Redécouvertes




A.D.G.
J'ai déjà donné...

Ce livre-testament a été écrit en 1984 et terminé quelques mois avant la disparition de l’auteur en 2004. Avant la parade, revue de paquetage ! Alain Fournier (nom de guerre : A.D.G. ou encore Alain Camille ; 1947-2004) est au néo-polar français d’après 68 ce qu’on appelle dans un défilé militaire un homme de base, à savoir le premier, tout en haut à droite, sur lequel les autres marcheurs au pas règlent leur cadence. À droite, il l’a été, et ferme : à l’assaut en 68 dans les rangs royalistes tourangeaux contre la chienlit rouge, rédacteur à Minute et, pendant dix ans, militant caldoche en Nouvelle-Calédonie. Quant à la cadence, il a donné le rythme, en compagnie de son ami J.-P. Manchette (tout en haut à gauche), au polar français, revivifié par la gouaille célinienne et le vibrato hard-boiled, dans les années 70. Les autres, comme on dit sur le Tour, n’ont eu qu’à leur sucer la roue (et la sucent encore). Fruit des noces épiques de Bardamu et de Chandler, Machin, son héros d’origine russe, dont voici l’ultime tour de piste, aura eu neuf aventures. Maintenant musique ! Maître Delcroix (Paul), ex-para (mais est-on jamais ex dans ce type de famille ?) et son escouade de donzelles apprend la mort de Machin (né Djerbitskine) loin là-bas, en Nouvelle-Calédonie. Rendu sur place, il hérite d’un manuscrit laissé par le défunt. Titre de la liasse : J’ai déjà donné… Mise au point dévastatrice avec une droite extrême qui doublejoue en permanence avec les idées et la morale, mais surtout récit pure province, hautancouleur, miné de vannes couenneuses à souhait et hérissé de néologismes double-pot. On n’en dira pas plus, sauf que l’histoire passe en permanence d’une main à l’autre, celle de Machin qui rudanslébrancarde à celle de Delcroix qui notanmarge. Pour son dernier baroud, voici donc l’A.D.G. retrouvé, en roue libre et pitonnant à souhait de la fournaise. Plume au canon, on !

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A.D.G.
Papiers gommés

A.D.G. C’est comme on aime ou tel qu’on le souhaite : Auteur de Dommages Graves, Appliqué à Déconsidérer la Gauche, Avide De Gaudrioles, etc. Dont acte avec cette goûteuse rafale de chroniques qui nous parvient, posthume, signée par le grand homme et parue entre 1993 et 1996 dans Le Libre Journal de la France courtoise (sic, un pur bonheur). Alors prenez place, dégagez du temps (c’est copieux), nouez la serviette (ça tache), tenez bien les couverts (c’est charnu) et mangez lentement pour bien recracher les douilles (poil au...). Au fil de la dégustation, il vous sera causé des Fastes de la France socialiste, du pelvis de Balladur, du père croque-mort d’Ariel Gravement Dombasle, de la pollution de l’Everest, de la mise à mort des femmes girondes chez les Dowayo, de l’actualité fortéenne (et de ses variations), de Roger Hanin, etc. Las, notre homme avait l’encrier bastonnant et un goût marqué pour l’uppercut de plume. Alors pour éviter la rogne des lapidés et la hargne des compissés, on a blanchi le texte, servi caviardé de ses passages les plus dérapants. Question : pourquoi le caviar, qui est noir, sert-il à désigner la censure, qui laisse la page en blanc? Interrogation vialattienne (la grande houle qui porte ses pages) à laquelle aurait sûrement répondu cet Artiste en Dérapages Gondolants : entendez A.D.G.

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ASTRUC Marcel
Trois mois payés

Soyons francs, à la lettre « A », comme Astruc, c’est surtout « A », comme Alexandre, né en 1923, qu’on connaît et qu’on retient, le caméra-styliste incisif, inspirateur de la Nouvelle Vague, coupable d’avoir livré Maurice Ronet aux mains de l’Inquisition (Le Puits et le Pendule, d’après Edgar Poe, 1964), glorieux d’avoir levé haut Le Rideau cramoisi de Barbey d’Aurevilly (1953) ou éclairé la figure de Sartre (1976). On connaît moins son frère Alain (1924-2001), homme de théâtre, ses soeurs Marianne et Sabine, et pas du tout le père du quatuor, Marcel (1886-1979), journaliste et romancier. D’où l’intérêt de cette réédition signée Le Dilettante. C’est Jean José Marchand qui a déniché cette perle grise titrée Trois mois payés, publiée aux éditions du Tambourin en 1930 (c’est lui aussi qui, avec Barbara Pascarel, en signe la postface). Alors que la mère de toutes les crises, celle de 29, ravage la France, Marcel Astruc y taille lentement une petite tranche dans la vie fade et fiévreuse d’un garçon de bureau mis au chômage avec trois mois de salaire en poche. Petit pactole qui leste encore une vie désormais nette d’attache. Sans être mis à la rue, notre gagne-petit y passe pourtant ses heures et ses jours. Quêtant la bonne aventure avec des minois de passage, flairant la grosse affaire avec des malins sans lendemain, s’embarquant dans des plans maritaux qui prennent l’eau en un rien, notre « homme sans qualités », bien plus qu’en quête d’un boulot, est en veine de réalité. Sentant le réel le fuir, le monde lui échapper, il se frotte aux métiers qui tachent, terrassier, plombier, s’offre aux spectacles qui cognent, accidents, ou hasard qui grise, la Bourse. En vain : il ne se sent plus guère quelqu’un dans un monde qui le tolère de plus en plus vaguement. Tel quel, le portrait sans fard et sans fond d’un abonné absent. Stylo-caméra, déjà.

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BEAUMONT Germaine
Si je devais…

Ne cherchez plus ! C’est bien elle ! Germaine Beaumont, grande prêtresse de l’onde courte policière, fomentatrice, avec Pierre Billard, des inoxydables Maîtres du mystère et débitrice agréée, chez Plon, de policier ayant un nom et de la facture. Mais la Beaumont, ça n’est pas que ça, quelques millions d’assidus massés, à la veillée, autour de la grille du haut-parleur comme à l’entour d’un petit âtre grésillant. Il y a une vie hors micro et ce livre nous le rappelle. La Beaumont fut, avant guerre, une diva du billet preste, une virtuose tout en replis et griffures de la chronique incisive. Cette amie de Colette et collaboratrice des Nouvelles littéraires, eut, d’instinct, les qualités de cet art martial : sens du médaillon, style précis, dense et aérien, métaphore à bride courte et bien pesée et surtout un flair exquis pour débusquer les failles secrètes, les double fonds aurifères et les armoires à squelettes. Observons-la titiller nos penchants, nous parler décembre ou coquillage, chanter Dickens ou Zénaïde Fleuriot, évoquer l’ennui et les vacances. L’air de rien, avec un rythme badaud et comme en croquant une pomme verte, Germaine Beaumont observe le quotidien de près et comme n’y tenant pas. Flâneuse assidue, elle invente l’art des menus un rien insondables et du passagèrement décisif. Là où l’on ne voit goutte, elle discerne des perspectives, débusque des paysages, fait résonner des hantises. Bien avant Frank et Vialatte, nos modestes sortilèges mis à scintiller : Germaine Beaumont.

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BENCHLEY Robert
L'Expédition polaire à bicyclette

Le monde tournait, trop bien, trop vite. Dieu s’ennuyait, accoudé au bar. Il songea à un petit supplément de chaos, un grain de sucre pour gripper l’engrenage, un poil à gratter les âmes. Et Dieu créa Benchley : costaud, flémardeur éclairé, haïssant les enfants au point d’en avoir deux, alcoolique tardif, libertaire jusqu’à en être conservateur. Tel fut Benchley. Ah, j’oubliais : chroniqueur à Life, Collier’s, au New Yorker et à Vanity Fair et accessoirement le plus bel humoriste américain de son temps. Il sera question, dans le mince opuscule que Frédéric Brument a traduit pour Le Dilettante, notamment d’un « voyage au pôle nord en bicyclette » (marque Radley). L’expédition Benchley/Life étant censée faire pièce à Amundsen avec son dirigeable. La soixantaine de pages brûlantes d’héroïsme et d’imprévu redoutables va nous mener des bordures de trottoirs new-yorkaises à Mount Kisco. La plume passant de Benchley à son fils, on y suivra l’intrépide cohorte menacée par la perte d’un boulon, des querelles internes, des rencontres fructueuses. Tout finira, comme toujours chez Benchley, par un bon somme. Unissant leur voix à cette mémorable relation (et chef-d’œuvre d’humour polaire, j’entends à froid), suivront quelques considérations sur les porteurs de valises, l’art de l’observation participante et un bref traité touchant cet art suprême qu’est… la somnolence. Benchley ou l’art de dormir de rire.

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BENCHLEY Robert
Psychologie du pingouin

On n’a jamais rendez-vous avec Benchley. C’est lui qui s’impose, avec cette éloquence imparable du monsieur courtois qui vous entreprend sur un banc pour vous déballer le secret de l’univers emballé sur ses genoux, dans de l’aluminium. Sa chaussure de claquettes se glisse dans l’embrasure de votre sérieux : pas moyen de refermer. À coups de chroniques euphorisantes, de billets gondolants et de paradoxes à triple détente publiés dans Vanity Fair, Life ou le New Yorker, le docteur Benchley (1889-1945) a dopé à l’absurde l’Amérique de l’entre-deux-guerres, sortant des lapins du toaster, inventant le poil à gratte-ciel ou le gag élastique. Le trousseau de proses drolatiques que publie Le Dilettante nous entretient, avec le sérieux urgent du gagman authentique, de la question animale. Sont débattues entre autres questions nodales : le psychisme du pingouin, la mouche Tsk-Tsk, de la fréquentation des Sargasses par les anguilles, le hoquet et la vitamine F. Précieux ensemble que clôt un Le saviez-vous ? d’anthologie où nous sont révélées moult vérités, entre autres que « les œufs de poule communs sont obtenus par hypnose ». Benchley for President !

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BERNARD Marc
À l'attaque !

Marc Bernard, jeune Nîmois, débarque à Paris en 1923 où il travaille à la SNCF. Parallèlement, il poursuit en autodidacte son éducation littéraire. En 1928, Henri Barbusse lui confie la critique littéraire du nouvel hebdomadaire de gauche à vocation artistique, scientifique et sociale, Monde, qu’il vient de fonder. Marc Bernard s’y fait remarquer en livrant de courts essais, parfois intimes, souvent saignants : il n’est encore « personne » et se trouve d’autant plus libre. Monde, qui devient très vite l’antichambre du Groupe des Écrivains prolétariens de Poulaille dont il est l’un des acteurs majeurs, sera durant plus de quatre ans le moyen de porter ses convictions révolutionnaires qui s’écartent rapidement de l’orthodoxie communiste des années 30. Il y attaque les « écrivains bourgeois » (d’Aragon à Daudet), les « catholiques amers » (Mauriac), les « mièvres » (Jaloux, Thérive), ceux qui ont « renié leurs origines » (Giono), tout en exhortant les intellectuels à s’engager plus fermement (Guéhenno, Berl). Ce sont les débuts « fracassants » de cet écrivain que nous donnons à lire aujourd’hui.

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BIERCE Ambrose
Les Fables de Zambri

En matière d’absurde, de cynisme tranchant et d’humour à l’âcre noirceur, là où l’Irlande affiche Swift (avec ses recettes pour mitonner les enfants de pauvres), l’Allemagne et l’Autriche, Lichtenberg (le couteau sans lame auquel il manque le manche) et Karl Kraus, la France, les fantaisies macabres des « petits romantiques » tels Borel ou Rabbe, l’Amérique du Nord dégaine, plus encore que Mark Twain et O. Henry, Ambrose Bierce. Journaliste et auteur fantastique, digne inventeur du Biercing, posture littéraire consistant à générer chez les lecteurs un rire inquiet, voire angoissé, une terreur d’autant plus sourde qu’elle émane de petits objets littéraires d’apparence anodine : fables, petits contes, dits et anecdotes. Les proses de Bierce ne mènent nulle part, s’ensablent dans le non-sens, vous engouffrent dans un vide opaque et vous égarent dans des chambres sourdes où rien ne sert de crier, on vous fera mourir à point. Sa disparition mystérieuse, pendant la révolution mexicaine, à soixante et onze ans, donne une fin mythique à une carrière débutée, comme nous l’apprend l’érudit traducteur et préfacier Thierry Beauchamp, en 1868 au « Crieur public » de San Francisco. Bierce y devient vite célèbre par ses récits « drolatiques » de « faits divers sanglants ». Tenté par une carrière anglaise, installé à Londres, il y publie notamment, en 1872, la matière de ces cent trente cinq brèves Fables de Zambri inspirées d’Ésope, et des contes persans, mais d’un Ésope abreuvé d’Edgar Poe, désenchanté de toute religion et humanisme nigaud. Monde où un vol de colombes piège à mort un épervier, où les pierres parlent, où les renardes sacrifient leur petit, où les zèbres passent sur le gril, où les aérostiers en chute libre échangent des politesses avec les aigles. Un monde cocasse et désespérant, absurde comme cet affamé qui veut faire cuire une salamandre puis finit par l’assommer et la manger crue. Bienvenue chez Bierce ! Au pays de la roulette américaine où l’on se colle à la tempe un revolver sans canon auquel il manque la crosse.

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BLANCHARD Maurice
La Hauteur des murs

Appelons-la "tribu des nuques raides", c'est un groupe restreint, fait de prophètes maussades, de braqueurs de foudres, d'attentateurs à la pudeur de pensée. On y trouve tous les francs-tireurs, compagnons de route (et de déroute) du surréalisme, on y trouvera Artaud, Bataille, Mandiargues, d'autres encore. On y trouve le poète Maurice Blanchard (1890-1960), "chasseur d'aurore et d'aurochs", que réédite Le Dilettante. Socialement intégrable (il est selon les moments ouvrier, marin, aéronaute, ingénieur), entré en dissidence en 1929 - l'année de son premier recueil - et en Résistance en 1940, traducteur de Shakespeare, ami de Char, c'est un phare secret pour tous ceux qui voient la poésie comme un arme de poing. Ses poèmes (qui ont tous Rimbaud tatoués sur l'épaule) ont la beauté d'une affiche clandestine, attirent comme des plantes carnivores, claquent comme des drapeaux. S'y croisent maints blasons naturels, force blessures lyriques, des bouquets de vertiges. Blanchard a le masque de ceux qui crient mâchoires serrées, il laisse hurler sa plume, fait du lyrisme une arme par destination. À l'écoute, toute!

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BOST Pierre
Porte-Malheur

Mais si, faites un effort, Bost ! Aurenchébost ! Les scénaristes de Douce, La Traversée de Paris, L'Auberge rouge, les Castor et Pollux de la qualité française, lapidés de bouses sèches par la Nouvelle Vague et restaurés par Tavernier ( voir la  postface ) dans L'Horloger de Saint Paul. C'est de ce Bost-là qu'il s'agit ; pas son frère, Jacques Laurent, dit " le petit Bost ". Ce que nous réapprend François Ouellet dans la préface de Porte-Malheur, c'est que avant de s'occuper d'Amélie ou d'avoir le diable au corps, il fut dramaturge et romancier. Élève d'Alain, ami du romancier Emmanuel Robin, il entre en lettres à vingt et un ans sous l'invocation de Proust et publie, dans l'entre-deux-guerres, outre de nombreux chroniques littéraires et reportages, six romans et trois recueils de nouvelles. Il y plaide pour une littérature débarbouillée des juvéniles angoisses du moi et déprise des avant-gardismes chichiteux - maturité, ouverture sur l'autre - et le monde des réalités objectives - langue sèche et probe -. Classique disons le mot.  Publié en 1932 chez Gallimard, Porte-Malheur va selon : roman sec, social noir. L'histoire de Dupré, garagiste, qui travaille dur, monte sa boîte, fait confiance pour finir sous le cric de son numéro 2 Denis Levioux, piégé par la fille Lucie. Arrêté, ce dernier voit cependant Dupré passer l'éponge. Empêtré dans sa mansuétude, Dupré participe à l'acquittement de son second qu'il réengage illico. À mi-course du roman, c'est Levioux qui devient le héros, et cela pour une fin d'un noir de poix. James McCain à la française, Bost nous livre avec Porte-Malheur une version Paris popu, casquette en grande roue, du Facteur sonne toujours deux fois : bâtie sans faille, l'histoire file en ligne droite, sombre et cassante, comme une balle dans le canon. "Salauds de pauvres !" dirait certain.

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BOST Pierre
Un an dans un tiroir

Première publication chez Gallimard dans la collection Les Essais en 1945. Entre le 19 juin 1940 et le 30 juin 1941, Pierre Bost est sous clé en Allemagne orientale, à Königsberg, dans un stalag morne et méchant. Période nue, âpre, qu’adoucit néanmoins son statut de responsable à l’ « École » du camp ; position qui lui évite les kommandos de travailleurs quasi esclaves dont les patrons de PME locales usent et abusent. De ces douze mois, Bost nous donne une vision rêche et sèche, poncée de tout humanisme héroïque et de roublardises picaresques (plus proche du Bouquet de Calet que du Caporal épinglé de Perret) : un « sous-sol de la vie », « un vide [...] que chacun ne peut meubler qu’avec l’écho de sa propre voix ». En un an de camp, Bost voit la mue opérer : certitudes et apparat, tout tombe en peaux mortes. On devient laid, triste, sale. Pas de leçons, ni d’arrière-monde : « Le sordide n’est que sordide. » Angle mort de la vie où rien de vrai n’accroche, où l’artifice règne à plein. Reste, dans cet état de dégradé-dégradant, à s’observer, rouages au vent : croyances, convictions, certitudes, rêves. Les cogitations d’un demi-mort : « L’univers marche, et de son bon pas, sans plus m’entraîner avec lui. Je ne fais rien, je ne sais rien, je ne suis rien. » Une période nulle que ponctuent quelques trous : on enterre un camarade, un autre devient fou. S’en vient la quille, pour raison de santé. Le prisonnier Bost sort du tiroir et ce sera sans morale à l’histoire : « Notre expérience ne nous aura rien appris, ou pas grand’chose...le prisonnier qui a eu faim ne regardera pas d’un autre œil les soupes populaires, sinon pour se rappeler qu’il a eu faim, et se réjouir de n’avoir plus faim. » Fermez le ban.

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BOVE Emmanuel
Aftalion, Alexandre

"Parue en 1928 aux éditions émile-Paul frères et rééditée en 1986, cette nouvelle circonscrit le destin d'un homme et nous livre la note-clé de son univers : un monde gris, une vie chiche et un héros inapte à s'y engrener, car pur et seul. Miséreux émigrant balkanique monté à Paris via l'Italie, Alexandre Aftalion s'y marie, a un enfant. Sa femme est fortunée, un bonheur se dessine, bref. Car Aftalion joue ; Aftalion perd. Voilà les faits. Mais, d'Afatlion, que sait-on ? Car Aftalion existe peu. Ce Keaton lymphatique, à la gaucherie lunaire, ne se laisse pas fixer. Sur lui, rien ne mord. Les événements le portent ; il s'y adapte sans s'y fondre, homogène et plastique, lacunaire. Entre une femme ruinée et que ride le mépris et un fils qui le scrute avec une tendresse pathétique, Aftalion ouvre sur sa solitude deux grands yeux vides et purs, très durs."

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BOVE Emmanuel
La Mort de Dinah

"D'avoir candidement causé une rixe entre bourgeois frileux, d'avoir été couvée jusqu'au sang par une mère à l'angoissante solitude, d'avoir langui, confinée en un petit pavillon, de tout cela Dinah est morte, goutte à goutte, d'une douce implosion de sang et de fièvre. Dans ce court roman, publié en 1928, Emmanuel Bove retrace en amont la cause absurde de ce petit bout de mort, au carrefour de trois existences bafouées : l'ami déçu, frère trahi, architecte refoulé qui sangle ses mornes journées dans la routine minutée d'une austère vie d'entrepreneur ; la mère, fille ruinée d'un trop fantasque philanthrope anglais, digne quand même ; le proprio âpre au gain, cœur en dur. Reste Dinah, fillette translucide, sur qui la vie ne parvient pas à prendre et qui se laisse gagner, rose de fièvre, par le lierre d'une mort douce et suffocante."

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BRAU Jean-Louis
Le Singe appliqué

Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie » a dit un aviateur célèbre. Celle de Brau, Jean-Louis, dit aussi « le singe », rendue ces jours aux amoureux et aux curieux par le Dilettante, pourrait se signer comme un crime gratuit ou une toile de maître. Brau, de fait, vit à la baïonnette comme d’autres peignent au couteau : aplats criards et giclées franches, pas de repentirs et finitions au doigt. Il fallait bien ce pavé saignant pour nous faire le compte de ses plaisirs et de ses jours, les honneurs de sa bio non-dégradable. Bouclez ceinture car, en un demi-millier de pages sans faux col, vous allez passer de l’Indo, la vraie, l’unique (celle des tôles coloniales où le frifri des dames sert de godet à liqueur et celle du défourraillage en rizière), aux terrasses germanopratines, des dérades urbaines situationnistes (notre homme est d’Aubervilliers) aux premières de Cannes, de l’Algérie (plus pour longtemps) française à la Palestine en guerre. Et puis Brau, sa vie, il ne nous la débite pas en chapelet, marmottant et grain à grain, saucisse après saucisse, mais nous la sert en cocktail. Amis de toujours et copines d’un soir, tronches gothiques et figures du Gotha, arrêts comptoir et moments d’Histoire, Brau les passe au shaker, parlant de lui comme en rêve, revisionnant en accéléré, vidant le silo : averse de mots drus ou dialogues en pile, le tout truffé d’une érudition en roue libre (on y trouve même l’explorateur-faussaire Psalmanazar, c’est vous dire), propos d’ivrognes et tapisseries savantes. Pour des gens comme Brau, la planète taille trop court, l’histoire ne remplit pas l’assiette, il manquera toujours une bobine au film. Les brancards sont pour les ruades : « Je n’ai jamais pu aller quelque part sans ressentir l’horizon comme une source d’insatisfaction. Je ne peux pas voir une montagne sans rêver à ce qui est derrière, une mer sans vouloir absolument aller jusqu’à l’autre rivage. » On t’a compris, l’ami : vivons cul sec et marchons ferme. Vive le singe, sa vie est son œuvre !

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CAILLEUX Roland
Saint-Genès ou la vie brève

Roland Cailleux (1908-1980) est un des secrets les mieux gardés de la littérature française contemporaine ; Saint-Genès ou la vie brève paru chez Gallimard en 1943 et republié aujourd’hui par Le Dilettante augmenté d’un chapitre inédit et d’une préface de Michel Déon, en est sûrement l’accès privilégié. Entré en littérature à seize ans à la lecture de Proust, familier de Breton et Crevel, celui qui fut le médecin de Gide, l’intime de Martin du Gard, Blondin, Vialatte et Marcel Aymé, l’un des exécuteurs testamentaires de Roger Nimier et le visiteur, à Meudon, de son « collègue » Céline, n’a que peu publié: sept livres en quarante-deux années dont, après un silence de près d’un quart de siècle, son livre testament : À moi-même inconnu (Albin Michel, 1978). Autour de cette plume, rare à tout point de vue, de cet homme secret tenu « à l’écart de la gendelettrerie » (F. Nourissier),  s’était constituée une garde rapprochée d’amis qui, en 1985, dans un Avec Roland Cailleux paru au Mercure de France, lui témoignèrent une affection sans ambages: Narcejac, Jacques Laurent, Gracq, etc. De Saint-Genès ou la vie brève, ce dernier a pu écrire que « de chapitre en chapitre, tout le kaléidoscope des formes de l’expression littéraire... se déployait avec virtuosité sans que le contact – un bizarre contact senti avec ce que j’ai envie d’appeler la modestie du vrai – fût aboli ». Parfait cadrage d’une œuvre plus que singulière dont, quand on aura dit qu’elle « narre » la destinée d’un jeune poète, ses amitiés, ses amours tragiques, ses voyages, on aura peu délivré le contenu. Car la véritable héroïne du livre n’est pas Marie-Anne, l’égérie tôt disparue du héros, mais la forme. Une forme en mutation constante, en révolution permanente qui semble faire de l’ensemble une succession de premiers chapitres. Chaque moment y a l’élan vibrant d’un coup d’envoi. Livre qui réussit le prodige de peindre une histoire intime sans rien concéder à l’empâtement de la durée, passant sans prévenir d’un journal intime à un dialogue, d’une lettre à un fragment romanesque. « Je saute d’un problème à l’autre et je les pousse tous ensemble vers un but que je ne connais pas ; je les fais avancer en désordre comme des boules de croquet. Il n’y a rien que je connaisse vraiment, que je place où il convient.» Chaos savamment peaufiné d’une plume adepte du secret en pleine lumière : « Qui peut se vanter de connaître mon écriture ? Je n’en ai pas, j’en ai mille. Elle se couche et se crispe avec moi. Et sanglote et délire. » Saint-Genès, comédien et martyr de l’acte littéraire. Dont acte.

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CALET Henri
Un grand voyage

"C'est un Calet. Un petit Calet rond, dur et blessant. Un petit caillot de douleur veiné d'humour rosse et toxique. Un petit roman déposé par la houle des jours, où clapote à l'endroit des tripes une nausée douceâtre. Elle est là ; il fuit ; elle le colle et le suit. Paru chez Gallimard en 1952, ce Grand voyage narre le périple sur la rive Amérique d'un drille souple et tocard, Germain Vaugrigneuse. Amouraché, puis lâché, il joint une bande d'anars sans grand soir sur qui tomber ; suite à quoi il se lie à quelques âmes, putes aux petits pieds, gondolières de la Samar. Parmi un réel déteint comme un vieux décor, Germain louvoie, se cogne, mâchouille, n'avale rien. Un jour, tâte de la drogue, s'y plaît, s'y enlise… Là encore, à la longue, rien à étreindre. Mais Vaugrigneuse freine à l'avant-dernier chèque, s'arrache à sa palette de ratés imbibés d'héroïne, et rembarque."

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CALET Henri
Poussières de la route

Et voilà Calet qui s’en revient, par les soins du Dilettante et de Jean-Pierre Baril, avec sa petite voix, sa grenaille de mots comptés, tassés dans ses phrases courtes, son pas inlassable et son cœur lourd. Un Calet d’après-guerre, qui a vécu de débrouilles et d’opportunités et qui tente de refaire le point, de se faire de nouveau entendre en publiant ses textes dans toute presse accueillante, une presse aux noms proches de lui au point d’en tracer un portrait : Combat, La Rue, Action, La Femme, Bref. À l’image des vendeurs de cartes postales à la sauvette, Poussières de la route nous déroule une série de textes qu’unit le regard de Calet sur le monde, le regard goguenard et interdit, l’œil tout à la fois lucide et surpris du monsieur là par erreur et qui pourtant s’investit ; le fraternel passant déçu et amusé. Il nous parle de ses rêves de table en bois ou de Daladier, des vacances ou d’Herriot, de l’Opéra où l’on joue Rameau et de stock-car, de la mer et du souvenir. La France d’après-guerre vue par Calet, exaspérante de parlottes clinquantes mais touchante tel " un petit bal perdu ". Par chance, nous reste le Douanier Rousseau qui " rafraîchit le cœur " et Paris " qui tient chaud ".

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CALET Henri
Jeunesses

D’emblée, Calet, la jeunesse, ça n’est guère sa chose. L’écrivain qui scrute la vie comme on se cure un ongle, le passant qui semble avoir toujours eu quarante-trois ans, qui arme sa prose gris tendre de petites phrases sèches et percutantes, cet homme-là court après sa jeunesse « comme un chien après sa queue ». D’où, courant d’air frais, bouffée de verdeur, un goût soudain pour celle des autres. Fringale qui prend la forme d’une série d’enquêtes journalistiques commandée par Elle en 1954 et qu’aujourd’hui préface et annote Jean-Pierre Baril au Dilettante. Calet chez ces jeunes (en crise, dit-on), ceux du Paris de la guerre froide, c’est un peu Maigret au square. Une cure de jouvence et un exercice de curiosité et en même temps le spectacle d’un formidable écart de densité : babil contre désenchantement, mi-octobre face à début mars. Ces jeunes, Calet va les chiner dans tous les milieux, les convoque dans des lieux divers, bibliothèque, galerie d’art, librairie, café parfois (Le Flore), les questionne sur tout, leurs goûts et leurs amours, leurs projets et leurs familles. À l’époque de Brigitte et d’Angélique, découvrons donc Cathy, Thérèse, Marie ou François. De tout cela, de ces vies en boutons, Calet retirera un sentiment de frais bonheur, l’impression d’avoir remonté le temps. Une occasion de s’extraire de sa peau épaisse. Cela dit, «de moi, que pense-t-on ?»

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CALET Henri
Correspondance avec Raymond Guérin 1938-1955

Correspondance avec Raymond Guérin Auteurs de quelques livres cultes dont deux ou trois chefs-d’œuvre, tels Le Tout sur le tout ou Les Poulpes, Henri Calet (1904-1956) et Raymond Guérin (1905-1955) font partie de ces écrivains méconnus de leur vivant, puis relégués dans l’oubli, qui furent redécouverts avec passion au début des années quatre-vingt. Écrivains réfractaires, sulfureux et farouches, mais aussi hommes de lettres, plus qu’on ne l’imagine… Leur correspondance, rassemblée par Christiane Martin du Gard en 1961, comporte près de 150 lettres et cartes postales dont la plupart sont aujourd’hui conservées à la bibliothèque Jacques-Doucet. De 1938 à 1955, il est d’abord question des premières œuvres de l’un (La Belle Lurette, Le Mérinos), du livre en cours de l’autre (Quand vient la fin) ; entre Paris et Bordeaux, dans l’ombre de Jean Paulhan, une amitié se forme, épistolaire ; puis tout s’accélère : ce sont d’abord la guerre d’Espagne, les événements de Munich, la drôle de guerre qui défilent… Guérin est fait prisonnier (il restera plus de trois ans en Allemagne), Calet aussi (il parviendra à s’évader). Vient le temps des libérations : Guérin retrouve sa compagne, Sonia ; Calet quitte son exil provincial et démissionne de l’usine dont il était devenu directeur. Dans le Paris effervescent de l’après-guerre, les deux hommes se rencontrent à nouveau : vernissage de Jean Dubuffet, déjeuner avec Albert Camus. Livres, articles, revues, conférences, projets… Calet publie Le Bouquet, Les Murs de Fresnes, Le Tout sur le tout ; Guérin fait paraître Quand vient la fin, L’Apprenti et Parmi tant d’autres feux… Amitié au beau fixe, collaborations diverses, grands livres. Qui dit mieux ? Mais cette période laisse bientôt place à une série de drames. Séparations, maladies, deuils. Guérin, profondément marqué par sa captivité, ne pourra surmonter l’échec des Poulpes, paru en 1953. Il tombe gravement malade l’été suivant et meurt le 12 septembre 1955, à Bordeaux. Calet, très malade lui aussi, meurt à Vence le 14 juillet 1956, d’une crise cardiaque. Leur belle correspondance est terminée.

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CALET Henri
L'Italie à la paresseuse

Le voyage en Italie est un genre littéraire. Il nous a valu, de Montaigne à Larbaud, quelques jolies méditations sur les arts, les transports et la gastronomie. C’est conscient de cette tradition, et fort d’un malicieux désir de s’en démarquer qu’Henri Calet, en 1949, effectue le sien. D’emblée, il ne joue pas le jeu. Il enfile bien la Botte, ville après ville, mais, dès qu’approche l’instant élu des friandises culturelles, Calet fait mine de rien, regarde ailleurs, s’absente ; quitte à nous lire, ironique consolateur, des extraits du Baedeker. Car Henri Calet, il l’avoue, vise l’Italie « au-dessous de la peinture », se refusant à la via royale des sites et des musées, à son cortège de béatitudes convenues. L’opulence des richesses locales l’intimide, il s’en défie d’instinct et retourne à cette angoisse en pente douce, pudique et désolée, qui est le coeur même de son oeuvre. Mais que surviennent une suite de « petits faits vrais », maints détails savoureux, un rêve possible, alors Calet consent, sa fringale s’éveille et sa phrase pétille. Enthousiasme momentané ; Calet, au fond, reste insensible au paysage. Le seul vrai voyage serait de s’oublier un temps. Mais on se colle à la peau. Que ce soit pour Venise ou les Buttes-Chaumont, on ne part pas. Telle est la leçon.

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CALET Henri
Huit quartiers de roture

Henri Calet, on le sait, n’est pas un touriste de tout repos. Baguenaudeur caustique, adepte d’un tourisme désenchanté et d’une flânerie sans illusions, il ne se laisse pas faire par son sujet, menant la vie dure à ses villégiatures. La Suisse dite sublime et l’Italie réputée éternelle l’ont appris à leurs dépens. Avec ses Huit quartiers (urbains) de roture, petite randonnée intime et érudite au cœur historique des XIXe et XXe arrondissements de Paris, pièces ternes du puzzle parisien, Calet nous emmène là où sont ses racines : Mon père y est né, mon grand-père y est mort. J’y ai vécu. Et je viens d’en faire le tour. J’ai respiré son air et son parfum ; ses couleurs sont les miennes. Avec lui, on s’égare dans des rues infortunées, on pousse, à la recherche d’un vieux cimetière juif, des portes sans lendemain, on fouille la mémoire mortuaire des façades, on monte et on descend l’échelle du temps pour décrocher les souvenirs, les présences et les faits pendus au gibet de l’histoire : Non, rien ne porte à la joie ni au lyrisme. L’Histoire, elle-même, ne parle que de défaites, de saccages, de capitulations. Tel un enfant gâté de la catastrophe, Calet compte les vivants, hume le souvenir des morts, se retrouve et nous perd au cœur des quartiers de la Villette, du Père-Lachaise, de Ménilmontant et de Charonne pour un jeu de piste sans trésor et un pèlerinage aux sources de sa mémoire parisienne : Ville à part (…) sans Seine ni rivière, que les étrangers ne vont pas voir, où il n’y a rien à voir, ville sans palais ni cathédrales, sans monuments et presque sans souvenirs, ville sans parure, ville usinière, populacière, où l’on peut tout juste exister, dans le sens de ne pas mourir. Ces Huit quartiers de roture sont restés inédits. Objet d’une version radiophonique, Le Dilettante en propose des extraits dans un CD, l’occasion d’entendre notre cher Henri Calet, le tout savamment édité et présenté par Jean-Pierre Baril.

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CAUTRAT Pierre
Paris, porte à porte

« Frappez et l'on vous ouvrira », dit-on. Frappez longtemps et l'on vous entrouvrira peut-être, consignerait plutôt Cautrat. Mais lorsqu'on est démarcheur, l'ouverture de l'huis sollicitée n'est qu'un préalable : en celle du gousset réside l'essentiel, la porte ouverte à une mégère ponction de liquidités dans l'épaisseur du porte-monnaie. De marches en pas de porte, cette saga aujourd'hui rééditée présente une suite de portraits en pied, étrangement drôles. Tout l'art du démarcheur consiste à transmuer le plomb de l'inopportunité en l'or de la bonne aubaine.

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CHARRAS Pierre
Francis Bacon, le ring de la douleur

1971 ! Le Centre Pompidou, cette immense compression bariolée, accueille en ces entrelacs Francis Bacon, quelques centaines de toiles. Francis, un autre, le héros de Pierre Charras y va, innocent badaud, «puceau de l’horreur». Surviennent les toiles ! Coup au foie, sidération. La peinture de Bacon fait remonter la bile de la mémoire. Rien n’a été oublié depuis ce jour et c’est à une «lente radiographie de la stupeur» qu’il se livre, cliché après cliché, au grand déroulé des souvenirs : la viande pourfendue de la boucherie familiale, une jeune fille aux cannes comme il y a des Vierges à l’enfant, croisée dans une librairie, un idiot à la plage, danseuse en boîte, des cris d’animaux mordus à mort, des coups portés, le corps mort du père. Les souvenirs pendent comme bêtes aux crocs dans les abattoirs d’une mémoire enfin rouverte. Le «nuancier des douleurs» s’offre à nous, éventail de souffrances désormais épanouies. Francis Bacon, le ring de la douleur se joue actuellement au théâtre sous le titre Figure dans une mise en scène de Lukas Hemleb et avec Denis Lavant. 

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CHARRAS Pierre
Plop !

Comédien et traducteur, Pierre Charras a publié depuis 1982 une dizaine de premiers romans. Ce sont ses débuts qui reviennent aujourd’hui en librairie. On pourrait croire qu’il se sent un peu rajeuni par cet événement. Mais non ! Plop ! C’est le bruit d’une bouteille qu’on débouche. Ou celui de la dernière goutte qui s’en échappe. C’est aussi le bruit d’une vie qui s’arrête. C’est le sujet du livre : une vie qui s’arrête. Plop ! À l’époque, l’auteur se forçait à penser qu’il y aurait du possible après le vin. C’était une période héroïque. Une convalescence. Une fière affirmation, aussi. Une « Sober Pride », si on veut. Et puis, petit à petit, écrire est devenu une façon de rester ivre. Une brume, une gomme, un bon moyen d’avoir l’impression de ne pas être là. Une morphine. Et il est vrai qu’un intoxiqué ne renonce pas réellement à son vice, il change de produit. C’est ainsi que dans le cas qui nous intéresse, l’écriture s’est substituée au vin blanc. On a soif d’écrire, bien sûr. Mais surtout, on a soif. Et puis, on devient écrivain. On n’écrit plus pour se sauver ou pour remplir son verre, on écrit. Aujourd’hui, les livres ne sont plus des pansements pour Pierre Charras, ce sont des livres. Dès lors, on est en droit de s’interroger et on lui a posé la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » « Pourquoi pas ? » a-t-il répondu.

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CHAUVIRÉ Jacques
Fins de journées

Les livres de Jacques Chauviré – son premier roman, Partage de la soif (Gallimard), fut parrainé par Albert Camus – nous content de petites vies déclinantes, lentement bues par l'ennui, et que couve, jusqu'au dernier souffle, une mort qui en sera l'unique événement. Dans un style pur, livide, c'est la lente nécrose des cœurs que peint Chauviré. Fins de journées, deux nouvelles aux trames jumelles : deux couples qui vont se défaisant, puis, soudaines, qui les brisent, deux morts violentes.

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CHAUVIRÉ Jacques
Partage de la soif

Jacques Chauviré surveille cette vie qu'on a plantée en nous comme une perfusion, qui nous inonde d'une tristesse morne étoilée de plaisirs fugaces : « Partir le matin, revenir le soir : question d'habitude. » Desportes, le héros de Partage de la soif, est médecin d'usine. Il écrit. à ses côtés, Maud tente par à-coups de retendre une vie amollie. Et puis l'usine, les ouvriers de l'usine qu'il soigne et suit. Seul, il laisse se déliter son existence où Nathalie lentement se substitue à Maud. Les rares moments où Desportes sent réaffluer en lui l'énergie de la vie sont ceux du don, don de temps et de science urgente qu'il fait aux ouvriers. Ces instants passés le réengluent dans le fleuve lent d'un quotidien pesant. Un angle mort dont il aura inspecté confins et recoins.

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CHAUVIRÉ Jacques
Les Passants

Les Passants, ceux qui passent, qui passent au sens qu’avait passer dans l’ancienne France : mourir. Les Mourants, tel serait le vrai titre de ce roman de Jacques Chauviré. Il nous parle d’un monde où tout à l’air simple, calme et régulier. Un réel au flux constant. Un fleuve lent, trop calme, où inexorablement tout s’embourbe, s’enlise. La vie est un fleuve impossible à draguer qui avale tous ses navigants, semble nous dire Chauviré. Les mariniers de ce bras mort du fleuve de la vie sont un médecin, Desportes, qui lutte contre un mal être endémique ; Rivoire l’instituteur rongé par la mort certaine de sa mère ; de Vignolle, l’industriel masqué de sérénité. Ces êtres que Chauviré introduit dans son roman comme des patients dans un cabinet médical nous apparaissent comme emmitouflés d’angoisse ; certes ils se tiennent là, vivent au quotidien, mais un ver les travaille, un acide patient les ronge et qui les laissera démantelés. Un roman que l’on suit comme un corbillard, dans un petit matin gris perle, doux et venteux ; un roman sur ce qu’Henri Michaux nommait « la vieille sangle », la vie ici-bas.

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CHAUVIRÉ Jacques
Passage des émigrants

Ils sont deux, les Montagard, lui et elle, Maria et Joseph. Cultivateurs, campagnards. Deux êtres à l’image des héros de Chauviré : en bout de quai, lorgnés par le déclin, filés par la mort. Un jour les voilà aiguillés par leur fils vers une maison de tout repos que flanque comme son ombre un hospice sinistre. Ils s’insèrent dans la mécanique journalière du lieu, parmi les binettes macabres ou les faciès ternes, les sédentaires et les vadrouilleurs. Joseph s’enlise dans l’ennui ; Maria babille. Le temps passe lentement, entre fausses joies et petites déconvenues, maladies et décès. Le fils est loin. Pour échapper à cette lie du temps, Joseph reprend du service, travaille au jardin, à l’atelier. La maladie et la mort de Maria achèveront de désorienter Joseph, errant entre la maison retrouvée, la résidence de nouveau, puis la fosse finale de l’hospice. Un ballet au ralenti où les morts servent de béquilles aux vivants, où l’ennui cimente les jours. Une danse macabre réglée par le docteur Desportes, un «passionné» de la vieillesse. Une fois encore, Chauviré scrute au plus près le naufrage modeste de deux êtres anodins, tenacement accrochés à la vie mais peu à peu absorbés par «la lente désincarnation des êtres.

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CHEVALLIER Gabriel
La Peur

Gabriel Chevallier ! J'entends déjà les commentaires : Ah ! oui !  "Clochemerle", 1934, pimpante caleconnade cantonale à base de cornards joviaux et de crus de pays. Succès mondial, un régal ! Certes, mon bon, mais c'est sauter une étape, moins affriolante : 1930, "la Peur". Enrôlé en 1914, revenu à l'air libre en 1919, seconde classe, Chevallier a lampé la Grande Guerre jusqu'à la dernière goutte de "vase sanglante" collée au fond du quart. Il en a tout vu, tout connu, tout subi. Au pied de la colonne "pertes", il a tiré ce trait : "La Peur" et donne sa conclusion :  la peur décompose mieux que la mort. Pourrir de peur. Et pourtant, le contact des cadavres, Chevallier en a fait son quotidien : en tas, en piles, connus ou inconnus, pourris, en pièces, assis, enterrés. Mais ceux qui sont bien morts, "les épis mûrs et les blés moissonnés", vont leur destin : épaissir la glaise, gaver les vers. Ceux qui restent ont affaire à cette grande soeur étouffante : la trouille.  Présente à chaque instants, durant la marche, en tranchée, en rêve, à la gamelle. La peur vous vide, vous berce à la folie. Tel le fringant médecin Charlet, siphonné par la terreur de monter au Front et qui végète dans un hôpital de l'arrière, vide - pot pour mutilés caustiques, rebaptisé "caca". Loin du feu, du sang ou de la boue, la guerre a une plus simple expression à laquelle tout se réduit : la peur.  La peur, notre mère.

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CHEVALLIER Gabriel
Mascarade

Mascarade nous dit le titre, certes, mais d’autres, tout aussi bien, auraient pu faire l’affaire : Jeux de massacres , Foire aux monstres , etc. En 1948, dix-huit ans après La Peur (1930, rééd. Le Dilettante), grandioses mémoires d’un lignard macéré au jus de trouille, quatorze ans après Clochemerle (1934), apologie provinciale du gosier pentu, du coup de rein jovial et de la ruade charcutière, Gabriel Chevallier remet les couverts avec minutie et voracité, le temps de quelques portraits-charge haut en couleur. Alors, roulez bolides : ouvre le bal le colonel Crapouillot , un dur des durs de la (supposée) der des ders, qui « veut des morts » pour faire sérieux et dont les lignards, à grand renfort de ruses et de confraternités combattantes, arrivent à esquiver les dérives homicides ; lui suce la roue Tante Zoé  dite « la Girafe », vieille fille pétomane ; s’invite ensuite au bal Ernest Mourier, petit homme gris, as de l’homicide domestique pour être, en fin de bail, cueilli par la folie et le babil caquetant d’un perroquet mâle ; complète le cortège J.-M. Dubois, placier en cirage d’un noir égal à celui du marché où il finit par s’épanouir et ... mourir ; clôt la marche un vieux, dit « le vieux », crispé sur son or. Voilà l’ensemble ! Je vous l’emballe ? Cela s’appelle Mascarade, aurait pu s’appeler aussi Tombons les masques !  ou Ecce Homo : l’homme dans tous ses états. Et puis, comme dit l’auteur : « La vie n’est pas une rêverie, on ne s’en tire pas en jouant de la guitare. » ça, on avait compris. Chevallier for ever.

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CHORON Professeur
Tout s'éclaire !

À la lettre "C", le tout-venant des dictionnaires vous soumet "con", "cartouche", "cadavre" et "crétin". Les pensées lumineuses du professeur Choron se révèlent un dictionnaire à penser dans les coins, un abécédaire à rebours, de ceux qu'on se ceinture autour du ventre comme une cartouchière de dynamite pour atomiser le tout-devant de la nigauderie hostile, pour pulvériser les gonfaloniers du pense-petit, les débitants en prêt-à-gerber du paillassonnage intellectuel. Bref, ces pensées sont des cartouches à crever les cons, à encadavrer le gotha du crétinisme. « Un livre utile. » On y apprend au fil des pages, moult choses de bonne venue. Au "Z" d'entrée que la zoophilie est un noble art ; "Y" venant, que l'absence d'yeux est un drame car elle empêche de devenir chauffeur de bus ; à "V" comme viagra, que Maurice Papon aime les souris ; "U" vous enseigne que les appauvris sont nocifs surtout sous forme d'uranihomme cancéreux ; "M" permet de fonder le concept fort de tueur sans frontières pour aérer une planète surpeuplée ; "N" comme Noël, nous vaut un poème (évocation de la fête dindophage et sapinocide). Suivent "Hitler", l'"Histoire" et la "galère", la "fellation" (une entrée forte de cette sentence à jamais frontalement gravée dans nos mémoires : "la quintessence de l'amour, c'est de se faire sucer par une bouche édentée"). "D" voit réapparaître le mot dipsomane jadis intronisé au Dilettante par Éric Holder. Concluons par les "Chrétiens" dont il nous est signalé que ceux dits "de gauche" sont des goinfres car désireux d'un paradis au ciel ET sur la terre. Un comble ! Un livre en forme de fiasque : à chaque coup de bleu ou trou de vase, une lampée de Choron et hardi les braves !

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CIANTAR Maurice
Étrangers dans la ville

Tout allait bien. Perdu dans la mer de velours vert d'un tapis de jeu, Ciantar égrenait ses jetons ou édifiait des murets de plaques gagnées à la sueur de la roulette. Mais tout cesse, car le voilà amené à étayer d'un article le come-back d'une chanteuse d'opérette – Simone – de retour des States (Ciantar pige à Combat). C'est alors un pas de deux pour esseulée en mal d'épaule et caboteur érotique en veine d'amourachage durable. Rendez-vous est pris, au soir d'une première de Montand. Deuxième station : un déjeuner chez elle. Amour fait, risque pris, le beau Maurice se retrouve à marcher, seul, dans la nuit. – Postface de Jean-Paul Louis.

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COUSSE Raymond
L'envers vaut l'endroit

Raymond Cousse était cet as de la vindicte qui maniait le jambon comme d'autres la mâchoire d'âne. Soumis aux malignes nécessités de « tourner » ses pièces, il est largué sur le Québec : drame ! Adieu Belle Province, bonjour Australie, où la faune s'avère plus comestible, en tout cas mieux assaisonnée par le paysage et où scintille le minois de quelques comédiennes et surtout cette merveille de sagesse et de délicatesse qu'est un koala mastiquant placidement. Afrique arrive ! Ou Cousse passe de l'invective à l'atterrement : misère, détresse. On patauge dans un sordide luxuriant que Cousse tempère avec les moyens du bord en prenant sous son aile une jeune tapineuse. Mais tous les bons sentiments ont une fin et revoici la rue de Rennes. Sans commentaire. Une causerie avec Cousse clot l'ensemble. Extrayons-en ceci : « L'humanité n'a trouvé à ce jour sa raison d'être que dans le meurtre. Elle ne s'accomplira que dans sa propre destruction. »

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DABIT Eugène
Ville lumière

Ville lumière ? Voire. Treize textes, publiés en revue entre 1931 et 1935, suffisent à Eugène Dabit pour démaquiller Paris de sa frime scintillante. Se défiant du « popu » et de sa bimbeloterie canaille, il donne à voir, simplement, quelques épicentres discrets du malheur social : l'Hôtel du Nord, les couloirs du métro, l'hospice d'Ivry, dans ces textes posthumes où « la vie à nu » s'affirme comme la seule exigence et la seule honnêteté.

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DOUNOVETZ Serge
Odyssée Odessa

Rembobinez, vous êtes cernés ! Dounovetz Serge alias Chefdeville, bien connu de nos services (de presse), voir l’épisode précédent (Je me voyais déjà..., éd. Le Dilettante) : un dur du cuir adonné à toutes formes d’aventures en roue libre : machiniste un jour, chauffeur de stars le surlendemain, dissident de la plume en résidence, coach à risque d’écrivain imbibé, et surtout, surtout, polardier dans l’âme. La résurrection bien attendue d’un de ses hauts faits de plume : Odyssée Odessa. Signalons tout de suite que l’opus ne fait pas dans le light et le mi-cuit, qu’odyssée il y aura, mais qu’à Odessa on n’ira pas. Polar servi dans sa graisse avec, un œil à l’affiche, Kléber truand madré et TV Killer chevronné, Eva, sa gueule, coiffeuse, Bérengère, aide shampouineuse « aux cuisses douces comme des pierres de talc », le beau Youri, ukrainien, et Hadji, comparse. Barricade d’en face : le commissaire Mérou et Leprince, flic black, et un nain à face de pitbull. Au fil d’une intrigue trépidante comme une machine à pop-corn, bouteilles de s’aligner, dames de s’écarteler, mort de s’empiler. La caïra des banlieues venant se joindre à la ronde, ainsi que quelques fronts bas de l’Algérie française. Une histoire sans foi ni loi, un concerto pour K7 vidéo bien gênante, dépassements de vitesse et défouraillage au quotidien, une course en sac où on la joue tête-bêche, poker menteur et la main sur le colt. Bilan : un Dounovetz beau comme la rencontre impromptue sur un capot de R8 Gordini d’un sécateur et d’une main courante, d’un juke-box Wurlitzer et du Dies iræ. Bouclez ceinture, et roulez jeunesse !

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FORTON Jean
L'Enfant roi

"Ils sont trois, que soudent le dégoût, l'attachement et la routine. Daniel ; sa Maman, qui le berce jusqu'au vomissement ; à l'écart, le père tente gauchement d'arracher son fils au papier de soie poisseux des caresses maternelles. Prisonnier d'un château de sable mouvant, Daniel tente de s'éjecter en peignant. Las ! Maman veille et dicte les sujets au petit peintre. Que Daniel importe dans ce bocal clos quelque azuré minois : Maman l'éjecte, sèchement. Le corps de Daniel est une toile vide, n'était cette tache : être né de maman, non rêvé par elle, mais extirpé d'elle, mal démoulé."

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FORTON Jean
Les Sables mouvants

Lui, c'est Dad, Daddy, l'exquis pater familias profilé pour la tendresse et l'autorité, drivant sans effort une famille lourde d'une épouse, d'un fils et d'une fille. Le jour, il virevolte dans l'espace de sa pharmacie où s'affaire avec célérité sa compétente préparatrice, Henriette, dans laquelle il aime s'enchâsser fugacement. Confit dans un petit bonheur moelleux et préservé, il égrène sa petite vie de vivant, réglée comme une pendule. Tout cela aurait pu durer, durer… mais vient l'angoisse qui serpente dans cette petite plénitude, les sables mouvants boivent et dissolvent tout, digèrent et tuent ceux qui s'égarent, des sables au lent appétit de boa.

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FORTON Jean
La vraie vie est ailleurs

Ne pas s’y fier, surtout ! Sous son aspect discret d’auteur provincial, marié et père de famille, son apparence lisse de libraire bordelais spécialisé dans les ouvrages de droit, le romancier Jean Forton (1930-1982) tire un plaisir patient, une joie sourde, à nous mener dans des zones d’enlisement, à nous perdre au cœur d’espaces de souffrances rentrées, acide rongeur qui affleure dans certains titres de ces huit romans qu’il publia chez Gallimard entre 1954 et 1966. Quelque chose d’acéré et de morbide mine et lacère le monde de Forton, un mal que l’on retrouve dans ce roman inédit que publie le Dilettante : La vraie vie est ailleurs. La maxime rimbaldienne prend là des allures de credo cynique, d’espoir trahi. Ailleurs, certes, mais où ? Ailleurs qu’autour de la table familiale où soupent à heure fixe les Lajus, dont le fils, Augustin, est le héros narrateur ; ailleurs que chez les Juredieu, dont le fils aîné, grand drille bringueur et culbuteur de filles, est l’ami d’Augustin, mauvais ange et corsaire en chambre ; ailleurs que chez Bérenger et Cléo, oncle et tante d’Augustin, masques d’un carnaval sinistre, ailleurs que dans les bistrots banals où les deux adolescents racolent et picolent, ailleurs que dans les cinémas mués en baisoirs furtifs, ailleurs que dans les chambrettes d’occasion où se font les initiations amoureuses. Ailleurs que dans cette ville placide que secoue soudain la pétarade en chaîne de bombes artisanales. Sans doute un peu dans cet ancien wagon transformé en utopie garçonnière et dénommé Le Nautilus. Une vraie vie possible, un temps, dans la chambre de Vinca, l’amour-phare d’Augustin. Voici donc La vraie vie est ailleurs, roman d’apprentissage provincial et jeu de massacre sans concession où le désir de révolte s’écrase contre le quotidien, la pesanteur d’être comme moucheron sur la vitre. Alors, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! » (René Char)

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FORTON Jean
La Cendre aux yeux

La Cendre aux yeux, du Bordelais Jean Forton (1930-1982), fait figure, au sein des neuf romans que signa cette plume amère, avide de sonder où cela saigne et suppure, de bijou noir, de crime parfait. On est vite peu sérieux quand on n’a rien à faire. Alors on baguenaude, on se noie dans son nombril, on tient un journal, on empile, comme dessous de bock, des liaisons tous azimuts. Telle est la situation du héros de Forton : rentier trentenaire, vivant de puiser avec dédain dans la caisse de son frère négociant, de sortir la nuit, d’assister au tumulte amoureux de Nicolas et Anita, ses voisins de chambre, de se tâter sans fin entre bonheur moyen et petites infamies. Mais disperser son énergie à jouer les toupies qui, bien que frôlant souvent le bord de la table, se cognent à tout sans aller nulle part, cela n’a qu’un temps. Notre homme se cherche une prise. Il trouve une proie : Isabelle, seize ans, digne petite bourgeoise, s’ennuyant et bien nattée, qu’il entreprend de séduire. Déployant alors à l’entour de la belle une danse de faune triste et assidue, il parvient à ses fins, fait d’Isabelle une amante compétente et amoureuse. Sans angoisse de la grâce ni souci du péché, un mélange de libertinage amer et de frilosité goguenarde. Tel est ce héros qui aurait choisi La Rochefoucauld plutôt que Pascal. Il fallait oser. Forton l’a fait. P.-S. : Dans sa postface, Catherine Rabier-Darnaudet étudie la réception de ce livre paru pour la première fois en 1957 aux éditions Gallimard.

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FRAIGNEAU André
En bonne compagnie

Jouissant pleinement d’être « en bonne compagnie », André Fraigneau invente sous nos yeux un nouveau temps grammatical : le passé présent, dit encore le « présent du subjectif ». Il fait de la mémoire un sport d’équipe, une aventure commune qui incarne tout un art de renouer, de revivre : il faut être deux pour se souvenir. Loin de la remembrance pesante, il s’agit de reviviscence : pas de sonnerie aux morts, mais l’indomptable jazz-band du souvenir ou le crépitement d’épinette des petits moments élus revenus gratter à la vitre. Les morts jaillissent sous nos yeux comme foulards hors de la manche ; la présence des vivants se concentre. Voici Anna de Noailles, loquace et crépusculaire, Christian Bérard, bordéliquement chimérique, Brasillach pour le bras dessus, bras dessous de toute une vie, Dior célébrant la messe pontificale d’une nouvelle collection, Cocteau-ci, Cocteau-là, Morand for ever, Radiguet radieux, Nimier. D’ondoyants croquis d’un seul trait que croise une visite aux mannes mexicaines de D.H. Lawrence ou à l’atelier d’Henri Sauguet. Fraigneau ne monte pas en chaire, ni ne polit sa boule de cristal, « abstracteur de quintessence » ; il se contente de fermer les yeux et de laisser monter vers lui le passé comme un parfum. Pas d’absence, rien que d’invisibles présences traduites par le clavecin d’un style tout à tour sec et foisonnant.

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FRANK Bernard
Grognards & Hussards

"Grognards & Hussards appartient à la mythologie littéraire. Alors que Sartre semble indémodable, et que les intellectuels s'engagent – tout au moins s'interrogent –, trois drôles de pistolets (Nimier, Laurent, Blondin) viennent réveiller une droite littéraire mortifiée par ses tocades vichyssoises. Voilà pour les Hussards. La riposte s'organise en la personne des mandarins de la critique, Kemp et Henriot. Ce sont les Grognards. Entre ces petits soldats et ces francs-tireurs, le ton monte ; Bernard Frank les renvoie dos à dos. À une trentaine d'années de distance, ce texte brille toujours par son acidité et son mordant." Reparution en 1989, édition augmentée de La Turquie.

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FRANK Bernard
Rêveries

"Parfois, on voit se poser sur ces petits perchoirs de fer blanc que sont les présentoirs de presse, un étrange oiseau noir-blanc-gris. La star, en couverture, y est nue, assise ou en mouvement ; pas d'agrafe et la taille d'une nappe. Il est dit Égoïste. Ce n'est pas une revue. Un promenoir plutôt, un lieu de retrouvailles, d'instants chics, un espace de souvenirs. L'album d'une famille qui ne se croise que rarement, de défilés en salons. Pas étonnant qu'on y tombe sur Bernard Frank dont les chroniques qu'il y a publiées font aujourd'hui la matière de ce volume, précédées de deux autres parues dans une revue météorite qui n'eût que deux numéros : Le Journal littéraire. Frank y parle de tout, donnant, avec son style indolent et coupant, l'impression d'écrire couché, croquant une pomme verte. Lire une chronique de Frank donne le sentiment de tomber sur un plomb de chasse en savourant une brioche. Fève de fer. Saveur et rosserie. Infatigable flemmard, Frank chronique son cœur (« cette pompe sans mordant », disait du sien Michaux), son passé amoureux, littéraire, ses amis. Il voit la vie en rosse, avec un nuage d'amertume et une grande rasade de saveur. Alors, rendez-vous au bar du Dilettante. Demandez un Frank. Cocktail maison."

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FRANK Bernard
Les Rues de ma vie

Bernard Frank, sa phrase ressemble à un chat, à ses chats, innombrable, fluide, étirée, émaillée de retour de griffes et de bonds bien calculés. Une phrase qui longe une vie, la sienne, comme un chemin de canal ou une route de corniche ; une vie qui tient en effet, selon les années, du halage ou du ski nautique. Les Rues de ma vie relève de l’exercice de mémoire (comme il y en eut d’admiration), du vide-greniers et de l’herbier. S’y croisent les présences familiales, chéries et intempérantes, des maîtres queux et les commodores de l’édition, Sagan et Fellini, quelques reines de la nuit et un vieillard qui saigne du nez. Des soixante ans d’une existence passée à flâner, goûter, écouter, croiser, écrire, il découle ce plan aux pliures cassantes, cet agenda illisible d’avoir trop macéré dans les eaux du souvenir, ce carnet d’adresses obsolète. Les rues y servent de repères, les demeures de balises, les arrondissements deviennent des îles pour naufragé urbain. Mais l’on sent vite que l’essentiel, chez cet hébergé professionnel, ce virtuose de la saveur et ce mélancolique, est ailleurs : c’est le cœur qui se souvient et la mémoire qui enregistre. Évoquer, c’est peut-être trahir les faits pour sauver l’émotion. Ne nous trompons pas d’adresse.

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FREUSTIÉ Jean
Les Collines de l'Est

Neuf nouvelles, neuf cas d’humanité sur lesquels se penche Jean Freustié, avec le sourire noir, l’amertume un peu sèche et la tristesse du médecin qu’il fut et qui «fait» une salle ou une cage d’escalier, lit après lit, patient après patient, souffrances après souffrances. Défilent sous nos yeux, ouverts et comme gisant là: les souvenirs faussement sardoniques d’un toubib militaire durant la déroute de 40, l’exhibition d’une solitaire dénichée hors de sa tanière ordurière, l’envoi d’un cliché qui décadre l’ordre d’une vie, les nuits blanches et sanglantes d’un urgentiste, les derniers instants d’un suicidé, ceux d’une vie d'aïeule. Entre «Désenchantement» et «L’Attrait du malheur», les stations détaillées d’une Passion sans Dieu ni rédemption. Rien que vies à bout de course, autour desquelles tournoie «l’aigle aveugle» de la mort, dont on guette l’attaque en piqué. C’est peut-être dans ce recueil de neuf nouvelles paru chez Grasset en 1967 que s’exprime le mieux le talent presque insaisissable de Jean Freustié. Nostalgie, tendresse, humour, émotion, gravité, moquerie, tout se mêle chez cet écrivain secret, un des rares romanciers qui sache être sincère sans tapage ni provocation.

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GADENNE Paul
La Rue profonde

"Gadenne écrivait comme un aveugle palpe les murs, assoiffé d'une porte, d'un trou, par où passer. La rue profonde, à peine une histoire, un fait divers intérieur, un désillusionnement sec. Perché sur la dunette d'une chambre d'hôtel exiguë, « je » est seul ; il s'exténue à l'usinage artisanal de vers jamais assez fourbis, durs et vrais. Il se penche sur la rue, y jette un œil comme on jette une pierre pour l'entendre sonner sur le sol qui tombe. C'est alors qu'Elle, l'« amie », vient se poser sur le rebord de sa chiche vie. Lui la nimbe, situe cette présence comme un repère, y accoude sa vie comme à une table de marbre. Jusqu'au jour où…"

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GÉBÉ
Reportages pas vraiment ratés

"Contre la bêtise, l'hébétude et l'habitude, voyez Gébé. Si vous sentez que votre mental s'ensable, que vos désirs s'empêtrent et que vos réflexes s'enraillent, voyez Gébé. « Voyez » comprendre « lisez ». Lisez, pour vous décalaminer les synapses, les reportages reliés en peau de moustique de Gébé le grand, dessinateur d'Hara-Kiri promu dans le périodique du même nom, et faute d'homme de base, grand reporter voué aux sujets brûlants, à l'actu en tout sauf en toc. Préparez-vous à le voir scrutant la Terre depuis une cabine téléphonique géo-orbitale, questionnant le gérant de l'Office parisien de récupération des pièces tombées à terre, s'auto-incarcérant chez lui pour vol de bicyclette, rôdant sur un futur lieu du crime (ou encore le lieu d'un futur crime), j'en passe faute de place et d'encore plus non-euclidiens. L'intéressant, avec Gébé, c'est qu'il nous montre que l'actualité est tout entière affaire de cuisson et d'invention. Pas besoin de la laisser venir à vous, c'est à vous de l'inventer. Le sujet brûlant se compose donc d'un sujet (de préférence anodin ou banal ou faussement excitant) et d'un rond chauffant (alias votre petit mental en fusion) ; en les posant l'un sur l'autre vous obtenez le grand reportage. L'aventure est au coin de votre crâne, il suffit de s'y tapir et de n'en pas bouger. Prendre de préférence le coin le plus en désordre, ou le plus lumineux. Tout est affaire de travestissement ou de mise en crise. Alors tout presse-purée est un satellite qui s'ignore et la chasse aux grands sujets se fait avec les meilleurs moyens du monde, j'ai nommé les moyens du bord."

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GIBEAU Yves
Allons z’enfants...

1952, souvenez-vous, c’était un temps faussement raisonnable, celui de la IV e merdoyante, de l’affaire Dominici et de l’emprunt Pinay, de la guerre d’Indochine et de Jeux interdits. Parut alors, cette année-là et chez Calmann-Lévy, un de nos plus vibrants vade-mecum de la mal-pensance et bréviaire de la désertion manifeste : Allons z’enfants..., roman de l’anar repéré Yves Gibeau, roman que les Français (que l’on sait parfois frondeurs et sans grand goût pour l’alignement) plébiscitèrent à la hauteur de trois cent mille exemplaires vendus. Un temps vraiment déraisonnable ! Pour ledit Gibeau, l’avenir pourtant s’annonçait clair, le ciel bleu et la route bien large : fils de militaire, papa le place, tout fier et derechef, aux Andelys, chez les enfants de troupe, fière caserne plantée à l’ombre du château Gaillard. La fête dure dix ans, aux Andelys succède Tulle. 1939, l’homme passe aux travaux pratiques avec une Seconde Guerre mondiale qui s’achève pour lui en camp de prisonniers. De tout ce carnaval sanglant, Yves Gibeau conservera un mépris teigneux et une haine viscérale de la chose militaire et de l’humanité galonnée, vision pacifiste qui passe tout entière dans cet Allons z’enfants... où le jeune Chalumot, fils de l’adjudant Chalumot, allume la chambrée et perturbe l’appel. La geste libertaire d’un gamin rétif à l’ordre et hostile à toute forme de militarisation des consciences. Un classique de l’insoumission à relire d’urgence, ouvert par une vrillante préface de Michel Dalloni, dont ce fut le premier achat conscient et risqué en librairie, et qui, d’un trait, dit la chose : « La liberté est un combat contre la connerie dont le prix est celui de la vie. » Et j’le prouve.

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GIRAUD Robert
Le Peuple des berges

Le Peuple des berges : c’est en effet un monde d’hébergés passagers, de moutons noirs sans berger ni pasteur, de mouflons à cinq pattes abonnés aux bas-côtés de la vie, à brouter l’herbe rare des talus, que nous invite à découvrir Robert Giraud. Parue en octobre 1956 dans Qui ? Détective, cette incursion dans l’inframonde des clochards parisiens, cette étrange parade de binettes hors norme et de destins brisés témoigne d’une période singulière de la vie de l’auteur, de 47 à 50, celle où, chômeur en rupture de province, gîtant dans la rue, il y fit provision d’amitiés singulières et d’expériences nocturnes. En sortirent le mythique Vin des rues (Denoël, 1955) et les textes qui composent Le Peuple des berges. Un peuple souterrain, anonyme, nocturne, qui fermente et scintille en familier dans les zones d’ombre de Paris, sur les quais ou sous l’arche des ponts, s’emploie à l’heure dans le brouhaha des Halles, s’ameute autour d’un chaudron de soupe offerte, prend la queue pour un quignon, se bat pour une bouche de chaleur, marche sans trêve. Bienvenue, donc, pour un petit viron avec l’Amiral, roi des clochards, Ralph, le pêcheur à la sauvette, le Chat, borgne haineux, virtuose dans le détroussage d’amoureux, Olga et Titine, « fleurs de Seine », Riton, expert en herbes et branchages, d’autres encore. La cloche, en argot, c’est le ciel : alors en route pour le pays des clochards célestes ! Le tout présenté par Olivier Bailly, notre giraudlâtre.

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GIRAUD Robert
Carrefour Buci

Robert Giraud met, depuis toujours, Paris en bouteille. Il éclaire cette scène jamais déserte : le comptoir des bistrots car le zinc est le sol de Paris, le vrai, sa roche-mère. Il affleure en ces lieux élus que sont bars et caboulots.

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GIRAUD Robert
Faune et flore argotiques

Flâneur méthodique, Robert Giraud peaufine son errance. Il passe Paris à gué, zinc après zinc, dans tous les sens. Par instants, dans le gris flux du propos courant, il entend scintiller l'eau d'un mot exquisément verdoyant. Des échantillons ? Pour la Faune, voici l'arche : l'abeille, l'ablette, l'anchois, l'âne, l'anguille… D'autres encore volent ou rampent, marchent ou sautent et renvoient au secret des dames, à l'ardeur des messieurs, aux manigances de tout le monde. Pour la Flore, c'est un herbier verbal : l'acajou, l'ail, l'amande, l'asperge, etc., de quoi s'entre-jardiner jusqu'au soir, et pour les mêmes raisons.

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GIRAUD Robert
Les Lumières du zinc

 Les Lumières du zinc : Pour un pas d’inconduite, emboîtons le gosier à Robert Giraud, lui sait. Maître es panamophilies, docteur biberonis causa, de tout lieu où l'on trinque, taste-bitume comme il n'en  est plus guère, il a, sa vie durant, caboté de rade en rade, le ballon de rouge n'étant pas captif, et vous a fignolé un parcours sur mesure.

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GIRAUD Robert
Paris, mon pote

Nom : Giraud, prénom : Robert (la maison accepte également Bob, avec le rond de serviette d’un « O » moelleux à souhait), profession : flâneur virtuose, flânocheur émérite, maître-rôdeur, promeneur comme on a l’œil bleu et le menton pointu. Une vie à laisser la trace de ses coudes sur tous les zincs panaméens, à empreindre le bitume de la sculpture de ses chausses. Grand du comptoir comme d’autres d’Espagne. Une rue parisienne où l’on ne croise pas Giraud n’est qu’une voie publique ; les zincs qu’il n’honore pas, de simples débits. Son œil fait tout, sa capacité à humer les ambiances, papiller l’arôme d’un comptoir, nous le livre tout fumant. Dont acte avec ces chroniques : on s’y heurte à Vincent Scotto ou Doisneau (le jumeau stellaire), on y serre les mains fragiles de Fréhel, on y croise des gitans en route pour inhumer en une sépulture secrète un parent conservé dans du sel, on écoute Jojo le Verdurier, on s’égare aux puces de Clignancourt (« cet Angkor de la brocante »), voilà Nénette faite au Mercurochrome, tant d’autres ... « Choses bues » jusqu’à la dernière goutte du terroir parisien dont cet ingénieux des Vins et Trottoir nous parle avec des finesses de braconnier. Laissez-vous prendre.

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GIRAUD Robert
La Petite Gamberge

Ils seront donc cinq ! Comme les jeudis de LA semaine ou les heures de la Marquise, cinq qui tiennent comme grains en grappe à leur poisseuse table de La Bonne Treille, une rade de la montagne Sainte-Geneviève, qui leur sert de rocher à moules, de quartier général et d’abreuvoir. Alors, j’énumère : lui, c’est Bouboule, le cogito de la bande, le cérébré du quintette, l’autre c’est la Tenaille, fringante jeunesse, voilà en trois la Douleur, camionneur, suit le Manchot, comme son ombre l’indique, on clôt avec Robert dit Robert. Un bel équipage qui fait honneur à l’établissement, des zigues affûtés, hauts en truandaille et madrés en diable. À l’issue d’un coup d’élite en bordure de Seine, de quoi se voir retraité, Robert se fait poisser, panique chez les messeigneurs-la-pince qui s’égaillent d’autant que Pierrot a marié une goualeuse et la Douleur joue les obligés du volant avec les gens des puces. Qui a fait quoi ? Qui doit payer ? Une histoire d’hommes, sombre à souhait, où il n’y a pas que les rues qui soient en pente. Paru chez Denoël l’année 1961, deuxième roman du Limougeaud Robert Giraud, cette Petite Gamberge vaut moins pour l’intrigue qui là sert d’espalier, que pour la flamboyante vigne vierge poétique qui se déploie dans le livre, un lierre de mots qui enserre au plus près le mystère de Paris ; avec Giraud, Paris se hume, se scrute, se savoure, se lampe à longs traits, lumières, parfums, cadences, silhouettes, tout fait brin dans cet herbier urbain proche des dérades d’un Yonnet, d’un Fargue ou d’un Calet. Alors, chaussez solide, le paysan de Paris a la foulée ample et la rêverie au long cours. Pour ceux qui ont besoin d’un guide, Olivier Bailly, impeccable préfacier, a fléché le parcours et sous-titré les plaques de rues, donc pas d’excuse !

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GUÉRIN Raymond
Humeurs

Revenu d'outre-barbelés, Guérin n'a que peu de goût pour le fricot littéraire. La littérature, pour lui, revient sans cesse à vider ce furoncle d'orgueil bête qu'est le mammifère humain : c'est l'art de la plaie à nu. Les cinq essais ici rassemblés vont dans ce (contre) sens. Il s'escrime d'abord contre Les chercheurs d'illusion. Puis vient le tour des nantis, de Maupassant notamment. Échappent au massacre Katherine Mansfield et Nathalie Sarraute. Pour finir, Guérin a un ami : Albert Camus. Pas celui de L'étranger, déjà lointain. Celui de L'été, une merde, dont, bon prince, il corrige la copie. L'homme est faillible : là est le mot de l'énigme, et la clef du roman, de tous les romans.

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GUÉRIN Raymond
Le Temps de la sottise

Des premiers temps de sa mobilisation en 1940 aux derniers jours de son incarcération en 1944, Raymond Guérin s’applique à tenir un volumineux journal. Neuf ans plus tard, en 1953, Les Poulpes paraît : noire giclée d’encre sur une conscience française promptement reblanchie. Le stalag tourne à la caque fétide où marinent des grimaces d’hommes réduits à leurs sobriquets, rivés à leurs besoins. On fait mine de rien. Conçue pour être retravaillée, la première partie de ce journal est restée inédite. La voici, concentrée en ses plus noirs extraits. Ces « crayonnés au bivouac » dressent la carte du Tendre de la déculottée militaire et du déshonneur national. Le lecteur randonne entre Kerling, Elzange, Valleroy : petits patelins de l’Est pris dans l’étau franco-allemand comme entre botte et pavé. Les troupiers déconfits maraudent comme des reîtres, s’empiffrent en flânant et finissent, gibier débusqué, sous le doigt pointé des stukas. Et Guérin est là, qui note tout, avec des pudeurs d’enfant outré, réticent et humilié. Plus de cinquante ans après, sans toilette de style ni polissage, revoici le mai, le triste mai 40 : le temps de la sottise et du soudard roi. Nouvelle édition 2003. – Avant-propos de Bruno Curatolo.

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HYVERNAUD Georges
La Peau et les os

Si la mémoire du déporté a cet air de corps brûlé où ne repousse rien, plaque surexposée que l'horreur a stérilisée, le mental captif, lui, est bien vivant, grosse poche grouillante d'anecdotes crasseuses, de gestes inavouables, de mots bêtes. La peau et les os est cette vision de l'humanité prisonnière, parue en 1948. Passé composé : c'est le temps du retour, on se resangle dans son quotidien-famille. Tourner en rond, vider enfin ses tripes, seul, dans de l'émail blanc et propre, après un si long trou d'ordure sans fond. Faire semblant, n'être plus qu'un semblant d'être, qui va se mécanisant à petites rafales. Au bout du compte, sentir qu'« il n'y a plus rien ». De la peau à peine. Et des os.

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HYVERNAUD Georges
Le Wagon à vaches

Malraux cinéaste voyait dans un camion hérissé de baïonnettes le symbole du siècle. Avec Hyvernaud, c'est un tout autre carrosse qui nous est réservé : le wagon à vaches. Les vaches, c'est nous, c'est l'homme, empêtré dans de petites lâchetés, et qui, lentement, s'enfonce dans la boue noire de sa salauderie originelle. D'ordinaire, la vache, elle paît paisible dans son pré vert. Le ruminant hyvernaldien, lui, est en rupture de pacage, mais à plein dans les fils électriques. Sorti à coups de trique de son sofa herbeux, il besogne son rafistolage. On est donc là, dans le wagon, sardines sans huile, tassés, guettant le filet d'air glacé, en route pour on ne sait où… À l'arrivée, ce sera le gros baiser d'un mandrin en plein front, la mort.

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HYVERNAUD Georges
Carnets d'oflag

Au camp, matriculé, quand le kg fatal enduit de sa peinture blanche la surface de la capote de prisonnier, que faire ? Attentif à nous laisser des médaillons cinglants et acerbes qui cisèlent la silhouette de ses codétenus et à la fois soucieux d'envisager la vie du troupeau dans son ensemble, le regard d'Hyvernaud passe du gros plan ravageur au plan large, et zoome en permanence de la trombine au baraquement. Il ne pourrait y avoir là que des croquis, des couleurs pittoresques et franchouillardes d'un vécu carcéral où l'héroïsme bravache s'allie à la débrouille pour la plus grande victoire de l'ingéniosité nationale. Certes non. Il y a l'œil Hyvernaud, un œil froid, tranchant et impitoyable, qui ne laisse de l'homme que l'homme.

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HYVERNAUD Georges
Lettre anonyme

D'Hyvernaud, on sait depuis longtemps les vocations : grand arracheur de cataplasmes devant l'Éternel, saleur de plaies et videur d'abcès. Guerrier secret contre tout, masques et maquillages. D'avoir vu l'humanité dans la piteuse nudité des camps, de l'avoir retrouvée dans le costume volé du vainqueur a déterminé chez lui une série de textes impitoyables : La Peau et les os, Le Wagon à vaches, tous réédités par Le Dilettante. Les textes offerts aujourd'hui fouillent une autre plaie : celle de la dénonciation anonyme. Et Hyvernaud de rôder avec une rage gourmande autour du dénonciateur : « L'anonyme est soigneux, studieux, rangé, douillet. » Au cœur de l'action, on trouvera Chabrelu. Très exactement l'idée qu'on se fait d'un Chabrelu : un lieu commun humain, gris pâle et monofonctionnel, fade et réglé. Une belle pâte à modeler la souffrance telle que la conçoit l'anonymographe. Le spectacle de la banalité rend méchant. « L'eau triste » donne l'envie de jeter des pierres. Dont acte. Joints à cette pièce de résistance (au sens historique du mot) quelques autres coups de scalpels viennent en rajouter, si besoin est, sur la seule certitude d'Hyvernaud : vivre déçoit.

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LAPORTE René
Hôtel de la solitude

Avoir la tête ailleurs, condition, dit-on, de toute poésie, mais fatale, parfois, aux poètes. Dont acte avec le Toulousain René Laporte (1905-1954), fauché par une voiture en plein Paris et que le Dilettante arrache aujourd’hui au «?charnier des recalés de l’histoire littéraire?», rééditant avec une préface de François Ouellet son Hôtel de la solitude paru chez Julliard en 1944. D’origine bourgeoise, il entre vite en poésie, ouvrant ses Cahiers libres aux surréalistes dès 1924, courant dont l’influence marque ses premiers romans?: Le Dîner chez Olga (1927), La Part du feu (1935). Haut fonctionnaire de l’information, Laporte, dans les années trente, révoque le pur jeu poétique pour politiser son œuvre littéraire, en faire un témoignage contre la crue montant des régimes totalitaires. En témoigne «?La Journée du 8?mars?», poème terrible sur la remilitarisation de la Rhénanie. Résistant actif (on lui a confié la surveillance de l’antenne pro-allemande de Radio Monte-Carlo), il fait de sa maison de la place du Barri, à Antibes, un pôle d’activités clandestines et de survie littéraire, y accueillant Breton, les Aragon, Ponge, Éluard, d’autres. «?Il n’y a pas d’oubliettes/au château du roi René?» écrira Jacques Prévert. C’est un écrivain en pleine phase de reconnaissance publique qui décède d’un traumatisme crânien le 1er?mars 1954. Écrit en 1942, Hôtel de la solitude nous entraîne dans le sillage de Jérôme Bourdaine, scintillant chevau-léger de l’après-guerre, qui élit comme ermitage pour sa rêverie un singulier hôtel de La Turbie, sur la Côte d’Azur. Monde sous cloche, asile hors du temps aux murs calligraphiés de versets coraniques, lieu mental gardé par un couple d’êtres bonasses et affairés, les Barca, heureux d’invoquer les ombres chamarrées, fantômes 1900 qui firent la gloire du lieu. Survient alors, au cœur de cet asile de jour pour cœur en vrille, une Nadja longue et fine répondant au nom de Mme?Zoya Sernitch, belle flanquée d’un époux cocasse aux tressautements de souris chauve. Idylle alors de s’ébaucher entre Jérôme et Zoya et ce parmi les ruines antiques qui ornent le lieu. Un ballet d’ombres lasses et de cœurs fringants qui s’évanouira au matin, romance sans lendemain. Entre trouble modianesque et griserie à la Mandiargues, chambre vous est donc retenue à ?l’Hôtel de la solitude,? calme assuré et vue sur les songes.

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LASCANO-TEGUI Vicomte de
Élégance des temps endormis

"Quid ? Emilio de Lascano-Tegui, baptisé vicomte par la fantaisie d'une dame, écrivain, journaliste, conservateur de musée, consul, copinant avec Apollinaire, Salmon, Pablo…, enterré le 14 avril 1966. Alors donc, quelle élégance pour ces temps endormis ? Sous ce titre (paru chez Fourcade le 1er avril 1930) qui fleure la poussière fade se dissimule une subtile machine à détraquer le temps, piège fatal où la durée se débat comme un tigre sous un filet. Voici donc quelques masques surgis crus de la nuit, inoubliés : Raymond, l'ex-curé, ci-devant cocher, champion au jeu de fouette-mémoire ; Osvald, tardif transsexuel ; Mme Salvadores, amie de l'impératrice Eugénie ; Moreau, l'étalon des bordels coloniaux… Pailletant le tout, quelques aphorismes à la gravité farcesque : « Le Moyen Âge, c'est l'enfance d'un orphelin », « La masturbation en a fini avec les demi-dieux »…"

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LEACOCK Stephen
L'Île de la tentation

Ecce Leacock ! Bien connu de nos services pour une prouesse majeure : faire rire dans sa loge, aux éclats et de façon inextinguible, Groucho Marx lui-même. Outre cela une fouille approfondie ne révèle rien de suspect (et c’est cela qui est suspect, très suspect !) : canadien anglais, spécialiste d’histoire et d’économie, fort grand lecteur et biographe de Dickens et Twain. Ce maître humoriste (comme il y a des maîtres espions ou des maîtres queux), cet agent infiltré des puissances de l’absurde excelle, comme le montrent les six nouvelles rassemblées là, à susciter pataquès, bourdes logiques, conflagrations burlesques, pastiches ravageurs. Qu’on en juge : une idylle de naufragés parachevée par un sauvetage en yacht, un affaissement sentimental que pallient les nombreux zéros d’un héritage providentiel, une possible fronde de la tribu des Wazoos fait chanceler le trône d’Angleterre, une romance tragique dans l’âpre décor écossais (en fait du Walter Scott avec un faux nez). On clôt le tout à l’aide d’un roman russe revu par Benny Hill et d’une love story troubadour. Et si la méthode vous manque, sachez que Leacock a conçu un discours de la méthode euphorique : Humour, sa théorie et sa technique (1935). Beau comme du Bergson, le pur malt en plus.

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LEACOCK Stephen
Le Plombier kidnappé

Cela s’appelle mettre ses pieds sur la table, la table familiale dignement servie lors de l’anniversaire de l’aïeul, s’épousseter les chausses avec la nappe d’autel de la messe littéraire ou pousser Victoria dans les orties. C’est selon. Ce punk hilare de Leacock jongle, plein d’une roborative malice, avec ces bijoux de famille que sont « les bonnes vieilles histoires », ces « Tales » inoxydables, codifiées des guêtres au pince-nez, modèle d’imprévision distinguée et délices du circuit fléché. Il vous ébouriffe tout cela et taille le caniche au sécateur, Harpo Marx avec une perruque de juge. C’est Holmes travesti en chien qui ouvre la marche, lui emboîte la pipe, une valse décalée de guéridons parapsychiques, une pochade vernienne à base de naufrage, le mystère de la chaudière éteinte, une histoire de la guerre de Sécession, un imputrescible récit de frissons et de manoir en T et affaires de familles. Beau comme la rencontre prévisible sur un green de Gladstone et King Kong.

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MAC ORLAN Pierre
La Danse macabre

"La vie, d'ordinaire, on croit la valser, gauchement ; mais l'on est si étroitement enlacé à sa mort qu'on croirait bien danser seul. Fatale lubie ! Car c'est elle, la maigre et funéraire taxi-girl, qui décide du rythme, impose le tempo et arrête l'instant d'être guidé hors piste. La danse macabre, publié en 1927 à 325 exemplaires, c'est vingt brefs crayonnés où se déploie l'éventail morbide. La mort est une boule de tango éclairée par la lune, une et éclatée, solitaire, colossale. Hilare, la foule du dancing – une clique de squelettes – tournoie sur fond d'extase, de volupté, de démence, d'amour et de gloire. Entrez dans la danse !"

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MAGNANE Georges
Les Hommes forts

Se détachant soudainement du peloton dense et opaque des méconnus littéraires, voici que Georges Magnane, roulant sous les couleurs de l’équipe Dilettante, amorce une belle échappée. Sera-t-il l’homme fort de cette étape ? On redécouvre là Les Hommes forts (Gallimard, 1942). Sans sucer la roue d’un pétainisme alors en cours, Magnane y réalise, à Marseille, Limoges ou Paris, au stade, sur un tapis de lutte ou l’aviron en main, une approche fervente et empathique de l’acte sportif : vertige de la mécanique corporelle, émulations athlétiques et goût du podium, ivresse de la victoire et dynamique du groupe. Mais ce qui fait la force romanesque de ces « hommes forts », c’est qu’ils ne le sont qu’apparemment. Organisé autour des figures tragiques de Quercy, le modèle insurpassable, et de Tania, la muse pathétique, le roman de Magnane fait du sport l’élan émergé de drames intérieurs qui finissent toujours par craqueler le masque du héros : « Tranquille, éternel et constant comme une allégorie, le masque affirmait : “Je suis Force Virile, Courage et Endurance.” Et il fallait se contenter de cette affirmation. Car si l’on cherchait au-delà, le doute s’éveillait... »

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MARTIN Yves
Retour contre soi

Yves Martin : une présence dense et minutieuse, celle d'un ogre dentellier. Rue Ordener, rue Frochot, cimetière Saint-Vincent : tout le XVIIIe arrondissement est là, où un minotaure mélancolique s'est taillé un labyrinthe à sa mesure. Il en enfile les passes les plus secrètes, ricoche à tous ses carrefours et apponte au zinc de ses bistrots avec la candeur attentive du poète. Yves Martin, ou les éblouissements d'un rôdeur, dont Retour contre soi permettra de pister les brisées toujours fraîches.

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MÉRINDOL Pierre
Fausse route

Mérindol, nom rêvé pour un village, ou pour un couteau de poche, l’un qu’on respire fleuri à souhait, l’autre, fidèle, à la main. En l’occurrence, notre Mérindol à nous, Pierre, né Gaston Didier, c’est un zigue de première, complice de Robert « Bob » Giraud, l’auteur du Vin des rues, l’Homère des rades, et Robert Doisneau, l’Orphée du Rolleiflex. Formé après-guerre, le trio triole à souhait quelques années puis s’explose, chacun prenant sa voie : Robert Doisneau devient Doisneau, Giraud reste Bob, se fondant dans son paysage intime, notant, zinc après zinc, les « choses bues » du Paris populaire. Pierre Mérindol, lui, nous apprend Philibert Humm dans sa goûteuse préface, après avoir bezotté pour le galeriste Pierre Loeb, rôdé à la Contrescarpe et poussé une dernière fois, sur scène, la grande Fréhel, s’exfiltre, gagnant Lyon où il se mue en localier au Progrès. De lui nous reste, paru en 1950 aux Éditions de Minuit, aujourd’hui réédité par Le Dilettante, Fausse route. L’histoire d’une paire de drôles, le conteur et son pote Édouard, qui se camionnent la France en tous sens. Ils héritent en cours de route de la Françoise, une drôlesse finaudement mélancolique qui devient leur part à deux, à la pause ou sur les cageots de légumes et finit par se mettre avec Édouard, ouvrant un bar de poche rue Mouffetard. Sortie de route prévisible, hélas, quand se joindra au trio le gars Jules, nigaud ardent et brouilleur de cartes. Sans pause pipi, ni arrêt buffet, au fil de ce road-book noirissime, les routiers de Mérindol taillent la route à la diable, bitume et toiles cirées, en tous sens, panneaux publicitaires succédant à de somptueuses apparitions de villes ou éclosions de campagnes. Le Ciel est aux violents, dit-on, l’enfer aux fous du volant, dont acte.

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NABE Marc-Édouard
Au régal des vermines

Le Dilettante a jugé nécessaire de rééditer à l’identique le premier livre, depuis longtemps épuisé, d’un auteur dit « scandaleux »… En effet, en 1985, avec Au régal des vermines, on assistait à la naissance d’un écrivain de 25 ans qui croyait en son verbe au point de l’imposer avec force : Marc-Édouard Nabe. Ce verbe charriait comme un torrent des cailloux qui, à l’époque, ont pu au passage heurter bien des sensibilités, mais indéniablement il était, et il reste, à contre-courant de tant de petits ruisseaux « rigolant » depuis dans le sens de la pensée tranquille… Aujourd’hui, vingt ans après, ce livre prophétique à bien des égards est à redécouvrir. Son ton d’incroyable liberté, son humour terrible et ses thèmes fondamentaux abordés sans ménagement parleront à coup sûr à une nouvelle génération. L’intérêt de cette « renaissance » sera également dans la lecture d’une copieuse préface à l’ouvrage intitulée Le Vingt-septième Livre. Il ne s’agit pas d’une analyse a posteriori, mais d’un état des lieux, écrit ici et maintenant, et où Nabe dresse le bilan de sa situation après 26 livres publiés. Un texte fort, triste et drôle, qui rend compte avec honnêteté de ce qu’est devenu l’auteur du « Régal », et avec lui une certaine idée de la littérature. Il met en parallèle son destin et celui de son ancien voisin, Michel Houellebecq : comment ce dernier a tout réussi, alors que lui, Nabe, a tout raté. Une façon de célébrer les parcours croisés d’un auteur, Marc-Édouard Nabe, et d’un éditeur, Dominique Gaultier, tous deux « nés » il y a vingt ans, et qui se retrouvent ici dans le culte de la littérature et de l’amitié.

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NIMIER Roger
La Nouvelle Année

"C'est une histoire de voiture : elle braque, elle recule, elle fonce ; c'est une histoire de jeune fille : elle s'appelle Anne, porte jupe plissée, cheveu batailleur, mignonne petite plaie au cœur ; c'est l'histoire d'un garçon, Roland. Il vit au jugé, véloce et tâtonnant. Anne morte, flics aux basques : escaliers, voiture, fuite. Puis commissariat, tabassage, évasion. Un conte de Noël exécuté par Roger Nimier, noir comme la terre qui durcit sous la neige. Une morale : Noël sent le sapin. Bonne année !"

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NIMIER Roger
Traité d’indifférence & La Nouvelle Année

Traité d’indifférence Courtes méditations sur la vie, les huit textes ont un arrière-goût de mort subite. Nimier s’y épluche de ses illusions, de ses mensonges salvateurs, hume la mort, flatte le vide comme un animal familier. Il ouvre le recueil sur un constat en forme de cul-de-sac ; suit un « beau travail d’écolier » sur la difficulté de « se connaître soi-même ». Hitler s’invite entre les pages, le temps d’un papotage acerbe. La Nouvelle Année C’est une histoire de voiture : elle braque, elle recule, elle fonce ; c’est une histoire de jeune fille : elle s’appelle Anne, porte jupe plissée, cheveu batailleur, mignonne petite plaie au cœur ; c’est l’histoire d’un garçon, Roland. Il vit au jugé, véloce et tâtonnant. Anne morte, flics aux basques : escaliers, voiture, fuite. Puis commissariat, tabassage, évasion. Un conte de Noël exécuté par Roger Nimier, noir comme la terre qui durcit sous la neige. Une morale : Noël sent le sapin. Bonne année !

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NOGUEZ Dominique
Lénine dada

C’est ainsi. On la croyait dite, la messe, la messe à l’envers, l’anti-Cène qui ouvre la voie des avant-gardes européennes : dans la tabagie d’un tapis franc -zurichois, le Cabaret Voltaire, parmi le convoiement brinquebalant des choppes, les gueulement hilares des présents, l’avènement de DADA, incarné sur maints tréteaux par les Tzara, Arp, Huelsenbeck et autres as nuiteux de la rupture de tous bans possibles. Zurich, œil fiévreux du cyclone européen de 1916. C’était compter sans l’industrie patiente et l’érudition sourcilleuse de Dominique Noguez. Lui enfonce un coin, élargit le cadre et continue à déplier la lettre, découvrant un angle de vue, mettant à jour un post-scriptum hallucinant : DADA ne nous vient pas de l’errance tâtonnante d’un doigt poétisant sur une page de dictionnaire (version de la vulgate), mais de l’exclamation jovialement approbatrice d’un exilé du cru : Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Lui, qui se serait exclamé, à la vue d’un happening furibond (coups sur caisse pas très claire, violon invisible et danse non-euclidienne) : DA DA! Le grand OUI du grand Russe au grand BI de la jacquerie mentale en ce lieu éclose. Et n’en restons pas là : Lénine aurait, preuves à l’appui, mis la main à la pâte poétique de Dada, et fait de la révolution russe un grand happening ubuesque. C’est la thèse de Noguez. Preuves à l’appui, on vous dit. L’extraordinaire coïncidence qui fit se côtoyer à Zurich en 1916, plusieurs mois durant, Lénine et les premiers dadaïstes, est longtemps passée inaperçue. L’étude patiente et méticuleuse de cet épisode trop mal connu conduit Dominique Noguez à une découverte stupéfiante, qui remet radicalement en cause la vision qu’on avait jusqu’ici du leader bolchévique, de sa politique et, d’une façon générale, de l’histoire contemporaine. Traduit en plusieurs langues dont le japonais (mais pas le russe), ce livre où tout est vrai passe depuis près de vingt ans pour un classique du canular. À tort ou à raison ?

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NOURISSIER François
B.B. 60

"1959. Foire de Francfort. Délégué par la bibliocratie parisienne, François Nourissier furète dans les travées de ces comices planétaires de l'édition. Une publication italienne lui tire soudain l'œil : côté mots, la fort mandarinale et très enturbannée Simone de Beauvoir ; côté clichés, l'animalissime B.B. Nourissier voit, un rêve !, dans le tandem formé par la douairière du féminisme et la lolita du gaullisme un ticket gagnant. L'affaire se fait. Mais, retour à Paris, madame de Beauvoir avoue que son texte est la propriété d'une revue américaine. Ne restent alors que les photos, orphelines. À qui l'honneur de passer aux clichés de la Tropézienne l'étole d'un beau commentaire, de nouer autour de son minois le foulard d'un hommage percutant ? Sur le souhait de Bernard Privat, Nourissier s'y collera. La réussite est là. Nourissier passe au cou de la belle une rivière de quarante feuillets scintillants, lui ceint la taille de quarante petites pages crépitantes, qui piquent juste, font mouche à tout coup."

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NOURISSIER François
Les Chiens à fouetter

Qu’est-ce que la littérature ? se demandaient nos grands-mères. Est-ce une vocation tenace ou un commerce juteux, un rituel prescrit ou une source de plaisir ? Couche-t-on ? Découche-t-on ? Ma foi, prenez l’ensemble, liez en botte ou passez au mixeur, vous ne serez pas loin de la vérité. Cela vous a un goût de poussière et de sang, de fiel et de frangipane. Nauséeux et pourtant……En 1956, François Nourissier sort d’avoir été pendant trois ans secrétaire général des éditions Denoël. La littérature française, sa vie, ses oeuvres, il connaît ça comme sa poche, mais c’est une poche tout ce qu’il y a de revolver. D’où ce pamphlet délicat en forme d’exercice imposé, dédié au roi René (Julliard), où l’art de viser aux chevilles et de tacler sec s’exerce en maître, ce avec un toucher perlé tout ce qu’il y a de régalant. La scène est à Tours (un Tours de toujours, sempiternellement post-Balzacien), où un jeune fiévreux, hanté d’envie brûlante, affichant un cynisme de confection, souffre d’être, inconnu, au fond de la salle et rêve d’aborder aux fastes du buffet des lettres. Mais comment fendre la foule ? Fendre une foule littéraire est un art. Il s’en ouvre à « Grantécrivin ». Grantécrivin qui, élevé dans le sérail, en connaît les détours, lui fait les honneurs de la méthode, lui détaille le trousseau dont les clés ouvriront les accès utiles. On assiste alors à une visite de chai ou revue de matériel tout ce qu’il y a d’étonnante ; tout le paysage littéraire français de 1956 est mis à l’honneur : passage en revue des pontifes, pesage des caciques, pignons sur rue commentés en détail, ours de revues scrutés à la loupe, du museau à la griffe, analyse de cas, leçon d’esthétique. Bref, de quoi déniaiser le godelureau et aviver ses envies ou de quoi le dégoûter à jamais de l’encre, de la plume et de ceux qui les mêlent. La suite à la prochaine rentrée.

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PAROUTAUD J.-M.-A.
La Ville incertaine

"L'œuvre de Paroutaud est un de ces lieux écartés de la littérature où, dans une tonalité à la Buzzati ou à la Michaux, s'ouvrent les fentes du temps, dérape le réel. Ici, la ville de Paroutaud est illogique, mouvante, improbable ; Ranède y débarque un jour, comme ça, fugueur et fiévreux. La ville l'accueille, comme ça, l'air de rien. Et puis, lentement, tout dérive et il comprend. La ville n'a pas de sens, ou plutôt tous les sens, la ville change de sens comme de chemise, de règles et de lois comme de date au calendrier. Rien ne s'y conserve si ce n'est le perpétuel changement des règles à un jeu qui porte la mort en récompense. Et Ranède, de femmes en lieux, de codes en marches et contretemps, se fait lentement désorienter, malmener et broyer. Paroutaud fait le vide comme d'autres la fête, ne livre pas un récit à son lecteur mais livrerait bien plutôt son lecteur en pâture à un récit qui le gobe tout cru et l'annule avec minutie. Une machine à démonter le temps, une superbe table de désorientation."

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PERRET Jacques
Les Collectionneurs

"Jacques Perret est un philaphile. Le philaphile est un collectionneur au carré, un amateur d'amoureux, un curieux des fondus et des toqués. Enfilade de tableautins roses et tendrement cocasses, ce recueil de courts textes nous initie aux rites de singulières tribus : celle des philatélistes (les timbrés) ; celle des numismates (d'antiques monnaies sans prix sont leurs plus belles pièces de collection) ; celle des philuménistes (ou comment s'enflammer pour une boîte d'allumettes) ; celle des fibulanomistes (ils peuvent en découdre pour un bouton), etc. Un livre réservé aux… bibliophiles ?"

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PERRET Jacques
Comme Baptiste …

"Féru de trouvailles pour peaufiner la Création, l'homme a inventé l'anxiété, fille de l'angoisse, et éleva sa nichée nombreuse : le tourment, le tracas, l'insomnie, la bile, le souci, le stress (dernier-né)… Il a fallu lutter ; on suscita en riposte les tranquillisants. Huit textes mènent pour nous une parade chronologique des « anxiolytiques », souvent surprenante : de la massue à la lyre, depuis l'argent jusqu'au discours. En clôture de visite, Jacques Perret pointe du menton le cap de Bonne-Espérance : la force de caractère. Une bonne dose et vous vivrez heureux, agile, frondeur et calme… comme Baptiste. "

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PERRET Jacques
François, Alfred, Gustave et les autres…

Le danger majeur de l'essai littéraire est de s'apparenter à la taxidermie. Loin des trophées ternes et figés, Jacques Perret nous fait visiter son ranch. Là, les écrivains, comme des bêtes, renâclent, brament, pleurent et chient tout leur soûl : Rabelais s'en met partout, Vigny est roide et piaffant, Balzac, bestial et finaud, matoisement balourd. Puis ce sont un Dumas démoucheté, un Flaubert bouchonné, et encore Poe, Barbey, Renard, Vialatte, London. Voilà, tout ce monde est atrocement vivant. Perret nous les sort, les ferre, les selle et les fait trotter sous nos yeux, dans nos têtes, en une parade à mi-chemin entre le commentaire et la dégustation amicale. Et c'est la seule critique viable : celle d'un écrivain décrivant amoureusement d'autres écrivains.

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PERRET Jacques
L'Aventure en bretelles suivi de Un Blanc chez les Rouges

Le Blanc, c’est donc lui, Perret Jacques, l’épingleur de caporal, un mètre quatre-vingt-cinq de baroudeuse décontraction et d’ardente flânerie ; les Rouges ce seront eux, Indiens de la sylve guyanaise, industrieux, paisibles et hautement capiteux. L’affiche est au complet, alors levons le rideau : en 1930, deux nababs de la chaussure, d’or avides, financent une mission d’orpaillage en Guyane ; le musée de l’Homme bénit l’équipage. Route ! De cette petite virée tropicale humide résulteront maints textes que voici : articles de journaux dans Un Blanc chez les Rouges, et nouvelles avec L’Aventure en bretelles. Tout en macérant dans l’air lourd comme de l’étoupe des sous-bois guyanais, pagayant furieux sur un fleuve aux mille bras, Perret, flanqué de l’ami Poubeau, croise une faune prévisible de blancs obnubilés, chasseurs d’or ou chercheurs de papillons, est reçu par les seigneurs du lieu, dont l’Indien Toucoutsi, chasseur d’agouti et s’adonne à des rituels basiques : suer, cuisiner, se protéger des insectes, se garder des dames et surtout s’engloutir dans les tréfonds du « carbet », le sommier local, hamac dit-on en Europe. Cosse de toile pour notre graine de flemmard. Et c’est sans doute, ce que nous retiendrons : au cœur de la forêt tropicale, offert, indémodable, autel à la déesse sieste : un hamac où renaître.

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PERRET Jacques
Mutinerie à bord

Mutin, Jacques Perret l’est des pieds à l’âme. A la pointe de toutes les révoltes sacrées : contre l’ordre établi, la pensée aux plis repassés, l’ennui en terrine, les flatulents de tout poil et les poussifs de la vie. D’où son goût violent pour la marine à deux (avec son ami, l’illustrateur Collot) et les promenades à voile. D’où, croisement inévitable, cette Mutinerie à bord que Le Dilettante fait remonter de la cale, l’œil sec, la joue fraîche et les poings dans la poche. A l’histoire : nous sommes sous Badinguet (Napoléon le troisième) dont le règne se découvre une « grande pensée » en la personne de l’expédition du Mexique, louche magouille impérialo-financière qui devait faire de Maximilien d’Autriche l’empereur des Aztèques. Four retentissant. Un des aspects les plus sordides de l’opération fut le destin des zouaves dont les régiments fondirent là-bas comme beurre sur la poêle. Pour rendre moral aux troupes, on songe à leur faire porter une cargaison de rouge, du fin, du choisi. Et c’est tout l’affaire de notre roman. Le Fœderis Arca, capitaine Richebourg, appareille de Cette avec un équipage de trognes avides et gueules en pente pour porter, missionnaire de la grappe, la bonne bouteille aux Joyeux en souffrance. On prend la mer, plein de sa mission, mais le naturel s’invite à bord et les bouteilles se vident à cadence d’éperonnage. Vin bu, tout se finira à l’eau de mer (dans les soutes puis à la rame). Préface, verte de langue (et d’habit) d’Erik Orsenna.

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PERRET Jacques
Enfantillages

Des Jacques Perret, mon bon, les Lettres Françoises ( maison de confiance fondée au IXe siècle )  en exposent deux en vitrine : Jacques II, latiniste sorbonicole et inventeur de l'ordinateur ( entendez le mot ) et Jacques Ier, le très nôtre ( 1901-1992 ), auquel le Dilettante prête ces quelques "enfantillages" hirsutes et  hautement rafraîchissants. Un Jacques Ier qu'on ne parvient pas à faire asseoir et qui n'a guère le goût du cadre et le sens de l'alignement : à peine s'habitue-t-on à son falzar bouffant de tirailleur algérien qu'il faut apprécier ses godillots de chercheur d'or ; tout juste s'est -on fait aux semelles de crèpe du reporter tout-terrain (Suède, Honduras, Liban, etc) qu'il faut subir sa capote de prisonnier de guerre et son moment maquisard. Il aimait le vin de pays et l'indien guyanais, le bateau très à voile et l'Algérie bien française. Il est donc normal que cet inguérissable grand môme monarchiste soit pris à gaminer un peu. Ouvrent le bal "Les Mystères de la chambre rouge", une apologie douillette et épiquement rêveuse du département de l'Ain où siègeait la maison de famille recélant ladite chambre. À ce pourpre paradis succède en fanfare un mince traité de vélologie et protocole d'anatomie bicyclétique : la bête à deux roues nous est saisie en plein vol et scrutée de la naissance à la mort. Vient l'instant légendaire avec un "pique - nique" familial qui voit le jeune Émile Cuisset, de la race des dénicheurs de nids et des dégommeurs de vitres, assigné à résidence pour trouble pétaradant de la messe dominicale : il rentrera en grâce en rapatriant le clan familial entier assailli par la foudre et harcelé par un sanglier à bord d'une voiture de parade. S'ajoutent à cela une plongée dans les profondeurs odorantes du cartable scolaire et les abysses de l'encrier d'émail blanc , une leçon de calcul enchantée et les mésaventures d'une tirelire - grenouille. Voilà, sonnez,  fin de récré ! Mais où est donc Perret ?

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PERRET Jacques
Dans la musette du caporal

La guerre, c’est comme le citron, ça avive les plaies et relève le goût du plat, du plat commun, de la vie de tous. C’est ce que semble dire Jacques Perret, tout en vidant sa musette. Et la guerre, lui, Perret, il la connaît?: la der des ders fera rapidement de son père un prisonnier et de son frère aîné un mort parmi d’autres, livré à la boue et à la fosse. Frère dont il nous narre, dans La Mort de mon grand frère, la brève vie militaire et le transfert des cendres, texte bouleversant marqué par le «?cri étouffé?» d’une mère endeuillée à vie. En 1921, il se donne à la guerre du Rif (ses papiers et son maigre argent le sauveront?: entendez par là que son portefeuille déviera un coup de poignard) ; prisonnier en 1939, le caporal se désépingle à la quatrième tentative ; fait la belle, il intègre l’ORA (la Résistance militaire). 1954, les «?événements?» d’Algérie lui offrent une nouvelle occasion de remonter au front et de batailler pour l’Algérie française. Ces temps forts, politiques et aventureux, d’une vie d’évadé de naissance on les retrouve dans d’autres articles de cette «?musette?»?: Accident du travail (et les solidarités clandestines), Le retour à Berlin du caporal épinglé (ou comment l’artiste vient rôder sur les lieux de son chef-d’œuvre?: son évasion), Scarlett derrière les barbelés (Margaret Mitchell en marraine de guerre), Prisonnier de guerre (ou comment faire un sort à la «?fraternité?» des camps). En bouquet final Pour Ramos rend un nouvel hommage au héros résistant de Bande à part. Ainsi fut Perret, atypique et Français toujours, délectable écrivain.

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PONS Maurice
Le Festin de Sébastien

Tout se mange. Tout s'ingère, se mâche, se mastique. Il y a de la saveur partout et en tout. écoutez plutôt la trouble geste de Sébastien. Petit, Sébastien sniffa du métal (un boulon de laiton pour dire vrai). Puis, à la faveur d'un éblouissant incendie, adhéra à ce point au métal d'un balcon qu'il s'y vit collé, soudé. Le baiser de fer continue plus tard, via un véhicule actionné par un corps d'amoureuse puis un scooter aimé. Peu à peu, pour Sébastien, l'amour prend la forme de complexes et fringants organismes de métal, s'ordonne, autour de rituels automobiles implacables et risqués. Arrive ce qui doit arriver : Sébastien, promu homo automobilus, finit contre un tronc. Il était du métal dont on fait les grands amants.

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PONS Maurice
Douce-amère

Onze fois douces et onze fois amères, ces onze nouvelles de Maurice Pons. Onze petites fioles débouchées d’où monte à pas lent une fragrance nauséeuse. D’elles émanent, lourdes et entêtantes, une délicatesse feutrée et morbide, la saveur toxique d’une friandise fondante et empoisonnée qu’on laisserait se dissoudre sous la langue et qui vous expédie sagement, sans bruit ni fracas. Onze fois le goût d’une herbe fatale qu’on mâche comme ça et qui vous tue l’air de rien. Tout cela, discret et glaçant comme un entrefilet poli qui vous avertirait de votre propre mort. Laissons Le Dilettante nous faire les honneurs de cette bonbonnière profonde comme un tombeau. Au hasard, la première : il y a ce boulanger qui, un beau matin, se perd dans la nature, dont la femme épouse le mitron, dont le fils bute, à date fixe, sur le fantôme et dont on retrouve peut-être les os dans la boue d’un chantier ; il y a Angeline, bambin asiatique, qui étourdit le passager d’un avion avant d’être retrouvée, dépecée, dans un sac poubelle ; il y a Sylvie qui, toutes veines ouvertes, appelle d’un lieu sans téléphone ; il y a Muriel Simon, actrice, qu’un tandem de scénaristes avinés veulent couler dans le béton d’un scénario sanglant et qu’on retrouve charcutée dans un parking ; il y a Nadia, fille de l’air, morte qui ne tient pas en place… Une silencieuse parade de fantômes insistants, de vivants fantomatiques, d’êtres impiégeables balancés entre douceur et amertume comme entre morts et vivants, de présences qui ne tolèrent guère que la rêverie d’un ami, l’agenda du hasard, qui fuit les coups de sonde de la logique. Maurice Pons réfute la brocante fantastique, l’effet-tripaille, parle sans hausser le ton de choses affolantes, écrit avec des mots plats et minces comme une lame de rasoir. Vivre pour lui est un état second ; alors laissons faire…

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PONS Maurice
Délicieuses frayeurs

Maurice Pons – sortilèges, vertiges et poisons – maison de méfiance depuis 1951, nous dit l’enseigne. Et les neuf sœurs, atrocement exquises, qui forment la ronde de ce recueil, rajouteront une étoile à la réputation de notre as en chausse-trappe, aiguillage sans issue et lucarne ouverte sur le grand Rien. Nul besoin, chez Pons, de convoquer l’horrifique brocante de l’effroi, tout s’y nourrit d’attente atroce – comme cette fenêtre, là-bas, qui ouvre sur le monde –, de dépit violent, celui de ce marin seul à fêter un amer Noël dans une ville en liesse, d’espoirs morts, propres à ces tribus migrantes, en route vers un supposé bonheur, de bijoux rampants, de coups d’archet vertigineux, de sonnettes fantômes et de rencontres nocturnes pour de labyrinthiques terreurs. Et le tout porté par un lyrisme exacte, un verbe tenu, sans faste ni bavures, qui pique où se hérisse la peur, incise où s’engouffre l’angoisse. Neuf mauvaises fées autour de votre réveil, neuf gouttes de sueur froide dans un plein bol de fièvre. Mais qui donc frappe à la porte ? Quelle porte ?

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QUENEAU Raymond
Hazard et Fissile

Court texte inédit et inachevé. Prenez un savant comme Éléazard Hazard, des insectes en latin, un clàoun nommé Calvaire Mitaine, Sulpice Fissile le philatéliste, une pieuvre apprivoisée, les binocles et moustaches du détective Florentin Rentin, Jim Jim le boxeur nègre à l’accent alsacien ; mêlez à cela une belle quantité d’environs de Marseille, un château dit des Broutilles ; saupoudrez avec un inventaire d’objets usuels ; nappez de quelques crimes cocasses, disparitions subites, dialogues en roue libre et proclamations en pente rude de l’auteur qui revendique le droit de changer le nom de personnages « ramassés dans le sable un jour d’ennui et qui n’arrivent que péniblement à [le] distraire » et vous obtenez, en cinquante-neuf feuillets dûment comptés, les vingt-neuf chapitres d’un roman inéditissime de Raymond Queneau : allègre sauterie narrative pour ectoplasmes surréalistes et élémentaires onirocritiques. Souvenez-vous, braves gens, c’était quand Fantômas tenait le piano...

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RAPHAËL Maurice
Les chevaux de bois sont ivres

Tout comme Les yeux de la tête, ces cavales captives sont prélevées sur L'emploi du temps (1953). Une nuit, veille de 14 Juillet, entre Clichy et Belleville, l'Opéra et Pigalle. Et Desdémone, récif glissant auquel on se cramponne, qui vous fuit et, partant, vous pilote. Une virée chaloupante dans Paris qui fermente, une nuit violente, cliquetante de couteaux et tatouée de morsures. L'écriture de Maurice Raphaël, sans arpentage ni mesure, déverse la splendeur scintillante et pulvérisée d'un feu d'artifice et convoque des monstres postiches, felliniens en diable. Une averse de confettis, des rasades d'étincelles.

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REBATET Lucien
Lettres de prison

"L'homme incarcéré à Fresnes après la Libération pour intelligence avec l'ennemi n'est plus l'auteur adulé des Décombres. En pleine déroute, Rebatet, polémiste antiparlementaire, antibourgeois et antisémite qu'il était depuis 1935, n'aspire plus qu'au roman. En prison, il lit beaucoup et écrit à son confident épistolaire Roland Cailleux, qui l'incite à terminer Les deux étendards. Ce roman cristallise tout l'enjeu de la correspondance ; son aboutissement occulte très vite toute autre préoccupation. Et l'incertitude sur le temps qui lui reste à vivre en prison, si elle le stimule jusqu'à sa condamnation à mort, puis jusqu'à sa grâce, devient intolérable dès qu'il se sait sauvé."

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REBATET Lucien
Les Épis mûrs

Rebatet ! Lucien Rebatet ! On entend déjà les commentaires. À quoi bon exhumer, rendre à la lumière, rehausser sur le pavois éditorial, photo d’époque, préface émue et dossier critique, les œuvres de celui qui fut, après avoir bataillé à l’Action française, le porte-plume le plus incisif et vitriolant de la Collaboration intellectuelle. Celui qui, à côté de la grande et déferlante célinienne, sanieuse, somptueuse, offrit, avec Les Décombres un scanner amer de l’avant-guerre et de la défaite de 40, pointant là ce qui, pour lui, était les signes sombres de la décadence française : les politiciens, la démocratie, les juifs. En effet, pourquoi. Parce qu’il y a, à Rebatet, un autre Rebatet. Au publiciste pronazi répond en effet, dès les années trente, un esthète, un amateur encyclopédique de littérature, peinture, cinéma et, avant tout, un musicologue éclairé, ardemment moderniste. Ce dernier, on le trouvera s’exprimant dans l’opulente Une histoire de la musique, mais également dans ces Épis mûrs que Gallimard publia en 1954 et que réédite aujourd’hui Le Dilettante avec une étude du critique musical Nicolas d’Estienne d’Orves. Ce Doktor Faustus (Thomas Mann) à la française déploie pour nous le destin fracassé de Pierre Tarare, rejeton frondeur d’un chapelier et d’une mère anxieuse et surtout, avant tout, génie musical en herbe. Depuis les premiers tapotis prometteurs sur le piano familial jusqu’à l’adoubement solennel de Fauré et d’Enesco, ce roman nous expose la croissance contrariée, l’expansion douloureuse d’un autre Berlioz ou Wagner, infatigable et conscient de son avant-gardisme génial. Une « courbe de vie » endiguée par la férule imbécile du père, troublée par les soubresauts de la sexualité et le traditionalisme, finalement bienveillant, des professeurs. À l’heure de la reconnaissance et de la célébrité internationale, c’est un autre tonnerre qui attend Pierre Tarare : celui de la Première Guerre mondiale. Chronique d’un gâchis dénoncé, ce roman est également une peinture passionnée, et cocasse, des combats houleux de la modernité musicale des années trente. Comment a-t-il pu y avoir des « maîtres chanteurs » à « Nuremberg » ? Telle est toujours la question.

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SAINTE-CROIX-LOYSEAU
Dépêches au cerf-volant

"Je voudrais être comme le camphre, brûler sans laisser de résidu", déclarait Sainte-Croix-Loyseau (1901-1987). En publiant ses œuvres complètes Le Dilettante extrait avec délicatesse, d’une ombre dense et méticuleusement entretenue, un poète qui n’a souhaité pour lui que la pure flamme d’un chant discret, l’ardeur secrète d’une parole réservée, sans fariboles publiques ni "résidu" mondain. Fils d’une famille de bonne bourgeoisie, Christian Belle opta, au civil, pour une carrière diplomatique qui le mena en tous points de la planète, de l’Amérique du sud, où il représenta la France libre, à l’Asie et l’Europe. À l’écart du monde diplomatique, et à l’image d’autres, comme Claudel ou Saint-John Perse, qui comprirent qu’il est parfois utile d’être ambassadeur pour rester poète, Sainte-Croix-Loyseau trama puis déroula l’étoffe mince et serrée d’un chant poétique d’une rare intensité. Sa solitude fut celle d’une oriflamme : offerte au vent. Être retenu mais esprit disponible au monde, il pratiqua un intimisme de grand vent. L’Océan fut son alcôve, la Terre, sa boule de cristal. À l’image de celle d’un Supervielle, sa poésie est portée par une houle énorme et douce, la lame de fond d’une joie d’être au monde et sur laquelle la plume se pose. Un mélange d’amplitude et de ténuité, un sens aigu de la vision microcosmique qui sublime le tout dans l’élément restreint d’un poème ou d’une prose. Feuillets d’album maritime, exégèse intérieure vécue dans le quotidien, prose romanesque à la Gadenne où les personnages sont des signes chargés d’intensités contraires, visions lointaines proches de celle d’un Chadourne ou d’un Segalen, le petit archipel littéraire nommé Sainte-Croix-Loyseau déroute par l’incessante variété de ses paysages, la saveur de ses criques, l’ampleur subite de ses étendues. Oeuvres complètes

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TANGUY Yves
Lettres de loin

"L'Yvre Tanguy, dès 1939, partit ricain avec Kay Sage, sa femme peintre. Pendant seize ans, il écrivit à Marcel Jean depuis Town Farm, Connecticut : liasse amicale faite de rosses petites bafouilles ou de lettres plus longues, rudes, inquiètes ou rigolardes. L'homme s'y raconte, en vrac : Kay sa femme, son chevalet qui tremble un peu trop, sa Ford bleu tendre, ses lunettes d'écaille. Il évoque son galeriste Pierre Matisse, ses amis restés à quai en vieille Europe, Prévert, Masson, Max Ernst. L'immigration surréaliste éparse traverse ses mots à la va-vite. Mais Tanguy s'en fout. Il est loin ; il peint ; il boit. La dernière lettre, un télégramme de Kay daté du 16 janvier 1955 : ce jour-là, au matin, Tanguy est mort."

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THEVENON Patrick
Le Palais de la Découverte

Deux fables qui oscillent entre le cocasse et la morale, pour nous remonter le moral. La première, récit de science-fiction, dépeint un Paris envahi par des clones soumis par la grâce de l'uniformisation génétique d'un pouvoir philanthropique (vraiment ?). La seconde prend la forme d'une pochade macabre où le narrateur, le temps d'une délectable introspection, se cherche un suicide épanouissant.

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VALET Paul
Paroxysmes

"Dès 1949, Henri Michaux attire l'attention sur Paul Valet, médecin à Vitry, banlieue ouvrière. Confronté à la misère et à la détresse, au drame et à la solitude, Valet nous livre une poésie en guerre : contre l'humain, contre la langue. Le poème est une balafre continuelle ; ainsi que le dit Pascal Pia : « Paul Valet distille de l'eau d'arquebuse. » Cette poésie maquisarde brille d'une révolte nue. Valet est un ascète du Non, un homme-contre."

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VEDRÈS Nicole
Microclimats

Chaque mois, librement, curieusement, Nicole Vedrès se choisit un amant. Des amants d'une fois, qu'il lui faut circonscrire, soupeser puis croquer crus. Des amants consentants qui sont les sujets chaque mois changeants de ses chroniques du Mercure de France : Barthes ou Friedmann, Comte ou l'Abbé Pierre, Paris, Balzac ou Fantômas. Petit choix intime où se noue le propos, se règle une optique intellectuelle et s'orchestrent coups de griffes mérités et chatteries méditées. Une manière de hasard où le sujet n'est jamais donné mais trouvé, hasardé. Des « lettres anonymes qu'elle s'envoie à elle-même », des portraits qui se décantent en auto-portraits, des croquis où le paysage mûrit en miroir. Le souvenir de Calet défunt inaugure cette étagère sans ostentation, cette parade des émois sincères. Un Calet qui vient de nous quitter, contraignant la romancière à faire un billet nécrologique d'une lettre amicale ; Calet qui s'en reviendra, plus loin dans le livre, à la faveur d'un autre hommage où l'amitié la plus intense peine à faire plier la douleur. Puis viennent des souvenirs de Paris et l'apparition de ce gentleman du braquet qu'est Bobet (Louison). Par instant, c'est une petite phrase de Balzac ou un gag téléphonique qui déclenche sèchement, rire ou stupeur, le petit flux méditatif. Car tout tient, chez Vedrès, dans ce mélange de ténuité et de fermeté, cette pose trop sage de la voix qui amène, soudain, avec une habileté de kleptomane, des souffrances impromptues, des déséquilibres fatals. Nicole Vedrès chronique comme on chine, en flânant, l'œil ouvert, la main fureteuse. Tout lui fait chronique, subrepticement, fatalement, mais toujours savoureusement.

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VIALATTE Alexandre
Dires étonnants des astrologues

"L'homme, on le sait, est obsédé par la fuite du temps. Voici donc le portrait-robot des douze mois les plus recherchés. Mars, son âme retour du pressing, se risque au-dehors. Il scrute les oiseaux se concocter un nid. Triste Avril, où tout est vrai, sérieux. Mai, le tauromachique, le polygame. Chaleur de Juin, mois où l'on disparaît dans l'épaisseur du sol pour y fuir la canicule, et, plus encore, celle d'Août… Novembre s'orne d'un pharmacien ; Décembre meurt en mer. Janvier, mois en haine, se terre en famille aux confins d'épaisses futaies. Enfin, Février le suit, qui semble mou et erratique. Comme l'huître ou l'apôtre, le mois va par douze. Grâce à Vialatte, il n'est plus haïssable !"

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VIALATTE Alexandre
L'Oiseau du mois

"Vialatte est inextinguible. Il narre par le menu des faits divers piquants à base d'hommes ternes et de chiens savants, de bric-à-brac et d'antiquités tardives. Le monde qui en découle est un grenier dans la rue où la main agrippe ce qu'a promis le rêve éveillé. Pour lors, l'année est un perchoir à étages, une volière chaotique. Janvier est le mois du Pic-Vert, marteau piqueur des troncs. Février, du Corbeau, qui raffole des potences et de la dignité. La Chauve-Souris se heurte en mars aux voûtes des châteaux ruinés. L'oiseau d'avril, c'est l'Auvergnat dur au froid, lyrique, sociable et aventureux. Le ciel de mai voit passer la Sorcière, qui cingle vers l'Allemagne pour pique-niquer avec le diable. Puis ce sont la Chaisière, l'Oiseau de malheur, l'Oiseau rare, l'Oiseau de Gripschitz ; l'aile de Bœuf est un des bons morceaux de ce volatile émouvant et laborieux."

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VIALATTE Alexandre
La Complainte des enfants frivoles

Cette complainte à multiples couplets que nous fredonne cet enfant frivole de Vialatte est un lâcher de senteurs : effluve de l'encre, parfum de l'éponge, odeurs de préau. Vialatte vous vend la fragrance du passé dans un grand flacon qui a la forme d'un pupitre. Son âge d'or est fait de rentrées des classes, d'automnes à recoins mystiques où se troquent de minces secrets enrobés dans du papier d'argent, de pèlerines à l'abri desquelles se trament les contrebandes enchantées de l'enfance. Vialatte n'a jamais réellement déserté le préau aux sortilèges et cette complainte qu'il moud tel un très vieil orgue de barbarie sonne comme une récréation éternelle.

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VIALATTE Alexandre
Au coin du désert

Qu’est-ce que l’Égypte ? Un décor d’opérette laissé vide quelques milliers d’années le temps de confectionner son plus bel ornement : le chapeau de Napoléon. Qu’est-ce qu’une pyramide ? Un mont d’Auvergne touché par l’esprit de géométrie. Qu’est-ce qu’un mont d’Auvergne ? Le mausolée d’un dromadaire. Telles sont les vérités qu’étale à nos yeux Alexandre Vialatte, alors professeur de français au lycée franco-égyptien d’Héliopolis, dans des chroniques égyptomaniaques parues entre 1938 et 1942. Avec l’imperturbable jovialité d’un faiseur de réussite, il dépose sous nos yeux des cartes postées d’Orient. Il nous y dresse une ontologie du galabieh, un plan d’usage du Moab, y esquisse un portrait-robot du djinn, croque des fellahs, dit les gares, les routes, les fillettes et le sable. Bref, Au coin du désert ou quand l’Égypte fait la conquête d’Alexandre.

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VIALATTE Alexandre
Les Amants de Mata Hari

Les livres d’Alexandre Vialatte, tels des bonbons anciens, se laissent lentement fondre au bas de la joue, ou s’entrouvrent, « buffet de grand-mère », avec une lenteur mystique, s’inventorient avec éblouissement. Les Amants de Mata Hari participe de ce petit culte intime. On y retrouve le jeu de pistes rituel : bric-à-brac magique où les objets (ici une photo chipée dans un grenier) servent de pierres blanches, figure de femme, vraie ou rêvée, qui organise autour d’elle tout un culte adolescent, sous-bois ou coin de rue, familles, parfums. L’icône se surnomme donc là Mata Hari, belle entrevue dans les ombres d’un château « Plante du Songe » loué le temps d’un été ; belle que l’on suit, scrute, piège à distance. Les galapiats à l’affût se nomment Balèze, Potter, Lévy-pantoufle. Le rêve culminera avec la vision de la jeune femme en nudité, toute dansante auprès d’un feu. Dissipée la brume tiède des vacances, crevée la bulle des rêveries d’enfants, on retrouvera bien plus tard la Mata Hari, fanée, fripée, flapie d’alcool. Retournons donc au doux sépia des vieilles songeries, à l’intarissable limonaire des souvenirs, rien n’y meurt jamais. Vialatte ou l’argent de poche d’Orphée.

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VIALATTE Alexandre
Le Cri du canard bleu

Romans à l’enseigne du réalisme féerique et du merveilleux intimiste, nouvelles à laisser fondre sous la langue, chroniques à croquer sur place : l’arbre vialattien croule sous les saveurs et les richesses. Mais tant d’années de cueillette ne l’ont-elles pas dûment épuisé ? Y a-t-il encore à grappiller dans l’œuvre de l’Auvergnat considérable ? Que oui et le Dilettante le prouve en libérant, grâce à Pierre Vialatte, ce Cri du canard bleu préfacé par François Feer (chargé au Dilettante du département des espèces menaçantes et menacées : Bestiaire amazonien  et Les poissons sont indomptables ) qui témoigne là de son amour pour Alexandre le grand et son « chosier » délectable. Mais quid du « canard » ? Voilà. Ce Cri du canard bleu, prose de 1933, est une envie romanesque laissée à l’état d’esquisse. On y trouve Étienne, qui s’ouvre à la beauté par la voie d’affriolantes affiches où scintille « Estelle », star des « Ballets Féeriques ». Beauté que partagent également, sur un plan modeste, Amélie « la vestale des humbles marmites » et l’institutrice, Mlle Lantelme, qui lui sera ravie par la plus ravissante des folies, lui transmettant néanmoins, ultime présent, un canard bleu de Colombie, reliquat mythique de sa présence étoilante.On trouvera également, au fil du récit, ces ingrédients essentiels au merveilleux vialattien : un missionnaire gothique, un oncle à moustache, un magasin général, caverne d’Ali Baba du surnaturel quotidien, des coffrets à goûter, « une auberge de complainte et de grand vent ». Une fois de plus, à grand renfort d’étoiles saupoudrées, de plantes charmantes et d’une prose où chaque phrase semble jaillir d’un chapeau claque, Vialatte transforme, à vue, pour nous, l’Auvergne en terre de féerie. Vialatte, seigneur des anneaux… chinois, dont acte.

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VIALATTE Alexandre
La Maison du joueur de flûte

La maison du joueur de flûte est une étonnante parabole poétique à la fois énigmatique et r igoureusement raisonnée. C’est une quête. Désemparé, étourdi, sollicité par trop de souvenirs, d’images et de questions, Alexandre Vialatte cherche minutieusement ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il peut. Ferny Besson

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VIALATTE Alexandre
La Dame du Job

La Dame du Job fournit la clé du projet romanesque inauguré en 1942 par Le Fidèle Berger, poursuivi avec La Maison du joueur de flûte puis Les Fruits du Congo. « C’est une dame, écrivait Alexandre Vialatte à Jean Paulhan, qui fume la cigarette sur un calendrier du Job dans une auberge sur le plateau du champ de tir, près d’une petite ville de garnison. » Son image fascine deux enfants, le narrateur et Frédéric Lamourette, fils du chef de musique. Ils vont bâtir, autour de l’auberge et du champ de tir, un univers fantastique dont elle sera l’énigmatique souveraine. Un texte qui nous balade à son gré – et sans jamais vous tirer par la manche –, du naïf ciselé au fantastique des vertiges, du charme à l’angoisse, de la douceur d’un souvenir au frôlement de la mort. Pierre Lepape, Le Monde des livres Ses héros ne sont pas tout à fait de ce monde. Épris de vertige, hantés de nostalgie, ils cheminent en équilibre à l’extrême bord de la réalité. Et parfois, ils tombent, ou parfois, ils s’envolent. Gabrielle Rolin, Le Matin   Extrait:  Nous inventions de nouveaux supplices pour rendre notre culte à la Dame du Job. […] Il fallait se déchausser et traverser pieds nus le zinc brûlant de la terrasse comme ces dindons que les forains font danser sur une tôle chauffée. La Dame du Job était déesse et nous étions ses fi dèles, ses prêtres, ses martyrs éblouis.

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VIDALIE Albert
L'Aimable Julie, Monsieur Charlot et consorts

Tiens, c’est Vidalie ! Voilà qui fait plaisir ! Et le gars du Hurepoix (où il est né), le front altier, la moustache à cinq heures moins vingt et l’air jovialement tanguant, de s’encadrer dans la porte du Dilettante, mené par le dévoué Patrice Ducher. Quelques mots sur lui, d’abord - cela fait longtemps qu’on ne l’avait vu : né à Châtillon en 1913, je n’étonnerai personne en disant qu’il est tôt orphelin de père et que ses grands-parents acceptent de l’élever. Il enfile les petits boulots arides et lit tout ce qui lui passe entre les mains, ce jusqu’en 1939, date à laquelle il est mis à fraîchir à Neusalz-auf-Oder (son stalag, son fleuve), jusqu’en 1945. Las de la discipline et du travail forcé, il opte ensuite pour la vie de plume. Jean Lescure l’ayant fait entrer à la radio au vu d’un lot de poèmes, il ouvre toutes grandes ses ailes, devenant dès lors romancier (neuf titres entre 1952 et 1968 , dont les fameux Bijoutiers du clair de lune), auteur dramatique et peaufineur de sketches, scénariste (Torticola contre Frankenberg, de Jean Paviot, avec Piccoli, Mandrin and Co pour la télé) et surtout parolier. Grâce à lui, maints loups sont entrés dans Paris (pour n’en jamais sortir) et Reggiani aura ces mots?: «?C’est l’auteur le plus important que j’aie eu la joie d’interpréter.?» Le 18 juin 1971, «?la mort brigande?» considérant que cet ami de Blondin, Fallet et Giraud, cet intime du lion de Denfert (qu’il entendit un soir rugir), en avait assez fait, signa la fin de la partie. Saluons donc son entrée dans le catalogue du Dilettante avec une tournée des grands-ducs «?contre la peur du noir?»?: on ouvre par une pochade poético-municipale (Les Rosatis à Fontenay-aux-Roses) pour enchaîner avec les affres d’un banlieusard en phase de retour au bercail. La «?petite rue triste?» qui suit manque de vous prendre dans sa nasse, et il faut bien un «?bougnat de la rue de Seine?» et Monsieur Charlot, clochard céleste, pour vous en sortir. Deux autres textes montrent Vidalie en excellent trousseur de fictions historiques. Le meilleur est à venir avec La frontière, amère chronique de la vie en stalag et du désir de liberté où Vidalie s’égale à Calet ou Hyvernaud.

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VIDALIE Albert
Chandeleur l'artiste

Tiens revoilà Vidalie ! Mince de joie ! Sa dernière visite au Dilettante nous ramène à 2010, pour un lâcher de textes amers et rêveurs où il était question, de toi à moi et tout à trac, de bougnats lunaires, de banlieusards morfondus et de prisonniers de guerre (L’ Aimable Julie, Monsieur Charlot et consorts). Pour l’heure, avec ce Chandeleur l’artiste dédié à Antoine Blondin, l’auteur des Bijoutiers du clair de lune et parolier des Loups de Reggiani nous ramène encore au pays, à savoir en banlieue, la seule, la parisienne, avec son église kitsch, ses jardins boîtes d’allumettes, ses cafés sans fin, ses cours d’eau qui se la coulent douce et ses boutiques à tout faire. Vidalie est un auteur aux yeux pers, l’un gris, terne et plombé, l’autre tout vert, clair et pétillant, d’où cette histoire qui roule toute seule, douloureuse et crépitante saga familiale où vont bras dessus, bras dessous, rêves éveillés et espoirs déçus, frais matins et retours de nuit.  Soit les Falentaine, un clan du cru. Le père Falentaine et madame campent en Arcadie, entendez le jardin Falentaine, lieu élu, Éden modeste qu’il exploite en artiste. Quand il en écrit, Vidalie s’épanche : « Le jardin Falentaine est un bal de cour, une pavane muscadine où des papillons bleus frisent de capricieux entrelacs le jeu mourant des éventails… » C’est hors jardin que les problèmes commencent, avec les pièces rapportées : les filles Falentaine ont épousé le demi-jour et la nuit. L’une Maningue, dont l’âme pue plus que les pieds ; l’autre Chandeleur, un bohème lyrique, porté sur le rouge et l’errance, qui peint des chatons, amuse les comptoirs et dont le frère, Hector, se rêve un sang bleu. Les seconds ont fabriqué l’enfant Fanfan, mioche qui rêve d’estoc et de taille, pont d’Arcole et Pardaillan, sur la toile cirée familiale. On suivra cette petite escouade au fil d’aventures soubresautantes : vocations subites pour l’un, fausse idée du siècle pour l’autre, coups, clameurs et calomnies. Mais tout finira par des retrouvailles en comptoir et des liens ressoudés. Alors bienvenue en Vidalie, pays fougueux où les coudes se lèvent comme le soleil, avec élan et une belle régularité !

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WILLIAMS John
Stoner

C’est en lisant une interview de Colum McCann parue dans le quotidien anglais The Guardian il y a quelques années que j’ai découvert Stoner de John Williams. McCann affirmait que ce roman, publié en 1965, était un grand oublié de la littérature américaine, ajoutait qu’il en avait déjà acheté plus d’une cinquantaine d’exemplaires pour l’offrir à ses amis et que c’était un texte qui touchait autant les écrivains que les simples lecteurs. Cette précision m’avait mis la puce à l’oreille et je m’étais empressée de le lire. De le lire, de l’aimer et d’avoir envie de le partager à mon tour. Hélas, il n’avait jamais été édité en français. La suite est simple : j’ai demandé à mon éditeur d’en acquérir les droits, ai vaguement cherché un traducteur patenté et ai fini par m’avouer ce que je savais déjà, à savoir que William Stoner, c’était moi, et que c’était à moi de m’y coller. Pour le meilleur, pour ce « vertige de l’orpailleur » évoqué dans le chapitre IX – expression qui n’est pas dans le texte original et que je me sais gré d’avoir inventée – ceux qui liront jugeront, et pour le pire: des heures et des heures passées arc-boutée sur un bout de phrase que je comprenais, que je « voyais » mentalement, mais qu’il m’était impossible de traduire… Pourquoi tant d’enthousiasme et tant de peines ? Je ne sais pas. Voilà un roman qui n’a rien de spectaculaire. Le récit d’une vie âpre, austère, une vie de prof, une vie passée sous silence et tout entière consacrée à la littérature, bref pas très sexy, j’en conviens et n’en espère aucun miracle, mais je suis bien heureuse d’avoir été au bout de ce projet. D’une part parce qu’il m’a beaucoup appris sur « le métier », toutes ces histoires de légitimité, de liberté, de respect dû à une voix plutôt qu’à une langue m’ont passionnée, d’autre part parce c’est un roman qui ne s’adresse pas aux gens qui aiment lire, mais aux êtres humains qui ont besoin de lire. Or, avoir besoin de lire n’est pas forcément un atout, ce peut être, même, souvent, un handicap. Se dire que la vie, bah… tout compte fait, n’est pas si importante que ça et que les livres pareront à ses manquements, c’est prendre le risque, souvent, de passer à côté. William Stoner donne cette impression de gâchis. D’ailleurs c’est une question qui le hante au moment de sa mort : parce que j’ai aimé lire plus que tout, j’ai déçu mes parents, perdu des amis, abîmé ma famille, renoncé à ma carrière et eu peur du bonheur, ai-je raté ma vie ? Quelques battements de cils plus tard, il y répond et, en essayant de le servir le mieux possible, j’y ai répondu aussi. Car en vérité, et nous pouvons l’avouer, que nos vies soient ratées ou pas nous importe moins que cette question posée par un professeur à ce jeune homme gauche, fruste et solitaire qui n’a encore jamais mis les pieds dans une bibliothèque et qui deviendra mon héros : « M.Stoner, M.Shakespeare s’adresse à vous à travers trois siècles. L’entendez-vous ? » Anna Gavalda

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YLIPE
Textes sans paroles

Quand on est de Bordeaux, comme Ylipe, qui y naît en 1936, on a le choix entre deux " Mo ", entre deux mondes : Mauriac ou Molinier. C'est sous l'étoile du second, grand perturbateur s'il en fut, qu'il va se ranger. Ces textes sans paroles le confirment assez. Ce que ce recueil prouve, c'est qu'Ylipe est un as de la sarbacane, un maître du goutte-à-goutte assassin un seigneur de la tuile tombée du toit. Ce bref carquois d'aphorismes qu'il décoche avec un mélange médité de lenteur et de sécheresse touche à tout coup. A les lire vous les sentez se ficher dans votre conscience un peu ramollie comme une épine au curare (" la réalité a les manches trop courtes ", " les mères sont des catastrophes naturelles ", ils s'insinuent dans votre col comme une perle d'eau glaciale et s'obstinent à sinuer le long de votre dos (" un gynécologue est un dentiste qui a peur d'être mordu ") ou vous entaillent le crâne (" on parle moins des crimes commis pour l'humanité " ). Ylipe est de la race des Lichtenberg et des Cravan. Loin de l'assaut frontal donné au réel et à ses désolantes caravanes de platitudes, il préfère loger les coins et les crics de ses aphorismes dans les fêlures et les manques du monde pour, ensuite, d'un coup, faire craquer l'ensemble. Il existe des écrivains incicatrisables. Ylipe en est.

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YLIPE
Sexes sans paroles

À quoi les comparer, ces aphorismes d’Ylipe ? À des gouttes d’acide, des poussières dans l’œil, des bulles au cerveau, des boutons de fièvre, des coupures au cou, des taches de vin, des chancres à la lèvre. Un peu de tout cela, c’est sûr. En tout cas, à de petites défigurations humiliantes, des rappels au désordre faits à l’homme qui se prend un peu trop à poser dans la glace bien lavée de ses certitudes glorieuses. Ylipe figure en bonne place (celle du cancre ou du crosse-en-l’air : au fond de la classe) parmi tous les arracheurs de cataplasmes : Cioran, Lichtenberg, Michaux. Un être qui mine, sape, creuse. Ylipe, c’est Nietzsche avec des pinces à vélo. Ces sentences, ces mots tout en éclairs, vous giclent à la gueule, vous aboient au nez. Et pour nous dire quoi ? Que tout, j’ai bien dit tout, est, dès le départ foutu, tutu. Lisons : « Dès l’arrivée, le départ se profile ». Par ailleurs, étant donné qu’« il n’y a rien à faire, pourtant on le fait » et qu’« il y a longtemps que nous avons fini », autant s’asseoir en terrasse pour déguster, en dilettante, un sorbet aux clous. C’est ce que fait Ylipe et c’est pour cela qu’Ylipe est grand.

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