’apprend : Karen est morte, Karen s’est tuée au volant. Singulièrement, ce qui aurait dû le démanteler sur place, l’annihiler, ne le touche qu’à peine. La mort de Karen n’ouvre pas un gouffre mais cerne les contours d’une absence : Vincent Delporte, claviériste et compositeur, amateur de Haydn, n’aimait plus sa femme, Karen, star du street art. Et c’est à l’exploration subtile, nuance après nuance, de cet état d’être que va se livrer l’auteur, tout au long de ce roman. Peine perdue, un titre qui n’aura jamais autant convenu à un livre, car Vincent va chercher en lui sa peine comme on remue le fouillis d’un tiroir, inventorie le vrac d’un grenier, à la recherche d’un objet perdu. Il n’y trouvera qu’« une mélancolie brumeuse qui, à la manière d’un doux clapot, lui lèche les rives de l’âme ». Un manque lancinant, néanmoins, qui va l’amener à remonter le cours de leurs vies, objet après souvenir, d’instant en rencontre. Au fil de la route, reprise au sein d’un groupe vedette, on le voit retisser des liens rompus, affectifs et familiaux, réactiver des liaisons anciennes, mesurant ainsi le temps écoulé, l’usure des corps et le fléchissement des âmes. Sentant qu’il a sûrement été dépossédé d’une part de lui-même par l’ascendant de sa défunte femme, il se piste, tente de refaçonner ce qui serait sa vraie personnalité. En vain. L’impasse intérieure est là, qui ne donne que sur l’absence. Le coeur n’est pas un objet en consigne, à retrouver intact, c’est un muscle qu’on a tort de laisser fondre. Et le retendre ne sera que peine perdue : une lente déploration romanesque et désenchantée sur le temps et l’usure sournoise des amours.

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HÉNIN LIÉTARD
Marcher sur les bas-côtés

Dites « Hénin-Liétard » (qui, aujourd’hui, a lâché « Liétard » pour se rebaptiser « Beaumont ») et tout de suite apparaît un gros point noir sur la carte du Nord. On y vit comme on y tousse, gras et rude, les jours s’y alignent comme des briques que cimente l’ennui et bétonne le mal-être, les heures s’y empilent comme des sous-bocks dans cette « contrée de corbeaux crevés », de l’« autre côté de la vie ». L’auteur de Marcher sur les bas-côtés a tapé juste en s’affublant de ce pseudo. Certaines vies ont des airs de bande d’arrêt d’urgence, d’auto-stop sous la pluie, ainsi va celle du narrateur, fils et petit-fils de mineurs silicosés, tubard lyrique et barde-né, mais qui vous conte, fort d’une langue triomphale et poisseuse, grouillante et baroque, sa destinée de « pauvre parmi les plus pauvres ». Une plume qui ne pleure pas misère mais transfigure à tout va, hurle sa hargne et baille avec sa gueule d’ogresse de géant de carnaval, un véritable Audiber(ch)ti qui nous peint au coutelas le western nordin : les Rocky locaux et les fleurs de terrils, les bonnes soeurs et les combats de coqs, Max et Johnny, Zigzag et son Babouin de père, les dérapades et les p’tites combines, les écluses à bière et les bunkers du samedi soir. Alors notre drille, qui ne rimbaldise pas et redoute la route, s’en va finir sur la selle et sous une casquette de contrôleur des robinets. Le voilà lancé dans le relevage des compteurs et la chasse à l’abonné récalcitrant. Marcher sur les bas-côtés : une odyssée en zigzag.

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DUTOURD Jean
Les Dupes

Jean Dutourd a trente-neuf ans et onze livres à son actif lorsqu’il publie Les Dupes, en septembre 1959. Connu du grand public pour Au bon beurre (1952) et Les Taxis de la Marne (1956), il est alors l’un des écrivains les plus en vue de sa génération. Les Dupes occupe une place à part dans son oeuvre : il s’agit de son premier recueil de nouvelles, un genre qu’il abordera peu mais dans lequel il excellera toujours. Trois histoires d’inspiration comique composent Les Dupes. Dans la première, Dutourd nous conte les trépidantes aventures d’un jeune homme qui croit qu’on se définit par ses actes : hélas pour lui, tout ce qu’il entreprend tourne toujours à l’inverse de ce qu’il désire ! Détail cocasse : son professeur de philosophie n’est pas sans rappeler Jean-Paul Sartre. La deuxième nouvelle nous montre un révolutionnaire allemand du XIXe siècle qui s’imagine dur comme fer que le monde évoluera dans un certain sens : ses prédictions (et ses rencontres avec Lamartine, Hugo et Clemenceau) ne manquent pas de sel. Quant à la troisième nouvelle, elle relate un étrange tête-à-tête nocturne entre le diable et un athée. Les Dupes s’achève sur un curieux épilogue où Dutourd nous donne à lire un article furibard que la deuxième nouvelle (initialement publiée dans la NRF en 1958) avait inspiré à André Breton : le pape du surréalisme y fulmine admirablement.   En 1959, la critique accueille avec faveur Les Dupes : c’est drôle, alerte et percutant ; Dutourd manie avec brio des registres fort différents ; on passe en sa compagnie un délicieux moment… Dans une lettre à Jean Dutourd, Jean Giono clame son enthousiasme : « C’est une jubilation ! Pourquoi faut-il que ce soit si court ! » Jamais réédité depuis 1959, Les Dupes est l’un des meilleurs livres de Jean Dutourd — et l’un de ceux par lesquels on suggérera volontiers d’aborder son oeuvre. Nous profitons de cette réédition pour publier en appendice un document récemment retrouvé dans ses archives : une lettre de Breton à Dutourd, datée de 1955, qui jette une lumière vive sur les affres que l’auteur de Nadja traversait à cette époque.

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