Catalogue livres

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Ouvrages dont l'auteur commence par la lettre : C


CAILLEUX Roland
Saint-Genès ou la vie brève

Roland Cailleux (1908-1980) est un des secrets les mieux gardés de la littérature française contemporaine ; Saint-Genès ou la vie brève paru chez Gallimard en 1943 et republié aujourd’hui par Le Dilettante augmenté d’un chapitre inédit et d’une préface de Michel Déon, en est sûrement l’accès privilégié. Entré en littérature à seize ans à la lecture de Proust, familier de Breton et Crevel, celui qui fut le médecin de Gide, l’intime de Martin du Gard, Blondin, Vialatte et Marcel Aymé, l’un des exécuteurs testamentaires de Roger Nimier et le visiteur, à Meudon, de son « collègue » Céline, n’a que peu publié: sept livres en quarante-deux années dont, après un silence de près d’un quart de siècle, son livre testament : À moi-même inconnu (Albin Michel, 1978). Autour de cette plume, rare à tout point de vue, de cet homme secret tenu « à l’écart de la gendelettrerie » (F. Nourissier),  s’était constituée une garde rapprochée d’amis qui, en 1985, dans un Avec Roland Cailleux paru au Mercure de France, lui témoignèrent une affection sans ambages: Narcejac, Jacques Laurent, Gracq, etc. De Saint-Genès ou la vie brève, ce dernier a pu écrire que « de chapitre en chapitre, tout le kaléidoscope des formes de l’expression littéraire... se déployait avec virtuosité sans que le contact – un bizarre contact senti avec ce que j’ai envie d’appeler la modestie du vrai – fût aboli ». Parfait cadrage d’une œuvre plus que singulière dont, quand on aura dit qu’elle « narre » la destinée d’un jeune poète, ses amitiés, ses amours tragiques, ses voyages, on aura peu délivré le contenu. Car la véritable héroïne du livre n’est pas Marie-Anne, l’égérie tôt disparue du héros, mais la forme. Une forme en mutation constante, en révolution permanente qui semble faire de l’ensemble une succession de premiers chapitres. Chaque moment y a l’élan vibrant d’un coup d’envoi. Livre qui réussit le prodige de peindre une histoire intime sans rien concéder à l’empâtement de la durée, passant sans prévenir d’un journal intime à un dialogue, d’une lettre à un fragment romanesque. « Je saute d’un problème à l’autre et je les pousse tous ensemble vers un but que je ne connais pas ; je les fais avancer en désordre comme des boules de croquet. Il n’y a rien que je connaisse vraiment, que je place où il convient.» Chaos savamment peaufiné d’une plume adepte du secret en pleine lumière : « Qui peut se vanter de connaître mon écriture ? Je n’en ai pas, j’en ai mille. Elle se couche et se crispe avec moi. Et sanglote et délire. » Saint-Genès, comédien et martyr de l’acte littéraire. Dont acte.

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CALET Henri
Un grand voyage

"C'est un Calet. Un petit Calet rond, dur et blessant. Un petit caillot de douleur veiné d'humour rosse et toxique. Un petit roman déposé par la houle des jours, où clapote à l'endroit des tripes une nausée douceâtre. Elle est là ; il fuit ; elle le colle et le suit. Paru chez Gallimard en 1952, ce Grand voyage narre le périple sur la rive Amérique d'un drille souple et tocard, Germain Vaugrigneuse. Amouraché, puis lâché, il joint une bande d'anars sans grand soir sur qui tomber ; suite à quoi il se lie à quelques âmes, putes aux petits pieds, gondolières de la Samar. Parmi un réel déteint comme un vieux décor, Germain louvoie, se cogne, mâchouille, n'avale rien. Un jour, tâte de la drogue, s'y plaît, s'y enlise… Là encore, à la longue, rien à étreindre. Mais Vaugrigneuse freine à l'avant-dernier chèque, s'arrache à sa palette de ratés imbibés d'héroïne, et rembarque."

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CALET Henri
Poussières de la route

Et voilà Calet qui s’en revient, par les soins du Dilettante et de Jean-Pierre Baril, avec sa petite voix, sa grenaille de mots comptés, tassés dans ses phrases courtes, son pas inlassable et son cœur lourd. Un Calet d’après-guerre, qui a vécu de débrouilles et d’opportunités et qui tente de refaire le point, de se faire de nouveau entendre en publiant ses textes dans toute presse accueillante, une presse aux noms proches de lui au point d’en tracer un portrait : Combat, La Rue, Action, La Femme, Bref. À l’image des vendeurs de cartes postales à la sauvette, Poussières de la route nous déroule une série de textes qu’unit le regard de Calet sur le monde, le regard goguenard et interdit, l’œil tout à la fois lucide et surpris du monsieur là par erreur et qui pourtant s’investit ; le fraternel passant déçu et amusé. Il nous parle de ses rêves de table en bois ou de Daladier, des vacances ou d’Herriot, de l’Opéra où l’on joue Rameau et de stock-car, de la mer et du souvenir. La France d’après-guerre vue par Calet, exaspérante de parlottes clinquantes mais touchante tel " un petit bal perdu ". Par chance, nous reste le Douanier Rousseau qui " rafraîchit le cœur " et Paris " qui tient chaud ".

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CALET Henri
Jeunesses

D’emblée, Calet, la jeunesse, ça n’est guère sa chose. L’écrivain qui scrute la vie comme on se cure un ongle, le passant qui semble avoir toujours eu quarante-trois ans, qui arme sa prose gris tendre de petites phrases sèches et percutantes, cet homme-là court après sa jeunesse « comme un chien après sa queue ». D’où, courant d’air frais, bouffée de verdeur, un goût soudain pour celle des autres. Fringale qui prend la forme d’une série d’enquêtes journalistiques commandée par Elle en 1954 et qu’aujourd’hui préface et annote Jean-Pierre Baril au Dilettante. Calet chez ces jeunes (en crise, dit-on), ceux du Paris de la guerre froide, c’est un peu Maigret au square. Une cure de jouvence et un exercice de curiosité et en même temps le spectacle d’un formidable écart de densité : babil contre désenchantement, mi-octobre face à début mars. Ces jeunes, Calet va les chiner dans tous les milieux, les convoque dans des lieux divers, bibliothèque, galerie d’art, librairie, café parfois (Le Flore), les questionne sur tout, leurs goûts et leurs amours, leurs projets et leurs familles. À l’époque de Brigitte et d’Angélique, découvrons donc Cathy, Thérèse, Marie ou François. De tout cela, de ces vies en boutons, Calet retirera un sentiment de frais bonheur, l’impression d’avoir remonté le temps. Une occasion de s’extraire de sa peau épaisse. Cela dit, «de moi, que pense-t-on ?»

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CALET Henri
Correspondance avec Raymond Guérin 1938-1955

Correspondance avec Raymond Guérin Auteurs de quelques livres cultes dont deux ou trois chefs-d’œuvre, tels Le Tout sur le tout ou Les Poulpes, Henri Calet (1904-1956) et Raymond Guérin (1905-1955) font partie de ces écrivains méconnus de leur vivant, puis relégués dans l’oubli, qui furent redécouverts avec passion au début des années quatre-vingt. Écrivains réfractaires, sulfureux et farouches, mais aussi hommes de lettres, plus qu’on ne l’imagine… Leur correspondance, rassemblée par Christiane Martin du Gard en 1961, comporte près de 150 lettres et cartes postales dont la plupart sont aujourd’hui conservées à la bibliothèque Jacques-Doucet. De 1938 à 1955, il est d’abord question des premières œuvres de l’un (La Belle Lurette, Le Mérinos), du livre en cours de l’autre (Quand vient la fin) ; entre Paris et Bordeaux, dans l’ombre de Jean Paulhan, une amitié se forme, épistolaire ; puis tout s’accélère : ce sont d’abord la guerre d’Espagne, les événements de Munich, la drôle de guerre qui défilent… Guérin est fait prisonnier (il restera plus de trois ans en Allemagne), Calet aussi (il parviendra à s’évader). Vient le temps des libérations : Guérin retrouve sa compagne, Sonia ; Calet quitte son exil provincial et démissionne de l’usine dont il était devenu directeur. Dans le Paris effervescent de l’après-guerre, les deux hommes se rencontrent à nouveau : vernissage de Jean Dubuffet, déjeuner avec Albert Camus. Livres, articles, revues, conférences, projets… Calet publie Le Bouquet, Les Murs de Fresnes, Le Tout sur le tout ; Guérin fait paraître Quand vient la fin, L’Apprenti et Parmi tant d’autres feux… Amitié au beau fixe, collaborations diverses, grands livres. Qui dit mieux ? Mais cette période laisse bientôt place à une série de drames. Séparations, maladies, deuils. Guérin, profondément marqué par sa captivité, ne pourra surmonter l’échec des Poulpes, paru en 1953. Il tombe gravement malade l’été suivant et meurt le 12 septembre 1955, à Bordeaux. Calet, très malade lui aussi, meurt à Vence le 14 juillet 1956, d’une crise cardiaque. Leur belle correspondance est terminée.

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CALET Henri
L'Italie à la paresseuse

Le voyage en Italie est un genre littéraire. Il nous a valu, de Montaigne à Larbaud, quelques jolies méditations sur les arts, les transports et la gastronomie. C’est conscient de cette tradition, et fort d’un malicieux désir de s’en démarquer qu’Henri Calet, en 1949, effectue le sien. D’emblée, il ne joue pas le jeu. Il enfile bien la Botte, ville après ville, mais, dès qu’approche l’instant élu des friandises culturelles, Calet fait mine de rien, regarde ailleurs, s’absente ; quitte à nous lire, ironique consolateur, des extraits du Baedeker. Car Henri Calet, il l’avoue, vise l’Italie « au-dessous de la peinture », se refusant à la via royale des sites et des musées, à son cortège de béatitudes convenues. L’opulence des richesses locales l’intimide, il s’en défie d’instinct et retourne à cette angoisse en pente douce, pudique et désolée, qui est le coeur même de son oeuvre. Mais que surviennent une suite de « petits faits vrais », maints détails savoureux, un rêve possible, alors Calet consent, sa fringale s’éveille et sa phrase pétille. Enthousiasme momentané ; Calet, au fond, reste insensible au paysage. Le seul vrai voyage serait de s’oublier un temps. Mais on se colle à la peau. Que ce soit pour Venise ou les Buttes-Chaumont, on ne part pas. Telle est la leçon.

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CALET Henri
Huit quartiers de roture

Henri Calet, on le sait, n’est pas un touriste de tout repos. Baguenaudeur caustique, adepte d’un tourisme désenchanté et d’une flânerie sans illusions, il ne se laisse pas faire par son sujet, menant la vie dure à ses villégiatures. La Suisse dite sublime et l’Italie réputée éternelle l’ont appris à leurs dépens. Avec ses Huit quartiers (urbains) de roture, petite randonnée intime et érudite au cœur historique des XIXe et XXe arrondissements de Paris, pièces ternes du puzzle parisien, Calet nous emmène là où sont ses racines : Mon père y est né, mon grand-père y est mort. J’y ai vécu. Et je viens d’en faire le tour. J’ai respiré son air et son parfum ; ses couleurs sont les miennes. Avec lui, on s’égare dans des rues infortunées, on pousse, à la recherche d’un vieux cimetière juif, des portes sans lendemain, on fouille la mémoire mortuaire des façades, on monte et on descend l’échelle du temps pour décrocher les souvenirs, les présences et les faits pendus au gibet de l’histoire : Non, rien ne porte à la joie ni au lyrisme. L’Histoire, elle-même, ne parle que de défaites, de saccages, de capitulations. Tel un enfant gâté de la catastrophe, Calet compte les vivants, hume le souvenir des morts, se retrouve et nous perd au cœur des quartiers de la Villette, du Père-Lachaise, de Ménilmontant et de Charonne pour un jeu de piste sans trésor et un pèlerinage aux sources de sa mémoire parisienne : Ville à part (…) sans Seine ni rivière, que les étrangers ne vont pas voir, où il n’y a rien à voir, ville sans palais ni cathédrales, sans monuments et presque sans souvenirs, ville sans parure, ville usinière, populacière, où l’on peut tout juste exister, dans le sens de ne pas mourir. Ces Huit quartiers de roture sont restés inédits. Objet d’une version radiophonique, Le Dilettante en propose des extraits dans un CD, l’occasion d’entendre notre cher Henri Calet, le tout savamment édité et présenté par Jean-Pierre Baril.

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CAUJOLLE Jean-François
Un monde à part

Ne cherchez pas ! Pas de nom, pas de lieu. Des prénoms, parfois une ville. On commence en nuance avec une F. Stein, géante au fumet suspect, qui finira au bras du moins probable de ses compagnons. Survient Tony et son trio d'ados fugueurs dans une nuit idéalement poisseuse et fourrée d'airs de jazz. Adrienne est là, ricochant comme une balle perdue d'abris possibles en piaules amies. Puis c'est Irène dans ses w.-c., Lui et moi, La gamine, les Morts et leurs papotages aigres perdus aux confins des limbes. Reste Le pré, où du gavage mortel de femmes sort la tornade rêvée d'un duveteux nuage d'oiseaux.

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CAUJOLLE Jean-François
L'Éclipse

"Caujolle vide, dans nos mains, son journal de chasse, son carnier intime ; tout gluant de sang et puant le poil brûlé. Tenez, Paul, un envoûteur solitaire qui ne tient au monde que par une corde ; celle à laquelle on le trouvera fort bleu, tout raide : très pendu. Lors, on tombe sur un Trou : je, c'est une bille qui se ricoche une vie guillerette de zinc en zinc puis fait le tour d'Annie qui le suit en vadrouille, le sang coupé d'alcools divers. Vacarmes : éjecté d'une boum, on revient, on saute la grille le temps de troubler un coït soyeux et de se réatteler à la nuit. Un vrai régal de raffut. L'étrangère, elle n'est même que cela, du sang, une énigmatique source de sang… Huit nouvelles qui gigotent comme des proies blessées."

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CAUTRAT Pierre
Paris, porte à porte

« Frappez et l'on vous ouvrira », dit-on. Frappez longtemps et l'on vous entrouvrira peut-être, consignerait plutôt Cautrat. Mais lorsqu'on est démarcheur, l'ouverture de l'huis sollicitée n'est qu'un préalable : en celle du gousset réside l'essentiel, la porte ouverte à une mégère ponction de liquidités dans l'épaisseur du porte-monnaie. De marches en pas de porte, cette saga aujourd'hui rééditée présente une suite de portraits en pied, étrangement drôles. Tout l'art du démarcheur consiste à transmuer le plomb de l'inopportunité en l'or de la bonne aubaine.

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CERQUEUX Renaud
Un peu plus bas vers la terre

L’homme, je n’apprends rien à personne, descend du singe. Ce qui ne plaît guère à l’homme qui se venge en les descendant, les singes, ou, à défaut, en les astreignant à des rôles humiliants, des postures grotesques telle celle d’astronaute amateur. Ce fut le cas d’Enos, l’un d’entre eux, envoyé durant les années guerre froide, tester dans l’espace la technologie extraterrestre américaine. Ce que devint Enos ? Rien, épars dans la fosse commune dévolue aux singes spatiaux. Mais se méfier du singe, qui de se venger sait l’art. Enos s’est reconverti en chimère, devenant la hantise, l’hallucination en continu d’Éric Salaün, le héros de la première histoire d’Un peu plus bas vers la terre, recueil de nouvelles de Renaud Cerqueux. On enchaîne sur la rencontre d’Hikari, gardien du zoo installé sur le site de Fukushima, et Yoko, originaire d’Hiroshima… rencontre qui donne tout son sens à l’expression « avoir des atomes crochus ». On retrouve un autre singe, devisant avec un trader en année sabbatique dans les moiteurs de la jungle guyanaise, mais là, il s’agit d’un orang-outang extraterrestre, seigneur dominant les hommes. Hallucination ? Tout aussi décoiffante, cette autre nouvelle sur une procédure de zombification planétaire décrétée par Haim Ginsburg, autre trader qui s’est découvert, suite à la percussion accidentelle d’un auto-stoppeur et aux conseils d’un rasta slave, un don spontané de régénérer des morts-vivants. Fin de partie avec l’assassinat d’un père Noël en tournée par un chômeur amer et désargenté, l’occasion, pour ce dernier, de retrouver plein emploi et sens à la vie. Beaux comme des santons modelés dans de l’uranium, les personnages de Cerqueux nous offrent les contes et légendes post-apocalypse.

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CERQUEUX Renaud
Afin que rien ne change

And the winner is... enfin ze winner, on se demande bien ce qu’Emmanuel Wynne, fringant, féroce et frénétiquement glamour héritier d’une dynastie capitaliste française vieillie en fût de chêne et mûrie dans le respect des valeurs mais businessman décomplexé, ayant tâté de tout ce qui rapporte, du sexe au jeu, peut avoir gagné à se retrouver dans une geôle bétonnée, nu comme un ver, amarré à une chaîne, nourri à ras le ciment de rogatons graisseux, abruti à plein temps par un poste de télé débitant du X, de la pop ou des jeux et surtout, surtout, matonné à mort par un quidam rigolard masqué de carton, aux allures d’extraterrestre roswellien. Bientôt on l’astreint à un entretien d’embauche en boucle pour une société conceptrice de tours en sucre, on lui fait ensuite remplir des boîtes de sucre à cadences de plus en plus soutenues. Le week-end, on le distrait. Bref, Wynne est mis en scène dans ce qui apparaît de plus en plus comme une parodie cynique et absurde de la vie du prolétaire moderne, de ceux dont il a tiré le meilleur parti. De fait, « Il ne se passait jamais rien. Il n’y avait jamais aucune surprise, bonne ou mauvaise. Le lendemain s’agglutinait à la veille pour former, jour après jour, une énorme boule d’ennui et de frustration. » N’était Garance, de tatouages couverte, qui surgit et transfigure ce quotidien carcéral avant de s’évanouir. Alors le comble du désespoir est atteint. Retour à la case cafard. Pour toujours ? Pour encore quelques boîtes de sucre ? Y a-t-il une morale à la fable de ce premier roman, qui tient de Saw et de L’Homme révolté, du torture-porn et de Pierre Bourdieu ? Peut-être celle-ci : il faut que tout change afin que rien ne change.

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CESCOSSE Jean-Pierre
Rimbaud et le C.A.C. 40

"Onze textes courts, babioles tranchantes, ou pense-bêtes suicidaires. Tout commence en rythme : un quidam qui réintègre tard le paddock familial essuie une bourrasque du père, du père qui meurt sec en tomber de rideau. Cescosse se fait ensuite la mémoire comme on racle un vide-poches ; puis Berlin sort du rang le temps d'une rupture avec Clarisse et cède la place aux Guignols de l'infâme. Survient alors une histoire de nana envodkaée, de rock'n roll et de nez cassé, puis quelques cancanages de cadres pédagogiques, un aperçu ontologique sur l'humaine misère. Et l'histoire d'un drôle en rupture de pointeuse qui s'avachit pour méditer au zinc d'un bar chic ; il y a Patricia, la barmaid aux fesses rondes, qu'on paie pubis sur l'ongle, et il y a Marcel, qui a lu Rimbaud."

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CESCOSSE Jean-Pierre
Après dissipation des brumes matinales

Il pique net, Cescosse, appuie à peine, gratte un peu, juste ce qu'il faut. Mais il le fait avec un sens inné du point douloureux, de l'épicentre souffrant. Les huit notules amères, glauques ou grinçantes qui composent cette Dissipation des brumes matinales s'inspectent comme une trousse d'urgence, un râtelier d'instruments chromés. Le trait est net, la voix posée et le coup porte à fond. Et ça, répétons-le, calmement, posément, avec le tact infaillible d'un démineur, l'urgence d'un pickpocket, le flegme d'un tireur. Huit histoires écrites l'air de rien. Mais l'air de rien ne se siffle qu'une fois, et il est déjà trop tard.

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CHALMIN Pierre
Le Petit crevé

"Le petit crevé, un court traité d'auto-saccage, une vivisection mode d'emploi où, tel un Lacenaire en guêpière, ce Pierre Ier Chalmin, en bonne petite pelote de tension hargneuse, dévale sa vie, une rédac crépitée grâce aux soubresauts voraces d'un sabir célino-baudelairien. Il y a les dames, qu'il perfore lentement, réglant minutieusement la hausse de ses lettres d'amour ; parfois quelques spectres masculins : Erst, le rebelle ; grand-papa Montaiguillon, aristo usé ; Maculade, le montparno touche-à-touffe… Inventaire, suite : la bibliothèque, grosse de délits de plume : Darien, Diderot, Bloy, Céline… Parmi ces retombées célestes, on discerne aussi un guide des lieux infréquentables, des sujets tabous et des noms idiots. Voilà, le tour est fait des carnets intimes de sa virulence."

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CHARRAS Pierre
Francis Bacon, le ring de la douleur

1971 ! Le Centre Pompidou, cette immense compression bariolée, accueille en ces entrelacs Francis Bacon, quelques centaines de toiles. Francis, un autre, le héros de Pierre Charras y va, innocent badaud, «puceau de l’horreur». Surviennent les toiles ! Coup au foie, sidération. La peinture de Bacon fait remonter la bile de la mémoire. Rien n’a été oublié depuis ce jour et c’est à une «lente radiographie de la stupeur» qu’il se livre, cliché après cliché, au grand déroulé des souvenirs : la viande pourfendue de la boucherie familiale, une jeune fille aux cannes comme il y a des Vierges à l’enfant, croisée dans une librairie, un idiot à la plage, danseuse en boîte, des cris d’animaux mordus à mort, des coups portés, le corps mort du père. Les souvenirs pendent comme bêtes aux crocs dans les abattoirs d’une mémoire enfin rouverte. Le «nuancier des douleurs» s’offre à nous, éventail de souffrances désormais épanouies. Francis Bacon, le ring de la douleur se joue actuellement au théâtre sous le titre Figure dans une mise en scène de Lukas Hemleb et avec Denis Lavant. 

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CHARRAS Pierre
Plop !

Comédien et traducteur, Pierre Charras a publié depuis 1982 une dizaine de premiers romans. Ce sont ses débuts qui reviennent aujourd’hui en librairie. On pourrait croire qu’il se sent un peu rajeuni par cet événement. Mais non ! Plop ! C’est le bruit d’une bouteille qu’on débouche. Ou celui de la dernière goutte qui s’en échappe. C’est aussi le bruit d’une vie qui s’arrête. C’est le sujet du livre : une vie qui s’arrête. Plop ! À l’époque, l’auteur se forçait à penser qu’il y aurait du possible après le vin. C’était une période héroïque. Une convalescence. Une fière affirmation, aussi. Une « Sober Pride », si on veut. Et puis, petit à petit, écrire est devenu une façon de rester ivre. Une brume, une gomme, un bon moyen d’avoir l’impression de ne pas être là. Une morphine. Et il est vrai qu’un intoxiqué ne renonce pas réellement à son vice, il change de produit. C’est ainsi que dans le cas qui nous intéresse, l’écriture s’est substituée au vin blanc. On a soif d’écrire, bien sûr. Mais surtout, on a soif. Et puis, on devient écrivain. On n’écrit plus pour se sauver ou pour remplir son verre, on écrit. Aujourd’hui, les livres ne sont plus des pansements pour Pierre Charras, ce sont des livres. Dès lors, on est en droit de s’interroger et on lui a posé la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » « Pourquoi pas ? » a-t-il répondu.

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CHARRAS Pierre
Quelques ombres

En huit nouvelles, Pierre Charras s'affirme comme un peaufineur de catastrophes et affineur de chaos. Menus et irrémédiables. On va sur du lisse, évolue en pleine tiédeur, nage en plein calme, puis soudain : l'écharde, la crampe. Le trou de vase. Notre monde est carié et c'est à l'affût de ces instants de rupture qu'il lance sa plume. Mine de rien, c'est le Rien qui nous accable. Dont acte : un "nid d'amour" qui, d'un coup, perd son charme; une fillette croisée dans le métro; une moliéresque cérémonie des prix; Bruno l'enfant perdu; un corps porté par une houle de douleurs; une nudité fatale, cliquée à Shanghaï. Instants pressants et vertiges intimes. Bienvenue donc au royaume d'un grand polisseur de malaise et as de la désillusion : Charras ou l'art de miner les bacs à sable.

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CHARRAS Pierre
Au nom du pire

Quand ça frotte, que ça s’enraye et qu’il faut agir vite, on (le parti) envoie Goneau, Christian Goneau, un rondouillard teigneux et ficelle qui sait « trouver la faille, se méfier du contre et taper dur » ; « le contraire d’une dentellière », plutôt un « vidangeur » de la politique. Car cet expert en nature humaine que les femmes effraient est aussi un grand marrant. C’est ainsi qu’il débarque, le 12 juin 1995, entre les deux tours des municipales, dans une ville (peu importe laquelle) dont le maire, Michaux, en place depuis vingt-cinq ans, est en train d’avaler son écharpe, mis en ballottage par un chevau-léger de l’opposition. Goneau prend pied, rencontre, à défaut du maire étrangement invisible, Sylvie (la mystérieuse chef de cabinet) et Péron (le secrétaire général très investi)… Il hume, rôde, élabore. Tout cela fleure bon le ragoût provincial chabrolien.Mais soudain tout bascule et Au nom du pire, roman posthume de Pierre Charras, passe de la mascarade à la tragédie. Par l’effet d’un simple discours, tout se tend, s’électrise, la plus sombre mémoire que l’on avait tue revient en force : celle qui va de l’Occupation aux lendemains qui devaient chanter. Avec ce roman, Pierre Charras, homme d’une œuvre « lucide, profonde et désabusée » comme l’écrit Philippe Claudel dans son fervent prologue, donne à la fois une grande leçon d’écriture – maîtrisant en virtuose la conduite (et les changements de cap) de son récit – et un coup de sonde redoutable dans le pire de la mémoire collective française, la pelant à vif, jusqu’à son cœur noir.« Les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux », nous dit l’exergue. Message reçu.

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CHAUVIRÉ Jacques
Fins de journées

Les livres de Jacques Chauviré – son premier roman, Partage de la soif (Gallimard), fut parrainé par Albert Camus – nous content de petites vies déclinantes, lentement bues par l'ennui, et que couve, jusqu'au dernier souffle, une mort qui en sera l'unique événement. Dans un style pur, livide, c'est la lente nécrose des cœurs que peint Chauviré. Fins de journées, deux nouvelles aux trames jumelles : deux couples qui vont se défaisant, puis, soudaines, qui les brisent, deux morts violentes.

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CHAUVIRÉ Jacques
Partage de la soif

Jacques Chauviré surveille cette vie qu'on a plantée en nous comme une perfusion, qui nous inonde d'une tristesse morne étoilée de plaisirs fugaces : « Partir le matin, revenir le soir : question d'habitude. » Desportes, le héros de Partage de la soif, est médecin d'usine. Il écrit. à ses côtés, Maud tente par à-coups de retendre une vie amollie. Et puis l'usine, les ouvriers de l'usine qu'il soigne et suit. Seul, il laisse se déliter son existence où Nathalie lentement se substitue à Maud. Les rares moments où Desportes sent réaffluer en lui l'énergie de la vie sont ceux du don, don de temps et de science urgente qu'il fait aux ouvriers. Ces instants passés le réengluent dans le fleuve lent d'un quotidien pesant. Un angle mort dont il aura inspecté confins et recoins.

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CHAUVIRÉ Jacques
Les Passants

Les Passants, ceux qui passent, qui passent au sens qu’avait passer dans l’ancienne France : mourir. Les Mourants, tel serait le vrai titre de ce roman de Jacques Chauviré. Il nous parle d’un monde où tout à l’air simple, calme et régulier. Un réel au flux constant. Un fleuve lent, trop calme, où inexorablement tout s’embourbe, s’enlise. La vie est un fleuve impossible à draguer qui avale tous ses navigants, semble nous dire Chauviré. Les mariniers de ce bras mort du fleuve de la vie sont un médecin, Desportes, qui lutte contre un mal être endémique ; Rivoire l’instituteur rongé par la mort certaine de sa mère ; de Vignolle, l’industriel masqué de sérénité. Ces êtres que Chauviré introduit dans son roman comme des patients dans un cabinet médical nous apparaissent comme emmitouflés d’angoisse ; certes ils se tiennent là, vivent au quotidien, mais un ver les travaille, un acide patient les ronge et qui les laissera démantelés. Un roman que l’on suit comme un corbillard, dans un petit matin gris perle, doux et venteux ; un roman sur ce qu’Henri Michaux nommait « la vieille sangle », la vie ici-bas.

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CHAUVIRÉ Jacques
Passage des émigrants

Ils sont deux, les Montagard, lui et elle, Maria et Joseph. Cultivateurs, campagnards. Deux êtres à l’image des héros de Chauviré : en bout de quai, lorgnés par le déclin, filés par la mort. Un jour les voilà aiguillés par leur fils vers une maison de tout repos que flanque comme son ombre un hospice sinistre. Ils s’insèrent dans la mécanique journalière du lieu, parmi les binettes macabres ou les faciès ternes, les sédentaires et les vadrouilleurs. Joseph s’enlise dans l’ennui ; Maria babille. Le temps passe lentement, entre fausses joies et petites déconvenues, maladies et décès. Le fils est loin. Pour échapper à cette lie du temps, Joseph reprend du service, travaille au jardin, à l’atelier. La maladie et la mort de Maria achèveront de désorienter Joseph, errant entre la maison retrouvée, la résidence de nouveau, puis la fosse finale de l’hospice. Un ballet au ralenti où les morts servent de béquilles aux vivants, où l’ennui cimente les jours. Une danse macabre réglée par le docteur Desportes, un «passionné» de la vieillesse. Une fois encore, Chauviré scrute au plus près le naufrage modeste de deux êtres anodins, tenacement accrochés à la vie mais peu à peu absorbés par «la lente désincarnation des êtres.

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CHEFDEVILLE
L'Atelier d'écriture

« Alors voilà, ça a commencé comme ça. » Lui non plus, Chefdeville, auteur en souffrance, polardier à la biblio light, n’avait rien dit, rien demandé, lézardant sur sa moquette. Le téléphone a sonné et l’ange du destin, mandé par le Conseil Général, lui ouvre à deux battants les portes de l’aventure, la vraie : animer un atelier d’écriture. Ouaillenotte, rumine notre homme qui se retrouve en un rien de temps garant sa fidèle 205 sur le parking d’un des mille et un lycées, bien épineux, de la grande couronne. Bienvenue chez Jean-Moulin, dans la war zone ! Prof matoneuse et élèves en roue libre : altérité plus altercation, diversité si tu l’oses, ta mère en short et ta sœur en carte ! Chefdeville joue le jeu et fait avec. Compte tenu des heures à payer et du planning à respecter, il se retrouve en poste un cran plus loin chez Pablo-Neruda à enseigner le scénario à des jeunes d’aujourd’hui, nanti comme colistier d’un naze en catogan censé apprendre à faire le point et le cadre à des sans-repères-fixes, adeptes du hors-champ social. La loi des corps voulant qu’il y en ait pour trois quand on est déjà deux, revoici Chefdeville à Pablo-Neruda avec des apprenties boulangères dont il se sentira très proche. Retour au décor numéro 1 pour la scène finale : théâtre de marionnettes et baston en salle. C’est l’écrivain qui boit et la 205 qui trinque : confettis de pare-brise, pneus étripés. Fin de partie. Mais pas d’inquiétude : quelque part dans la nue, penchés au balcon, Jean Moulin et Pablo Neruda t’ont à l’œil et te crient : « Solidarité, Chefdeville ! » Et la gerbe portera en souvenir : « Aux animateurs d’ateliers d’écriture bastonnés pour la France ». Le Conseil Général reconnaissant.

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CHEFDEVILLE
Je me voyais déjà...

Avec Je me voyais déjà…, Chefdeville alias Serguei Dounovetz nous débite en jubilant les hauts morceaux d’une vie pure épinards : de l’énergie, sans guère de beurre. Nanti d’un père ukrainien, ashkénaze communiste et ancien FTP-MOI, d’une mère bourguignonne et catholique et d’une ex-copine dodue et rêche du contact, Aline, il est, comme de juste, polardier dans l’âme. Pour le reste un temps ceci, un temps cela : rockeur volontaire, machino municipal chez Montpellier et associés, chauffeur de stars, résident littéraire. De quoi arroser le prochain avec une giclée de chapitres dûment juteux : on commence dru avec un sit-in terroriste en plein cœur d’une exhibition des ballets Béjart ; passage de seconde avec deux concerts des Pink Floyd et des Stones où notre homme charrie les caisses, astique des cymbales et joue à l’anglophone madré ; on touche la troisième avec maints convoyages VIP : Mick Jagger en auto-stoppeur, Philippe Noiret en grand seigneur bougonnant, Annie Girardot qui ne voit vraiment pas pourquoi elle se presserait. Mais, tout cela, c’est la boîte à gants, notre homme en a encore plein le coffre arrière : le récit tanguant du festival polar de Frontignan-servir-frais avec en vedette l’auteur Henry Joseph qui affiche un taux de sang dans l’alcool inquiétant, une résidence littéraire dans le Nord français bien complète de sa Wild Bunch d’auteurs, une descente dans les locaux parisiens du Poulpe où l’éditeur parle de Rudolph Hess au milieu d’une collection de crânes. De la joie, tout ça, Je me voyais déjà…, mais tu y es, mec, et depuis le début. « Les vrais durs ne dansent pas » a dit quelqu’un. Ben si, la preuve !

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CHEFDEVILLE
L’Amour en super 8

On croit tous se connaître comme sa poche, repères et certitudes, mais un jour, voilà, ça dévisse, survient le trou d’eau, l’angle mort, le réel dégonde : on est soudain confronté à un mystère. C’est ce qui arrive à Chef, photographe madré et virtuose, père de famille en dérive, alcoolique grand angle sujet à des trous d’air qui le laissent sans mémoire, qui peine à faire le point et se vit des Amour(s) en super 8 : un beau jour qu’il trifouille son portefeuille, il tombe sur le Photomaton d’une « gueurle » étrange, Emma, magnétique, louisebrookesque, photo surprise qu’il ignorait trouver. Traquer la belle inconnue devient son cap et son sens : ce qui le conduit à troubler la vase du Ruby’s, boîte de nuit glauque, rendre le jour à la tragique histoire du fulgurant photographe Joseph Bismuth et à Sarah, son modèle, ramener à la surface la silhouette et l’aplomb de Zimmerman, aventurier à gourmette et fin goûteur de clichés, être arraisonné par Martin Martin, commanditaire ministériel ondoyant, et surtout prendre en écharpe la belle dodue Ombeline dont il aspire à ce qu’elle soit l’égérie de son prochain film. Mais quel film ? quel modèle ? quelle boîte de nuit ? Et si tout cela n’était que les craintes et tremblements d’un corps délité, les syncopes vagales d’une mémoire… Entre Siniac et Nerval, fuite en avant pochtronneuse et célébration du mythe féminin, ainsi va Chef, trahi par toutes et tous, sauf par ses rêves.

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CHEVALLIER Gabriel
La Peur

Gabriel Chevallier ! J'entends déjà les commentaires : Ah ! oui !  "Clochemerle", 1934, pimpante caleconnade cantonale à base de cornards joviaux et de crus de pays. Succès mondial, un régal ! Certes, mon bon, mais c'est sauter une étape, moins affriolante : 1930, "la Peur". Enrôlé en 1914, revenu à l'air libre en 1919, seconde classe, Chevallier a lampé la Grande Guerre jusqu'à la dernière goutte de "vase sanglante" collée au fond du quart. Il en a tout vu, tout connu, tout subi. Au pied de la colonne "pertes", il a tiré ce trait : "La Peur" et donne sa conclusion :  la peur décompose mieux que la mort. Pourrir de peur. Et pourtant, le contact des cadavres, Chevallier en a fait son quotidien : en tas, en piles, connus ou inconnus, pourris, en pièces, assis, enterrés. Mais ceux qui sont bien morts, "les épis mûrs et les blés moissonnés", vont leur destin : épaissir la glaise, gaver les vers. Ceux qui restent ont affaire à cette grande soeur étouffante : la trouille.  Présente à chaque instants, durant la marche, en tranchée, en rêve, à la gamelle. La peur vous vide, vous berce à la folie. Tel le fringant médecin Charlet, siphonné par la terreur de monter au Front et qui végète dans un hôpital de l'arrière, vide - pot pour mutilés caustiques, rebaptisé "caca". Loin du feu, du sang ou de la boue, la guerre a une plus simple expression à laquelle tout se réduit : la peur.  La peur, notre mère.

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CHEVALLIER Gabriel
Mascarade

Mascarade nous dit le titre, certes, mais d’autres, tout aussi bien, auraient pu faire l’affaire : Jeux de massacres , Foire aux monstres , etc. En 1948, dix-huit ans après La Peur (1930, rééd. Le Dilettante), grandioses mémoires d’un lignard macéré au jus de trouille, quatorze ans après Clochemerle (1934), apologie provinciale du gosier pentu, du coup de rein jovial et de la ruade charcutière, Gabriel Chevallier remet les couverts avec minutie et voracité, le temps de quelques portraits-charge haut en couleur. Alors, roulez bolides : ouvre le bal le colonel Crapouillot , un dur des durs de la (supposée) der des ders, qui « veut des morts » pour faire sérieux et dont les lignards, à grand renfort de ruses et de confraternités combattantes, arrivent à esquiver les dérives homicides ; lui suce la roue Tante Zoé  dite « la Girafe », vieille fille pétomane ; s’invite ensuite au bal Ernest Mourier, petit homme gris, as de l’homicide domestique pour être, en fin de bail, cueilli par la folie et le babil caquetant d’un perroquet mâle ; complète le cortège J.-M. Dubois, placier en cirage d’un noir égal à celui du marché où il finit par s’épanouir et ... mourir ; clôt la marche un vieux, dit « le vieux », crispé sur son or. Voilà l’ensemble ! Je vous l’emballe ? Cela s’appelle Mascarade, aurait pu s’appeler aussi Tombons les masques !  ou Ecce Homo : l’homme dans tous ses états. Et puis, comme dit l’auteur : « La vie n’est pas une rêverie, on ne s’en tire pas en jouant de la guitare. » ça, on avait compris. Chevallier for ever.

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CHORON Professeur
Tout s'éclaire !

À la lettre "C", le tout-venant des dictionnaires vous soumet "con", "cartouche", "cadavre" et "crétin". Les pensées lumineuses du professeur Choron se révèlent un dictionnaire à penser dans les coins, un abécédaire à rebours, de ceux qu'on se ceinture autour du ventre comme une cartouchière de dynamite pour atomiser le tout-devant de la nigauderie hostile, pour pulvériser les gonfaloniers du pense-petit, les débitants en prêt-à-gerber du paillassonnage intellectuel. Bref, ces pensées sont des cartouches à crever les cons, à encadavrer le gotha du crétinisme. « Un livre utile. » On y apprend au fil des pages, moult choses de bonne venue. Au "Z" d'entrée que la zoophilie est un noble art ; "Y" venant, que l'absence d'yeux est un drame car elle empêche de devenir chauffeur de bus ; à "V" comme viagra, que Maurice Papon aime les souris ; "U" vous enseigne que les appauvris sont nocifs surtout sous forme d'uranihomme cancéreux ; "M" permet de fonder le concept fort de tueur sans frontières pour aérer une planète surpeuplée ; "N" comme Noël, nous vaut un poème (évocation de la fête dindophage et sapinocide). Suivent "Hitler", l'"Histoire" et la "galère", la "fellation" (une entrée forte de cette sentence à jamais frontalement gravée dans nos mémoires : "la quintessence de l'amour, c'est de se faire sucer par une bouche édentée"). "D" voit réapparaître le mot dipsomane jadis intronisé au Dilettante par Éric Holder. Concluons par les "Chrétiens" dont il nous est signalé que ceux dits "de gauche" sont des goinfres car désireux d'un paradis au ciel ET sur la terre. Un comble ! Un livre en forme de fiasque : à chaque coup de bleu ou trou de vase, une lampée de Choron et hardi les braves !

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CHOURAKI Frédéric
Ces corps vides

"La mince chronique d'une poignée d'individus, vides ou vidés, mais avides d'émulsions érotico-intellectuelles, fait toute la substance du roman de Frédéric Chouraki. Soit le Nil, un fleuve ou plutôt l'occasion d'une longue dérive fluviale ; soit un yacht, le Nile Smart, qui, de langueurs (corporelles coupées de tétanies érotiques) en longueurs (de temps) se muent en un petit théâtre où la cargaison de corps se chamboule à tout-va, où l'entropie guette les plus frustrés et la dissolution les plus énamourés ; soit un groupe d'estivaliers aux soubresauts de leurs viandes respectives ; soit une délicieuse vierge au patronyme russe et qui finira… empaillée, à savoir vidée et comblée. Calme enfin."

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CHOURAKI Frédéric
Aux Antipodes

Mais où ? Aux îles Salomon, un chapelet de prétendus petits paradis mordorés et indolents. C'est là qu'arrivent Adam et Clara. Lui, vieil ado joycien frotté de « mystique juive », elle experte en « métaphysique des potins ». Venus pour dépouiller des économies exsangues : quelques dizaines de milliers de dollars pour un publi-reportage dans des « suppléments merdiques que tout le monde fout à la poubelle », l'endroit leur fait vite figure de bout de quai planétaire, d'ultime grève. Adam se sent taraudé par des prurits philosophiques, Clara se sent cerf-volant, s'étourdissant et semant la séduction autour d'elle. Survient Samuel Freaks, petit prophète méthodiste, féru de l'Ecclésiaste, le premier des Salomon, qui papote d'éternité tandis que Clara fait de la plongée. Mais quand Clara sort de l'eau, c'est pour tomber amoureuse de Samuel Freaks comme on a chez l'antiquaire un coup de foudre pour un totem. Tout pourrait se réduire à un marivaudage tropical humide coincé entre paupérisme et huile à bronzer, pêche au gros et prophétie de bazar, n'était la violence qui, par bouffées, fait irruption dans l'île. Pour son second roman, Frédéric Chouraki nous offre une virée sous les Tropiques où planches de surf et de salut tentent de se confondre dangereusement, où fellations et colloques mystiques ponctuent les heures rythmées par des à-coups de violence ou des poussées de palabres religieuses. Entre Hassidisme et Club Med. Qu'est-ce que Dieu, si ce n'est le plus implacable des Gentils Organisateurs ? La foi est notre écran total.

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CHOURAKI Frédéric
Jacob Stein

C’est l’histoire d’un freak, entendez d’un cas, d’un drôle de corps : un juif blond aux yeux verts. Dernière trouvaille de Frédéric Chouraki, drivé par Le Dilettante pour la troisième fois. L’excentrique n’entend pas finir comme la farce dans la carpe, lové dans le confort maison, encocooné dans les règles, les us usant et coutumes pesantes. il fait de la résistance, rôde dans les cinémas puis dans les parages de donzelles peu casher, pige dans une presse alternative et publie un traité sur le face à face ontologique Scone ou muffin, livre au succès grimpant. Pour relever le tout, se mêle à cela le succès d’une pochade télévisée à forte teneur en wittgenstein. La politique s’invite alors dans l’arène intime de notre jeune franc-tireur, une politique hautement messianique qui sonnera l’heure du retour au bercail. Tout se finira entre les draps, dans l’entrecuisse d’une petite bossue percluse d’amour, jadis négligée, aujourd’hui adulée. Du hassidisme comique, version falafel, entre Sabbataï Zvi et Woody Allen. À lire en dansant sur la table. Poï, Poï, Poï !!!

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CHOURAKI Frédéric
La Guerre du Kippour

Le jour du Grand Pardon, le jeune Fred Bronstein, amoureux de Popeline, une rousse sauvage, sensuelle et très peu casher, tout droit sortie d’un tableau de Rossetti, invite celle-ci au sein de sa famille. La mère qui hait toute féminité en dehors de la sienne, le père qui rêve d’une belle-fille agrégée de lettres ashkénaze, le morne frère chargé d’audit, ses enfants sans cou, la grand-mère narcoleptique dotée de pouvoirs maléfiques…Tout est en place pour faire de cette nuit de Kippour, période de jeûne et d’émoi mystique, un feu d’artifice narratif aux dialogues crépitants. Et pour que la réussite soit totale, ont été convoqués la communauté juive locale et son trio de rabbins Loubavitchs, les frères Schmock. Entre lutinages et querelles théologiques, entre légende urbaine et marivaudage casher, émois garantis… L’an prochain à Clamart ! Puisqu’on vous le dit.

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CHOURAKI Frédéric
Les Nuits de Williamsburg

« Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière / La seconde âme en nous se greffe à la première », a édicté un beau jour, se ratissant la barbe d’une main auguste, le père Hugo. Bien beau tout cela, marmonne et maugrée Samuel Goldblum, notre héros, mais quelle nuit choisir pour s’y fondre ? Dans quelle ombre propice refonder sa vie ? Et puis quelle foutue âme est donc la mienne ? Rejeton frondeur d’une famille juive de Clamart, romancier au succès en pleine détumescence houspillé par une éditrice foutraque et capiteuse, Goldblum backroome en roue libre dans les nuits pouacres du gay Marais. Mais le désenchantement menaçant, il opte pour un réenracinement loin de Maman et des moustachus. Le voilà plongé (entendez à la plonge), à Brooklyn, sans un sou, dans les nuits de Williamsburg (son pont, ses hips et ses hassidims), famélique otage d’un impitoyable pizzaiolo. Fuyant ce cauchemar à calzone, à la rue il est sauvé de la voirie par une famille de juifs religieux au centre de laquelle flamboie Rébecca la rousse, un vrai pique-nique de soleil. L’âme enluminée par la lecture du Zohar et les reins bizarrement embrasés par la fille de la maison, il se croit un temps sur la voie du salut. Que nenni, une nuit il se fait la belle, l’autre, et retourne aux fièvres new-yorkaises hantées par les fantômes de la Beat Generation. Pour finir, back to Paris, avec dans la musette Les Nuits de Williamsburg, enfin de quoi se ragaillardir la plume. Porté par une prose turgescente et une gouaille enfiévrée, le roadbook folâtre et initiatique d’un « noctambule affreux vivant à bout portant ». Vital.

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CIANTAR Maurice
Étrangers dans la ville

Tout allait bien. Perdu dans la mer de velours vert d'un tapis de jeu, Ciantar égrenait ses jetons ou édifiait des murets de plaques gagnées à la sueur de la roulette. Mais tout cesse, car le voilà amené à étayer d'un article le come-back d'une chanteuse d'opérette – Simone – de retour des States (Ciantar pige à Combat). C'est alors un pas de deux pour esseulée en mal d'épaule et caboteur érotique en veine d'amourachage durable. Rendez-vous est pris, au soir d'une première de Montand. Deuxième station : un déjeuner chez elle. Amour fait, risque pris, le beau Maurice se retrouve à marcher, seul, dans la nuit. – Postface de Jean-Paul Louis.

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CIRELLI Laurent
Jacques Rigaut, portrait tiré

"De la louche cohorte de pommadins qui entourèrent André Breton, certains se détachent d'une manière plus inquiétante que d'autres. On sait d'avance qu'ils ne rentreront jamais dans les rangs bien alignés de la poésie taillée comme buis ; qu'ils sont rétifs à la parade et aux mots d'ordre. Rigaut en fut, d'instinct, nativement. Sa vie le prouve, que nous conte Laurent Cirelli. Avec lui, d'autres réfractaires-nés : Cravan, Crevel, Artaud. Rigaut s'est voulu sans source, façonnant sa mort dès l'abord de la vie. La guerre de 14 le rend à la vie plus vidé qu'une douille ; il fait alors du droit pour meubler le temps. Survient Dada, l'esbroufe rédemptrice : une lueur entre deux riens. Mais Rigaut, qui se sait du parti de la mort, du suspens, gagne son large à lui, se défiant d'un élan au vide qui tourne à la consistance doctrinale. Alors, fidèle à sa soif de démobilisation, un beau jour de 1929, Rigaut s'ôte la vie et s'extériorise, d'un coup sec et pour toujours."

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CLIFF William
Conrad Detrez

Dire en dix pieds, dix vers, et cela par cent fois, ce que furent la vie puis la mort, ce qu'est le souvenir d'un ami disparu: c'est ce qu'accomplit le poète William Cliff. Le monde sans Conrad n'est plus qu'une arène enneigée, un sol froid, vidé de sa violence lourde et chaleureuse. Pour le dire, un modèle, un guide: la Délie de Maurice Scève. Paroles, scènes, attitudes; remembrance que rompt parfois le grain plus dur qu'une cocasserie, d'une prière, ou l'aveu du poète peinant à clore son vers... Conrad Detrez, ou le long thrène du "frère abîmé dans la poussière".

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CLIFF William
Amour perdu

Quoi de plus doux pour apprendre quelqu’un / que de connaître son organe intime. Et le poète William Cliff de prendre le large, en skipper subtil, sur la grande mer des corps virils, d’aller, promeneur solitaire, narine aux vents et mains de sourcier, taillant la route des roideurs et des spasmes, cap sur les visages donnés et les élans offerts au détour de soudaines rencontres. S’engouffrant à perte de corps dans l’obscurité de certaines salles au fumet fétide, aux fauteuils défoncés, mais au voisinage délicieux, accostant aux bars de la nuit pour quelques contacts fugaces, à Philadelphie ou Viña del Mar, New York ou Bruxelles, William Cliff, beau héros abreuvé d’abjection au fil de poèmes néoélisabéthains, ciselés et d’une délicatesse glorieuse, narre le membre frémissant de l’hôte d’un soir, les cuisses du louveteau, l’orteil de l’amant, les douces muqueuses : car dans la vie on aime que nous happent / certaines choses un peu dégoûtantes / qui nous font sortir de l’ennui ordinaire. Une quête des corps amoureux qui délivre de ce cafard qui encrasse les jours et dont le soleil, dieu de flamme qui sourit aux heureux et frappe ceux qu’il damne, ne nous délivre pas. Plus de vingt-cinq ans après son tombeau de Conrad Detrez, William Cliff fait retour au Dilettante pour un nouveau cahier de poèmes qui tente de prendre aux rets du mètre classique les fuyantes extases de l’amour masculin et de garder encore l’enfance d’un corps promis à la mort : Salut à toi, beauté, que la rue m’a fait voir !

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COATALEM Jean-Luc
Zone tropicale

Ce périple tropical fleure bon l'opium des nostalgies coloniales. C'est un atlas désuet qui s'ouvre devant nous, usé comme un journal de bord, épais comme une malle-cabine. D'Afrique en Asie, les terres arpentées, reliques touchantes de ce qui fut l'Empire et n'est plus qu'un music-hall pathétique, éclatent comme des boubous d'opérette. Alors, précédé de vos porteurs, casqué de liège et sanglé de lin, la pataugas hargneuse et le livre en main, suivez le guide. Entrez dans Zone tropicale.

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COATALEM Jean-Luc
Suite indochinoise

"Une fois de plus… une fois de plus, rapace comme le palu, lancinante comme une vieille blessure, l'appel de l'Asie a repris Coatalem. Cette Suite indochinoise doit se lire comme une feuille de température imaginaire où la plume trace la courbe dentelée des émotions. Coatalem ne voyage pas à vue. Il va, bardé de toute une cartouchière d'ouvrages anciens, une colonne de porteurs de mémoire (Léon de Ponçins, Léon Werth…) qui le précèdent et agissent comme de fraternels supplétifs à celui qui va. Cette fois-ci, c'est au Vietnam qu'il se rend, à son rythme : une sorte de flânerie méticuleuse, de lenteur urgente. De tout un monde tamisé, il ne garde qu'un trésor de mots-pépites qui en sont comme le dépôt miraculeux. Vietnam des rues, des boîtes ; Vietnam flané, marché ; comptoirs, routes : Coatalem rebondit d'un lieu à une émotion, d'un sourire croisé à une voix entendue. Il écrit comme il passe : à gué."

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COATALEM Jean-Luc
Triste sire

"Après les faits divers lointains qui émaillent la revue de détails de son bataillon d'imageries coloniales, aux couleurs crues et aux contours nets, Jean-Luc Coatalem nous livre un conte fantasmagorique qui échappe à cette brocante de capiteuses reliques. Autour d'un bassin, nombril saumâtre pour ce monde de limbes délirantes, évoluent les âmes captives de ce récit en eau trouble : la maman, bourlingueuse, chineuse avide d'incongruités exotiques, qui se craquelle ; le fils, Robinson Stéphane, « prince consort des ombres et des souvenirs » ; Gongora Bolivar, l'idolâtre hidalgo, enfin, et son assez pesante danse de faune. Triste sire, conte d'exil pour enfant seul."

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COATALEM Jean-Luc
Les Beaux Horizons

"Le monde est là, tentant comme un bandonéon d'occasion. Coatalem – profession : gobe-monde – lui arrache quelques mélodies sucrées et inquiétantes. Bora Bora où s'ensable la mémoire et se noie l'œil dans le bleu curaçao ; Goa, au clinquant suranné de kermesse coloniale ; un Vietnam convalescent appuyé à l'épaule d'un tour-opérateur ; le fantôme bourru de Kipling ; Baden et ses curistes ; Cuba en quarantaine qui mouille non loin de Miami ; Trinidad où les filles se donneraient « pour un savon » ; et puis Prague, le Rajasthan, les Caraïbes comme un cocktail d'îlettes endiablées. Un post-scripum malgache met fin au récital. Ces beaux horizons emmêlent leurs lignes comme des baguettes de mikado, s'ouvrent paresseusement sous nos doigts comme un éventail de clichés contemplatifs postés à tarif lent."

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COATALEM Jean-Luc
Fièvre jaune

Plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1999 in Zone tropicale, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé.

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COATALEM Jean-Luc
Triste sire

in-16 br., édition originale, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé.

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COATALEM Jean-Luc
Zone tropicale

Plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1999 augmenté de Fièvre jaune, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé

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COATALEM Jean-Luc
Le Gouverneur d'Antipodia

Jean-Luc Coatalem, tous ses livres en témoignent, est du club de ceux qui aiment à « tâter de la rondeur » de la planète. Il aime également à goûter les retombées poétiques de l’élan voyageur: étiquettes jaunies et guêtres en cuir de buffle, lunettes de visée et ombrelles de lin, boussoles de cuivre et carabines allemandes, toute la brocante de l’errance aventureuse. Ce goût tout à la fois poétique et forcené s’incarne cependant dans des figures rares. Tel celui qui nous parle debout sur la grève d’Antipodia, parcelle antarctique, « une île perdue, cernée de vagues puissantes, devant, derrière, partout », François Lejodic, mécanicien et amoureux déçu. Depuis il fait fonction de vigie de la République tricolore sur cette miette granitique, poncée par la marée, abrasée par les vents, piquetée de chèvres voraces. Lui sert de compagnon et de supérieur un rejeton des Paulmier de Franville, famille amirale, diplomate en disgrâce qui vit l’endroit comme une Sainte-Hélène à la nudité vertigineuse : « En mon royaume vide, comptable des nuages, prince des nuées, je suis le négus du Grand Rien.» Chacun arbitre son quotidien à sa façon: songes érotiques et maintenance du matériel, rêves de pouvoir et taquineries érudites. Une revue d’inspection épicée d’une foulure au pied, la visite à une base météo, l’arrachage d’une molaire prennent stature de dates majeures. Puis le temps joue son rôle d’acide, attaque, délite, excite : la rêverie tourne à l’obsession, le songe exotique à la vision homicide, les tensions s’exacerbent, les violences surgissent entre Antipodiens, un délire épais que rien ne parvient à réduire.

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COHEN-GRILLET Philippe
Haut et court

Mon Dieu, un suicide familial, cela s’apprête comme un pique-nique, se peaufine comme un départ en vacances, on veille à tout, pratique et minutieux : aux cordes tout d’abord (solides, bien coulantes du nœud, montagnardes), à la lettre d’adieux, aux chaises Henri II que l’on repoussera, sèchement, du talon. Maintenant que la chose est faite, les corps découverts par les voisins, les papiers de presse (fautifs) sortis, il est temps de revenir à notre histoire, à nous, gens réputés ordinaires, que la mort a saisis pas à pas, puis vidés cul sec. Et c’est moi, le fils, qui conte l’histoire. Une histoire d’une « banalité rassurante » où tout se joue entre l’hypermarché où je végète en rêvant de Caroline et de sa Banque alimentaire, mon père et son usine, ma sœur peste et son auto-école, ma mère et son four et son foyer. Une histoire d’une linéarité à ce point morne que les doctes gendarmes, avec la voisine, la mère Bin, pataugent dans leur enquête, furètent, tâtonnent. Car tout est là : comment identifier le mal sourd, l’acide lent, qui ronge et délite, comment reconstituer la lente avancée de la mort. L’angoisse ne laisse pas d’empreinte, la nausée, des marques au sol. Avec un sens fort de l’humour noir, virtuose en cocasserie macabre, Cohen-Grillet romance ce fait divers tout ce qu’il y a d’authentique et invente une comédie noire grinçante comme une porte de cimetière. Ne riez pas, c’est arrivé près de chez vous !

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COUSSE Raymond
L'envers vaut l'endroit

Raymond Cousse était cet as de la vindicte qui maniait le jambon comme d'autres la mâchoire d'âne. Soumis aux malignes nécessités de « tourner » ses pièces, il est largué sur le Québec : drame ! Adieu Belle Province, bonjour Australie, où la faune s'avère plus comestible, en tout cas mieux assaisonnée par le paysage et où scintille le minois de quelques comédiennes et surtout cette merveille de sagesse et de délicatesse qu'est un koala mastiquant placidement. Afrique arrive ! Ou Cousse passe de l'invective à l'atterrement : misère, détresse. On patauge dans un sordide luxuriant que Cousse tempère avec les moyens du bord en prenant sous son aile une jeune tapineuse. Mais tous les bons sentiments ont une fin et revoici la rue de Rennes. Sans commentaire. Une causerie avec Cousse clot l'ensemble. Extrayons-en ceci : « L'humanité n'a trouvé à ce jour sa raison d'être que dans le meurtre. Elle ne s'accomplira que dans sa propre destruction. »

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COUSSE Raymond
La Découverte de l'Afrique

plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1998 in L'Envers vaut l'endroit augmenté de Vive le Québec libre!, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé

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COUSSE Raymond
L'envers vaut l'endroit

Plaquette in-16 br., édition originale de ce texte republié en 1998 et augmenté de La Découverte de l'Afrique et de Vive le Québec libre!, 1 des 33 exemplaires numérotés à la main ou hors commerce (selon disponibilité), sur vergé (seul grand papier), non coupé

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COUTURIER Hélène
Il était combien de fois

Tiraillée entre la culpabilité de l’infidélité et la monotonie de la fidélité, Mathilde a toujours beaucoup menti. Aussi, quand son compagnon lui demande combien de fois elle l’a trompé, elle continue de mentir. Mais la question a jeté un gros froid et après un brutal et sarcastique règlement de comptes façon radiographie du couple, son compagnon la quitte. Elle pourrait s’effondrer. Elle devrait. Mais elle décide – histoire de ne pas ressembler à une femme fraîchement larguée – de sortir dans la ville. Mathilde a toujours aimé les nuits barcelonaises et les bars et la fête et elle pense que cinquante ans est l’âge où tout est permis. À travers une succession de rencontres curieuses oscillant entre tragédie et comédie (un dealeur pakistanais, un rasta au crâne rasé et un Israélien altermondialiste) se dessinent deux portraits, celui d’une femme qui veut continuer de rester propriétaire de ses envies et celui d’une ville qui la nuit venue se mue en un vaste terrain de jeux pour adultes. Entre conte et mécomptes, vertiges et marivaudage, Hélène Couturier nous livre, via la fièvre de ce monologue sauvage aussi drôle que grave, une vue en coupe de nos amours contemporaines.  

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CUBEL-ULLUARTE
Descabello

Certains entrent en littérature en sonnant posément une fois, deux fois, trois fois à la grande porte, d’autres en cassant les vitres, certains par le soupirail ; en bon cangacero de la plume ou gaucho de l’écritoire, Cubel-Ulluarte, retour de l’ouragan, pour son premier délit d’écriture, fracasse la lourde et charge le casier : une rafale de trois novellas – ou longues nouvelles –, aux rythmes artériels, à l’écriture peignée au fer rouge et aux figures délinquantes. Premier cas : Bartholomé. Il file sur les routes espagnoles à tombeau ouvert, le sien. C’est le fils secret, l’éperdu rejeton de James Dean et de la Madre d’Avila. Il porte cilice et vit d’un amour mystique pour Maria, son ciel, sa nuit, son Carmel. Retour au début du XXe siècle au Chili où deux jeunes femmes, Clara et Mayra, chiliennes les deux, de classe et d’ethnie différentes, vont être lancées dans un périple échevelé et violent au dénouement insensé. Même époque mais en Argentine avec Sebastián Hortelano, « le plus misanthrope des gauchos solitaires de toutes les pampas », ou la rédemption d’une âme de plomb par une fille de bordel. Trois longs récits, trois balafres, trois encoches à la crosse, trois nuits au poste, trois fusées en vrilles.

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